Storieta
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Ce roman, signé « Tolstoy, Leo, graf », se présente comme une fresque de la vie rurale russe du XIXᵉ siècle, où se croisent nobles, hussards et marchands autour d’un hôtel animé. L’ouverture nous plonge immédiatement dans un décor chargé de protocole et de bavardages : le comte Tourbine, jeune officier flamboyant, entre dans le salon où le champagne coule sous le portrait d’Alexandre Ier, tandis que les serviteurs, le « yamstchik » et le domestique Sachka, négocient leurs maigres rémunérations. Le texte s’enchaîne entre dialogues vifs, descriptions de tenues satinées et échanges d’argent, révélant dès les premières pages une atmosphère de camaraderie, de jeux d’argent et de promesses de séjours improvisés. Cette scène d’introduction, dense de personnages et de détails, établit le thème central des rapports entre père et fils, noblesse et peuple, dans un cadre où les coutumes sociales se mêlent aux ambitions personnelles.

Le style est typiquement russe du XIXᵉ siècle, avec une prose riche en dialogues, en termes d’argot militaire et en références aux coutumes de l’époque. La narration alterne entre le registre soutenu des nobles et le parler plus terre-à-terre des serviteurs, créant un contraste qui souligne les différences de classe. Les amateurs de romans historiques, de portraits de la société russe et de récits où la vie campagnarde se mêle aux intrigues de la haute société y trouveront leur compte, tout comme les lecteurs curieux des dynamiques père‑fils et des aventures de hussards flamboyants.

Characters in Deux générations

  • comte TourbineYoung Russian noble officer in flamboyant hussar uniform, blue coat, plumed hat, crisp shirt, dark hair, confident bearing
  • AfremovaElegant Russian lady of the gentry, mid‑length hair pinned, wearing a silk satin dress with high collar, modest jewelry, poised expression

The opening · free to read

[5] Fourrure.

--L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De là l’«Excellence» dont il honorait l’arrivant.--La femme du pomestchik--Afremova--a promis de partir dans la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11, poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant à chaque pas.

Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue.

Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne.

[6] De l’eau-de-vie.

Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances.

Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire.

[7] Cocher de la poste.

--Sachka[8], donne-lui.

[8] Sachka, diminutif d’Alexandre.

Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une pièce d’argent dans sa main ouverte.

--Eh quoi! mon petit père, articula-t-il, rien que cela!... Cependant, j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse... Vous m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq.

[9] Un demi-rouble vaut environ un franc vingt-cinq.

--Sachka, donne-lui un rouble.

Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik.

--Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse.--D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.

Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.

[10] Un billet bleu vaut cinq roubles.

--Je suis arrivé au bout, dit l’officier.--Voici mes cinq derniers roubles.

--En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents, dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient un cavalier retraité.--Vous vous proposez de rester ici longtemps?

--Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent... D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret.

--Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant... Vous demeurerez bien trois jours ici... J’étais tantôt chez le predvoditel[11]; il serait enchanté de vous voir.

[11] Représentant de la noblesse.

--Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme.--Pourquoi vous hâter?... Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection... Restez, si vous voulez voir nos demoiselles.

--Sachka, donne-moi du linge... Je vais au bain, ensuite nous verrons... Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte.

Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci, qui répondit:--Cela est faisable--et sortit.

--Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant.

--Je vous en prie... J’en serai heureux, répondit le cavalier en se précipitant vers la porte.

Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants.

[12] Fonctionnaire.

--Mais c’est lui-même.

--Vraiment!

--C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le parie... Comment donc! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était au temps où j’étais détaché à la remonte... Il y a eu là entre nous quelque chose... une de ces choses qui rapprochent les distances... Quel gas! hein!

--Un beau gas! Quelles manières agréables! On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés... Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas?

--Non. Il paraît n’avoir que cet âge... mais il est moins jeune que cela... Non, il faut savoir ce qu’il vaut... Qui a enlevé la Megounova? lui; qui a tué Sabline? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée; il faut le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on savait ce que c’est qu’un hussard--et quel temps c’était que celui-là!...

Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir existé que dans son imagination. Première invraisemblance: il n’avait jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance: ce cavalier accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.

Mais--il y avait dix ans de cela--ayant hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier; ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être très réellement un brave et digne homme.

--Oui, soupira-t-il.--Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.

Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire inférieure, il continua d’une voix de basse:

--Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval, mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi: «Lieutenant, disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc l’escadron à la parade.--C’est bien», disais-je. Et on se retournait vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah! le diable m’emporte, quel heureux temps!

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