Storieta
English
Save & sign up

About this book

Ce roman, signé André Lebey, se présente comme une fresque apocalyptique où le Japon mythique d’Ameno Kamato est dévasté par une guerre sans fin. Dès les premières lignes, le lecteur est plongé dans un paysage de ruines, de corps empilés et de feux qui éclairent la nuit, tandis que la nature même se meurt sous le poids du conflit. Le texte décrit, d’une voix presque cérémoniale, la chute des dieux, la désolation des rivières et la lente extinction des rites sacrés, avant d’introduire le prince Shino‑tsou‑Hiko et les derniers shoguns qui s’affrontent dans un ballet meurtrier d’arcs et de sabres. Le récit s’attarde sur les détails des batailles, les cris des oiseaux de proie et la désespérance d’une humanité qui se consume, offrant ainsi une entrée directe dans un univers où le combat et le désespoir sont omniprésents.

Le style de Lebey est d’une richesse baroque, mêlant descriptions poétiques à une syntaxe dense et parfois labyrinthique, typique de la littérature française du premier tiers du XXᵉ siècle. La voix narrative, empreinte de fatalisme et de mythologie shintoïste, crée une atmosphère à la fois épique et lugubre, qui séduira les amateurs de romans historiques et de fantasy sombre, ainsi que les lecteurs attirés par les visions apocalyptiques et les récits où la culture japonaise est réinterprétée à travers un prisme occidental. Ceux qui apprécient les textes où le décor devient personnage et où la langue elle‑même participe à la construction d’un monde en ruine y trouveront un plaisir particulier.

Characters in Ameno Kamato

  • Shino‑tsou‑HikoYoung Japanese prince in ornate samurai armor, solemn expression, war‑scarred backdrop

The opening · free to read

Dans Le Gout De L’école De Tosa

«Qui habite ici? Je ne sais. Et, cependant, je verse des larmes reconnaissantes.»

SAÏGHIO (XIIe siècle).

En ce temps-là, sur les Iles heureuses, qui possèdent l’hégémonie du monde, le gouvernement des quatre mers et des dix mille pays, la tempête de la guerre avait tout dévasté, telle que les morts devenaient plus nombreux que les vivants. La fureur était si générale que les fils du Soleil Levant n’arrêtaient plus de se tuer. Les cadavres infectaient jusqu’aux montagnes; l’air même que respiraient les dieux commençait d’être impur. Le sol détaillait à l’infini la dévastation terrible. Partout les corps s’amoncelaient en monceaux ou s’allongeaient en longues lignes irrégulières et les incendies continuaient d’éclairer dans la ténèbre nocturne le tableau tragique abandonné par la lumière du jour; pendant ces nuits si lourdes, quelquefois exemptes de combat quand les fatigues accumulées avaient raison de la lutte même, seuls les incendies empêchaient la terre d’apparaître désertique tout en ajoutant à son horreur. Les champs mornes et nus, veufs de culture, se succédaient, monotones. Les grandes rivières n’abandonnaient plus au vent qui les faisait chanter les couleurs frémissantes de l’espérance. Essaimée la houle des blés qui balance dans ses remous, à la grande saison, la couleur de l’astre royal. Presque plus d’arbres. L’humanité se consumait ainsi d’autant plus que la nature, toute-puissante, cessait de s’imposer à sa pensée comme à son cœur, car l’homme existe par elle, vit en elle, respire en elle, à travers son étendue où il renouvelle son énergie mystérieuse. Les poissons ne paraient plus les eaux de leurs reflets d’arc-en-ciel. Le gibier des forêts, anéanti, n’ouvrait nulle part l’éventail en fuite de ses plumes ocellées. Et le souvenir cherchait en vain aux parcs quelquefois moins effacés de la mémoire l’époque lointaine où les roches et les herbes, les feuilles et les fleurs parlaient de l’invisible ou vers lui. Pourquoi les Ancêtres divins avaient-ils fait taire jusqu’aux moindres bouches? La plainte immense de toute la nature saccagée aurait, peut-être, à la longue, atteint les sens des hommes, affaibli leurs bras. Il n’était pas jusqu’aux torrents rapides qui ne fussent devenus sans murmure; ils coulaient une eau morte de plomb fondu, muette et lourde. Les pierres, comme pétrifiées, restaient sans éclat. Le cours régulier des saisons cessait de demeurer une espérance possible. L’harmonie occulte entre la vie humaine et les marées n’opérait pas. Shino-tsou-Hiko, le prince à la longue haleine, aux souffles lents, indéfiniment prolongés, dont la persistance continue, inépuisable, s’épanche sur les flots, comme à travers les pins, s’était emporté lui-même dans son dernier soupir. Les dieux du vent dont les deux piliers invisibles soutiennent l’ordre universel, l’auguste pilier du pays et l’auguste pilier du ciel, s’étaient évaporés, chacun sur sa propre colonne.

De mémoire humaine ou extra-terrestre, jamais tant de flèches n’avaient obscurci l’atmosphère. La lutte noble du sabre avait été si constante, tous les guerriers y étaient devenus d’une habileté si régulière, les combats duraient depuis si longtemps que, pendant plusieurs jours, la guerre avait un peu reculé: les hommes paraissaient avoir rendu leurs armes inutiles par la science plus grande encore avec laquelle, de part et d’autre, ils savaient s’en préserver dans le moment même qu’ils les employaient contre l’adversaire. Les archers atteignaient à une adresse inconnue; ils combattaient derrière la première ligne des samouraïs dont les duels duraient des heures et la passion de s’entretuer était telle, malgré la tristesse qu’ils ressentaient en eux de temps à autre, que, par delà la première mêlée, les traits, au-dessus des grands guerriers de bronze, d’or et d’argent, casqués d’antennes, entretenaient une sorte de musique aérienne, menaçante et plaintive. C’était comme une voûte artificielle mouvante, tissant sans fin sa trame, sauf à l’instant où deux flèches heurtaient leurs bambous ou leurs fers; elles cassaient net avec un bruit sec qui semblait répondre aux coups des lames de sabre sur les plaques de métal des armures; mais l’infernale trame n’arrêtait pas son sifflement aigu dont le déroulement presque régulier reprenait aussitôt dans le silence, les soupirs ou les clameurs des combattants acharnés à leur fin. Plusieurs fois des groupes de shoguns, seuls survivants du massacre dont ils n’avaient pu se rendre compte tout à fait, combattaient encore tandis que leurs troupes, derrière eux, de part et d’autre, étaient déjà étendues à terre où l’épaisseur des traits sur les cadavres, ou autour d’eux, dressait comme une suite de fragiles stèles tombales inclinées sous le vent. Les deux derniers survivants décuplaient leur ardeur, possédés en plus par les âmes des morts insinuées en eux pour leur valoir une fureur nouvelle. Quand l’un avait achevé de tuer l’autre, blessé lui-même, sanglant, il prenait enfin conscience du décor, de sa victime et du malheur commun. Alors, à genoux près des siens, devant l’ennemi vaincu, devenu fraternel, le kodzuka sorti de son sabre rouge embrassé une dernière fois, seul au milieu des plaines de carnage d’où montait, ici et là, une dernière colère ou un suprême gémissement, il s’ouvrait le ventre, avec méthode, selon le rite ancien. Et il restait là, les entrailles sorties, le regard fixe, le visage immobile, affreusement crispé sur la dernière souffrance.

Bientôt les aigles noirs aux grandes ailes découpées descendaient de la zone des neiges, suivis des corbeaux qui demeuraient à distance pour se partager les restes épars; ils venaient par bandes, en tournant d’abord à travers l’étendue, puis s’abattaient d’un coup, féroces et majestueux. Les uns et les autres commençaient de frapper du bec. Un effroyable cri montait tout à coup dans le silence vers la nue vide, car quelques-uns se réveillaient de leurs blessures, mais les oiseaux étaient plus nombreux que l’infortuné dont le cœur battait encore suffisamment pour qu’il sentît fouiller sa chair ou ses yeux, pas assez pour qu’il pût soulever les bras et se défendre. D’autres oiseaux, d’ailleurs, arrivaient toujours, sans fin, les vautours au long cou; les éperviers bruns, réguliers et fiers, qui se découpent nets sur l’azur, comme un sceau héraldique, mouvant et ailé; vers le soir, les chouettes lugubres. Bientôt il n’existait plus de vie humaine et les vastes ailes battaient de joie à travers les flèches dans les plumes de celles-ci.

Inutilement sur quelques points de l’immense cimetière, le cerisier, roi des arbres à l’époque du renouveau, aux jours d’avril, étendait avec une piété naturelle, éclatante, ses branches colorées de neige douce et rose. Elles duraient moins encore, d’année en année, qu’aux temps propices, déjà lointains, comme abolis, de la paix bienfaisante, emportées par les vents sauvages, desséchées par les flammes qui venaient jusqu’à elles, car les incendies qui s’allumaient partout se propageaient des semaines entières. La nappe mouvante, éployée à la façon d’une mer fluide, déchaînée, sans cesse renaissante, dévorait tout. Il semblait ainsi que dans cet âge barbare où il n’y avait plus ni sépultures, ni funérailles, le feu, stimulé mystérieusement par une puissance secrète, ait été mandaté pour achever l’œuvre des oiseaux de proie en remédiant par sa purification souveraine à la besogne d’ensevelissement que ne pouvaient accomplir les vivants dont le seul destin était désormais de se détruire. Ceux qui ne se battaient pas, trop vieux, étaient depuis longtemps morts de faim. Les enfants en bas âge avaient suivi les femmes, les autres les armées, mais les femmes avaient accompagné les clans et étaient mortes peu à peu, soit de fatigue, soit dans les sacs des villes et des camps, soit même de la main de leurs maris, de leurs amants ou de leurs frères, qui avaient égorgé jusqu’à leurs enfants quand ils y étaient contraints par la certitude de ne pas les sauver. L’assiégeant entrait presque toujours dans une cité morte au milieu des cendres. Tout était de deuil ou de feu dans l’Empire d’Amatérasu. Les lacs étalaient des eaux troubles, souillées, corrompues, et dans les golfes des côtes désertes, au long des caps effilés sur la mer, l’écume des vagues, elle-même ensanglantée, rejetait et reprenait tour à tour les cadavres. Du haut du ciel, les flots, le long des îles jadis parées et riantes parce que les hommes n’avaient pas déserté le Shinntô, qui est la Voie des Dieux, paraissaient répéter, mais mouvantes, les vagues des morts que les oiseaux et les flammes n’avaient pas encore dévorés sur la terre.

Sur cette tristesse générale, le Fugi-No-Yama lui-même, sommet du globe terrestre, voilait souvent sa cime étincelante, sacrée. Le prodigieux lotus aux huit pétales sans tache avait cessé de s’épanouir. Des treize provinces de l’Empire dont il était la parure, la joie, le symbole et la protection, il survenait de longs jours où nul ne le distinguait plus. Personne, dans la nécessité de la lutte quotidienne, sauf à de rares instants, n’invoquait sa force tutélaire. Les milliers et les milliers de pèlerins d’autrefois ne se dirigeaient plus vers lui pour y porter une fois l’an, selon l’usage, leurs prières rythmées. Le mont divin se vengeait ainsi d’avoir cessé d’être le lieu central de l’union parfaite où toutes les croyances de toutes les confessions se conciliaient à son abri vers le même culte de l’astre solaire et de la patrie, car il n’est en réalité qu’un seul culte à travers le monde sous les apparences diverses ou les noms opposés, en dépit de leurs hostilités mêmes, et suivant le vers fameux du poème révélé en songe à l’empereur Séiwa, les Dieux siègent dans le cœur de l’homme. La déesse du Feu, qui fait éclore les fleurs, s’était envolée de ses mystères et les fervents qui se prosternaient devant Ko-no-hana-saku-yia-himé, disséminés au hasard ou tués aussi, ne pouvaient célébrer la dynastie des Maîtres suprêmes. Le Fugi, pointu sur les dix cercles qui mènent à son sommet, n’était plus le lotus unique, la fleur excellente, close sur son cœur ou l’ouvrant sur le monde, dont les huit pétales correspondent aux huit vertus dispensatrices de la sérénité profonde, et il se dressait, nu, vers le ciel muet comme pour implorer, malgré tout, le mystère insondable de l’espace, autel de la Nature, sans prêtres, bientôt sans peuple. Seul l’orage se faisait entendre en plusieurs nuits pesantes autour de sa majesté; la foudre qui diminuait le scintillement des étoiles l’entourait alors d’un halo d’éclairs qui rendait la neige irréelle et spectrale.

Szannôo, Dieu du Mal, roi de la terre et des cieux, régnait sur le globe. Il s’en étonnait lui-même quand il se plaisait à réfléchir, mais comme son orgueil était caressé par l’étendue de sa domination, il oubliait ce qui lui permettait de l’imposer. S’il avançait plus loin du côté de son cœur, il se disait qu’il n’était pour rien dans l’aventure et que la puissance à lui conférée découlait des hommes, car les dieux ne vivent que dans la mesure où ceux-ci les créent; leur existence, leur mort ou leur résurrection dépendent de leurs caprices. Plus il réfléchissait, plus il se sentait fort, plus il trouvait aussi dans cette énergie souveraine de quoi humilier les siens qui l’avaient toujours relégué, bafoué ou meurtri, vaincu, en tous cas; il y goûtait la subtilité d’une revanche dont il n’était pas responsable, la joie de la vengeance que les humains, justement, assurent le plaisir des dieux. Farouche, porté à ne pas croire durable tout ce qui dépendait de la lumière, il se demandait en dernier lieu si cette ascension rapide n’était pas dans l’ordre du Destin qui domine tous les Olympes. Les temps étaient venus, un nouvel âge commençait, décrété par une loi supérieure. Il ne passait plus que lui dans les nuées et il ne redoutait que sa sœur Amatérasu, reine du jour, qu’il s’inquiétait seulement de ne rencontrer jamais. A la longue, par crainte d’une catastrophe, il se mit à sa recherche. Mais le chasseur sombre escaladait en vain les pics du ciel, fouillait sans résultat les profondeurs de la terre; invisible, la Déesse n’était nulle part où il pût atteindre, à moins qu’elle ne lui échappât. Il se consolait devant le cours régulier des aubes et des crépuscules, et, bien qu’il eût maudit la clarté dès sa naissance, il se réconciliait avec elle, maintenant qu’il s’en croyait le dominateur, jusqu’à la reconnaître nécessaire.

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from The Adventures of Sherlock HolmesIllustrated scene from FrankensteinIllustrated scene from The Great Gatsby

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.