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L'Illustration, No. 3727, 1er Août 1914
by Various
Language: fr534 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: L'Illustration·History - European·History - Modern (1750+)
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #14538.

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La tension qui s'était manifestée, depuis le drame de Sarajevo, dans les rapports entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie a pris soudainement un caractère d'acuité inattendu, pour aboutir en quelques heures à une rupture des relations diplomatiques d'abord, puis à une déclaration de guerre. Jamais, depuis quarante ans au moins, la paix de l'Europe tout entière n'avait couru un péril pareil.
Nous avons enregistré ici l'écho des démonstrations hostiles à la Serbie que l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de sa femme avait provoquées en Autriche-Hongrie, où, dès le premier moment, l'opinion avait nettement fait remonter jusqu'au gouvernement de Belgrade, accusé de favoriser plus ou moins ouvertement la propagande serbe en Bosnie-Herzégovine, la responsabilité de ce double crime. Rien, pourtant, ne pouvait faire prévoir les brutales conséquences de cet état d'esprit, justifié ou non.
Le 23 juillet, à 6 heures du soir, le ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade, le baron Giesl, remettait au ministre intérimaire des Affaires étrangères du roi Pierre, M. Patchou, une note comminatoire, véritable ultimatum, dont le ton seul provoqua dans les chancelleries une stupéfaction profonde. Aux termes de cette note, l'Autriche exigeait de la Serbie, en substance:
1° La publication, au Journal officiel, d'une déclaration du gouvernement royal condamnant la propagande contre l'Autriche-Hongrie, exprimant le regret que des officiers et des fonctionnaires aient pris part à cette propagande, réprouvant toute tentative d'immixtion dans les destinées des populations de quelque partie de l'Autriche-Hongrie que ce soit, et menaçant de sévir contre quiconque irait à l'encontre des volontés ainsi manifestées: cette déclaration devait être portée à la connaissance de l'armée par un ordre du roi, inséré au bulletin militaire officiel;
2° L'engagement de réprimer toute action dirigée contre l'Autriche-Hongrie, et d'abord de supprimer les publications excitant au mépris ou à la haine de la double monarchie, et de dissoudre l'association nationaliste, dite Narodna Obrana, puis de révoquer les officiers et fonctionnaires coupables, dans le passé ou dans l'avenir, de s'être livrés à des manifestations anti-autrichiennes;
3° L'engagement d'ouvrir une enquête judiciaire contre les auteurs ou les partisans du «complot du 28 juin» (les meurtres de Sarajevo).
Enfin, le gouvernement impérial et royal se réservait de fournir lui-même les noms des coupables à frapper et exigeait la présence dans la commission d'enquête judiciaire sur le complot d'un certain nombre de ses fonctionnaires.
Il laissait au gouvernement serbe quarante-huit heures pour se déterminer,--jusqu'au samedi 25, à 6 heures du soir.
Ce fut un coup de foudre, d'autant plus inquiétant qu'il se produisait au milieu d'un concours de circonstances tel, que tout était pour faire croire à un coup savamment préparé: le président de la République, à l'heure où cet ultimatum fut rendu public, venait de quitter le tsar et n'en eut connaissance qu'en pleine mer. De plus, une grève importante, et de nature à paralyser une mobilisation éventuelle, sévissait en Russie. Enfin, on venait d'apprendre l'échec du suprême effort tenté à Londres pour résoudre sans troubles la question de l'Ulster.
La Serbie montra en l'occurrence toute la sagesse qu'on pouvait attendre d'elle. Elle accepta, avec la plus louable abnégation, toutes les exigences formulées dans la note, ne faisant de réserves que sur deux points: elle demandait qu'on lui prouvât la culpabilité des fonctionnaires et officiers qu'on voulait l'obliger à sacrifier; elle souhaitait aussi des explications sur la façon dont les fonctionnaires de l'Autriche prendraient part à l'enquête qu'elle se déclarait prête à ouvrir.
Ainsi, ayant remis sa réponse dans les délais à lui impartis, le gouvernement serbe pouvait espérer avoir évité la querelle de loup qu'on lui cherchait Quelle erreur était la sienne!
M. Pachitch, président du Conseil, qui avait porté la note officielle au baron Giesl, était rentré à peine à son ministère, qu'il recevait du représentant de l'Autriche-Hongrie l'avis écrit que cette note, mise en regard des instructions qu'avait reçues ce diplomate, ne le pouvait satisfaire; qu'en conséquence, se conformant aux ordres de son gouvernement, il quittait Belgrade avec tout le personnel de la légation.
L'Europe entière demeura stupéfaite.
La note si brutale du cabinet de Vienne avait été communiquée, conformément aux usages, à toutes les chancelleries. Le vendredi matin, 24, le comte Szecsen de Temerin, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, l'avait remise à M. Bienvenu-Martin, chargé, en l'absence de M. Viviani, qui accompagnait en Russie le chef de l'État, de l'intérim du ministère des Affaires étrangères. La diplomatie, fort émue de la grave crise si inopinément ouverte, s'était aussitôt préoccupée d'y faire face.
La première question qu'elle se posa fut de savoir quelle allait être l'attitude de la Russie, protectrice des peuples slaves et plus particulièrement bienveillante à la Serbie.
La grande nation amie ne faillit pas à son devoir tutélaire. Dans l'espérance qu'un peu de temps gagné permettrait peut-être une intervention collective des puissances, elle demandait tout d'abord au gouvernement impérial et royal de prolonger de deux jours le délai qu'il avait donné à la Serbie pour répondre à sa note. Vaine tentative, on l'a vu: la résolution agressive de l'Autriche frappait d'avance d'impuissance toute démarche amicale.
Une seule influence, évidemment, pouvait être efficace: celle de l'Allemagne.
Mais, dès le début du conflit, le gouvernement germanique avait pris une attitude qui ne permettait guère de compter, de sa part, sur une intervention modératrice.
Le 21 juillet, en effet, M. de Schoen, ambassadeur allemand à Paris, se présentait au quai d'Orsay et donnait lecture au ministre intérimaire des Affaires étrangères, en présence de M. Philippe Berthelot, directeur des affaires politiques, d'une note fort ambiguë, dont les explications ultérieures n'ont pas franchement établi le caractère. Il y était indiqué que le débat devait rester localisé entre Vienne et Belgrade et ne pas devenir une question d'alliances; que, s'il en était autrement, on pourrait redouter les conséquences les plus graves.
Ces conséquences, on les voit clairement. Si, dans le cas d'hostilités, la Russie intervenait, l'Allemagne apportait son appui à son alliée,--et la France, l'Angleterre, l'Italie, se trouvaient entraînées dans la plus effroyable des guerres: Triple-Entente contre Triple-Alliance.
Cependant, le lendemain, on venait nous affirmer, de Berlin, dans un communiqué officieux, qu'il n'y avait pas eu accord préalable entre l'Autriche et l'Allemagne et que celle-ci n'avait connu la note de son alliée que par sa publication.
Dans ces conjonctures inquiétantes, aucun des gouvernements--réserve faite, peut-être, pour le gouvernement autrichien--n'avait perdu son sang-froid. Chacun d'eux se bornait à prendre des mesures de sécurité et de conservation.
D'abord, le gouvernement serbe--à la tête duquel est, depuis quelques semaines, le prince héritier, le roi Pierre, fatigué, ayant dû se résigner à prendre quelque repos--le gouvernement serbe, abandonnant Belgrade, indéfendable, se retirait, dès lundi, à Nisch, d'où il mobilisait l'armée nationale.
Ses amis, ses alliés des récentes guerres, à peine remis des rudes saignées qu'ils ont subies, l'héroïque petit Montenegro, la Grèce, se rangeaient sans l'ombre d'une hésitation à ses côtés. La Roumanie affirmait sa volonté de voir, respecter le traité de Bucarest. L'Italie, l'Allemagne prenaient aussi leurs précautions.
Mais les puissances de la Triple-Entente ne demeuraient point en reste. La Russie, très calme, très maîtresse d'elle-même, après avoir donné à la Serbie les meilleurs conseils, la Russie, où les grèves s'étaient éteintes au souffle froid venu de l'Occident, où la foule s'exaltait pour la lutte, s'apprêtait à mobiliser quatre arrondissements militaires, soit quatorze corps d'armée. L'Angleterre, dont la flotte, toute sur pied de guerre, venait précisément d'être passée en revue par le roi George, la maintenait mobilisée,--et, après avoir préconisé sans fruit la réunion d'une conférence internationale, affirmait d'un mot sa solidarité complète avec les deux nations amies.
Chez nous, nulle émotion inquiétante,--car il faut dédaigner dans nos comptes quelques vagues remous de l'écume des faubourgs. De la confiance, de l'espoir, une magnifique sérénité, le plus parfait état d'esprit qu'on pût souhaiter.
Comme nous le disons d'autre part, M. Raymond Poincaré avait décidé, dans la nuit de dimanche à lundi, de faire route directement vers les côtes de France, où son retour était impatiemment attendu. Il arrivait mercredi matin, à Dunkerque, un peu retardé par le brouillard, après avoir presque failli croiser, dans les Belts, l'empereur allemand, sur son yacht, revenant précipitamment, lui aussi, de sa croisière dans les eaux de Norvège. Et l'accueil qui lui fut fait, ces acclamations où son nom se mêlait aux cris de «Vive l'alliance!
Vive l'armée! Vive la France!» sans qu'une voix discordante s'élevât sur son passage auront assez éloquemment exprimé au Président le sentiment de Paris, où bat, ardent, le coeur de la Patrie.
Pourtant, la veille, le mardi 28 juillet, le comte Berchtold, au nom de l'Autriche, avait notifié aux puissances «l'état de guerre» avec la Serbie, et, tout aussitôt les hostilités commençaient, entraînant comme conséquences, dans les différents pays intéressés, une série de mesures sur lesquelles un secret complet est gardé.
Est-ce le début du conflit «localisé» dont parlait la note communiquée par M. de Schoen au quai d'Orsay, ou faut-il, selon les termes de cette note, redouter «le conséquences les plus graves» dont elle menaçait? C'est l'énigme de cette heure inquiétante.
Adrien Hébrard n'est plus. Si invraisemblable que ce puisse être, cet homme prodigieux et charmant a payé son tribut à la loi commune. Cette flamme s'est éteinte. Le directeur du Temps s'en va plein de jours. Il laisse après lui un grand nom, de grands travaux accomplis, l'image d'une activité joyeuse et, parmi les larmes et les regrets, des sourires. Il aurait pu se survivre en une oeuvre personnelle, enfermer dans des livres le parfum de son esprit. Il ne l'a pas voulu. La nature l'avait comblé de toutes les faveurs dont elle dispose, lui avait donné l'intelligence, la vivacité, la raison intuitive, l'équilibre, la sagesse, la clairvoyance qui empêche d'être dupe, l'indulgence qui empêche d'être cruel, et avec cela les grâces de la santé. S'asseoir à côté d'Hébrard devant une table bien servie, le voir déguster de vieux vins et savourer, tout en devisant, une chère délicate, c'était à la fois un délice et un réconfort. Au contact de cette philosophie, les nerfs s'apaisaient. On envisageait sainement les choses, on les ramenait à leur véritable proportion. On devenait lucide. On arrivait inquiet, troublé; et l'on partait affermi, ayant repris confiance en soi. Un entretien avec le «patron», c'était un bain d'optimisme.
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