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Œuvres complètes - Volume 1 Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère

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Œuvres complètes - Volume 1 Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère

by Paul Verlaine

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Subjects

In: FR Poésie·Poetry·French Literature

Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #15112.

The opening · free to read

Prologue

Dans ces temps fabuleux, les limbes de l'histoire, Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire, Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant, Et, par l'intensité de leur vertu, troublant Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même, Augustes, s'élevaient jusqu'au néant suprême, Ah! la terre et la mer et le ciel, purs encor Et jeunes, qu'arrosait une lumière d'or Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres, Et retenant le vol obstiné des essaims, Les Poètes sacrés chanter les Guerriers saints, Ce pendant que le ciel et la mer et la terre Voyaient--rouges et las de leur travail austère-- S'incliner, pénitents fauves et timorés, Les Guerriers saints devant les Poètes sacrés! Une connexité grandiosement calme Liait le Kchatrya serein au Chanteur calme, Valmiki l'excellent à l'excellent Rama: Telles sur un étang deux touffes de padma.

--Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique, De Sparte la sévère à la rieuse Allique, Les Aèdes, Orpheus, Akaïos, étaient Encore des héros altiers et combattaient, Homéros, s'il n'a pas, lui, manié le glaive, Fait retentir, clameur immense qui s'élève, Vos échos, jamais las, vastes postérités, D'Hektôr, et d'Odysseus, et d'Akhilleus chantés. Les héros à leur tour, après les luttes vastes, Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes, Et non moins que de l'art d'Arès furent épris De l'Art dont une Palme immortelle est le prix, Akhilleus entre tous! Et le Laëtiade Dompta, parole d'or qui charme et persuade, Les esprits et les coeurs et les âmes toujours, Ainsi qu'Orpheus domptait les tigres elles ours.

--Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères, Est-ce que le Trouvère héroïque n'eut pas Comme le Preux sa part auguste des combats? Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne, Et son neveu Roland resté dans la montagne Et le bon Olivier et Turpin au grand coeur, En beaux couplets et sur un rythme âpre et vainqueur, Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles, Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles, Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux, De Roland et de ceux qui virent Roncevaux Et furent de l'énorme et suprême tuerie, Du temps de l'Empereur à la barbe fleurie?

--Aujourd'hui l'Action et le Rêve ont brisé Le pacte primitif par les siècles usé, Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce De l'harmonie immense et bleue et de la Force. La Force qu'autrefois le Poète tenait En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait, La force, maintenant, la Force, c'est la Bête Féroce bondissante et folle et toujours prête A tout carnage, à tout dévaslement, à tout Égorgement d'un bout du monde à l'autre bout! L'Action qu'autrefois réglait le chant des lyres, Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires Fuligineux d'un siècle en ébullition, L'Action à présent,--ô pitié!--l'Action, C'est l'ouragan, c'est la tempête, c'est la houle Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule Et déroule parmi des bruits sourds l'effroi vert Et rouge des éclairs sur le ciel entr'ouvert!

--Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes De la vie et du choc désordonné des armes Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs Ineffables, voici le groupe des Chanteurs Vêtus de blanc, et des lueurs d'apothéoses Empourprent la fierté sereine de leurs poses: Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux, Et sur leur front le rêve inachevé des Dieux, Le monde que troublait leur parole profonde, Les exile. A leur tour ils exilent le monde! C'est qu'ils ont à la fin compris qu'ils ne faut plus Mêler leur note pure aux cris irrésolus Que va poussant la foule obscène et violente, Et que l'isolement sied à leur marche lente. Le Poète, l'amour du Beau, voilà sa foi, L'Azur, son étendard, et l'Idéal, sa loi! Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles, Où le rayonnement des choses éternelles A mis des visions qu'il suit avidement, Ne sauraient s'abaisser une heure seulement Sur le honteux conflit des besognes vulgaires, Et sur vos vanités plates; et si naguères On le vit au milieu des hommes, épousant Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant Aux guerres, célébrant l'orgueil des Républiques Et l'éclat militaire et les splendeurs auliques. Sur la kitare, sur la harpe et sur le luth, S'il honorait parfois le présent d'un salut Et daignait consentir à ce rôle de prêtre D'aimer et de bénir, et s'il voulait bien être La voix qui rit ou pleure alors qu'on pleure ou rit, S'il inclinait vers l'âme humaine son esprit, C'est qu'il se méprenait alors sur l'âme humaine.

Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène.

Aujourd'hui plus calme et non moins ardent, Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie, J'ai dû refréner ma belle folie, Sans me résigner par trop cependant.

Soit! le grandiose échappe à ma dent, Mais fi de l'aimable et fi de la lie! Et je hais toujours la femme jolie! La rime assonante et l'ami prudent.

Nevermore

Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne Faisait voler la grive à travers l'air atone, Et le soleil dardait un rayon monotone Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant, Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent. Soudain, tournant vers moi son regard émouvant: «Quel fut ton plus beau jour!» fit sa voix d'or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique. Un sourire discret lui donna la réplique, Et je baisai sa main blanche, dévotement.

--Ah! les premières fleurs qu'elles sont parfumées! Et qu'il bruit avec un murmure charmant Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!

Après Trois Ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, Je me suis promené dans le petit jardin Qu'éclairait doucement le soleil du matin, Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

Rien n'a changé. J'ai tout revu: l'humble tonnelle De vigne folle avec les chaises de rotin... Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent; comme avant, Les grands lys orgueilleux se balancent au vent. Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda, Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue. --Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

Voeu

Ah! les oarystis! les premières maîtresses! L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fleur des chairs, Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers, La spontanéité craintive des caresses!

Sont-elles assez loin toutes ces allégresses Et toutes ces candeurs! Hélas! toutes devers Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses!

Si que me voilà seul à présent, morne et seul, Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul, Et tel qu'un orphelin pauvre sans soeur aînée.

O la femme à l'amour câlin et réchauffant, Douce, pensive et brune, et jamais étonnée, Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant

A batallas de amor campo de pluma. (CONGORA)

De la douceur, de la douceur, de la douceur! Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante. Même au fort du déduit, parfois, vois-tu, l'amante Doit avoir l'abandon paisible de la soeur.

Sois langoureuse, fais ta caresse endormante, Bien égaux les soupirs et ton regard berceur. Va, l'étreinte jalouse et le spasme obsesseur Ne valent pas un long baiser, même qui mente!

Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant, La fauve passion va sonnant l'oliphant. Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!

Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse!

Mon Rêve Familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse?--Je l'ignore. Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore, Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave; elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

A Une Femme

A vous ces vers, de par la grâce consolante De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux, De par votre âme, pure et toute bonne, à vous Ces vers du fond de ma détresse violente.

C'est qu'hélas! le hideux cauchemar qui me hante N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, Se multipliant comme un cortège de loups Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante.

Oh! je souffre, je souffre affreusement, si bien Que le gémissement premier du premier homme Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien!

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme Des hirondelles sur un ciel d'après-midi, --Chère,--par un beau jour de septembre attiédi.

L'angoisse

Nature, rien de toi ne m'émeut, ni les champs Nourriciers, ni l'écho vermeil des pastorales Siciliennes, ni les pompes aurorales, Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l'Art, je ris de l'Homme aussi, des chants, Des vers, des temples grecs et des tours en spirales Qu'étirent dans le ciel vide les cathédrales, Et je vois du même oeil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu, j'abjure et je renie Toute pensée, et quant à la vieille ironie, L'Amour, je voudrais bien qu'on ne m'en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille Au brick perdu jouet du flux et du reflux, Mon âme pour d'affreux naufrages appareille.

Croquis Parisien

La lune plaquait ses teintes de zinc Par angles obtus. Des bouts de fumée en forme de cinq Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris, la bise pleurait Ainsi qu'un basson. Au loin, un matou frileux et discret Miaulait d'étrange et grêle façon.

Moi, j'allais, rêvant du divin Platon Et de Phidias, Et de Salamine et de Marathon, Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.

Rouge-flamme et noir d'ébène, Sans bride, ni mors, ni rène, Ni hop! ni cravache, entraîne Parmi des râlements sourds Toujours! toujours!

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