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Les Deux Gentilshommes de Vérone
Language: fr438 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Théâtre·Plays/Films/Dramas·Classics of Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #16710.
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Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble à beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand on lit, dans la Diane de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans doute puisé sa comédie: soit que la Diane lui eût été connue dans une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue dans un autre ouvrage.
Dans l'épisode de la Diane, nous voyons une bergère-amazone sauver trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur raconter ensuite, sur la rive d'une onde au doux murmure, comment elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer Pallas.
La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre. Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père du jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans une cour étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve pas. Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure des habits de page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix en aime une autre, et Félismena, qui passe à son service à la faveur de son déguisement, devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa rivale, se prend tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, et don Félix ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle que quand Félismena est son messager. Cependant ce cavalier se désole des rigueurs de Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, craignant pour la vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux de sa rivale, qui croit que le page va l'implorer pour lui-même. Furieuse de l'entendre solliciter pour son maître, elle ne peut supporter la vie et meurt de douleur.
Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, et la fidèle Félismena court le monde à sa recherche.
Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres; et le personnage comique de Launce est une idée originale qui n'appartient qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien, on est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles sont marquées au coin de l'originalité.
Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant il prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux.
La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson le fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu, qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais l'inconséquence du caractère de Protéo est bien plus impardonnable que toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote.
La versification des Deux Gentilshommes de Vérone est presque toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit la poésie la plus riche.
Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur.
LE DUC DE MILAN, père de Silvie. VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone. PROTÉO, } ANTONIO, père de Protéo. THURIO, espèce de fou, ridicule rival de Valentin. ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui favorise son évasion. L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan. SPEED, valet bouffon de Valentin. LAUNCE, valet de Protéo. PANTHINO, valet d'Antonio. JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo. SILVIE, fille du duc de Milan, aimée de Valentin. LUCETTE, suivante de Julie. Proscrits. Domestiques, musiciens.
La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières de Mantoue.
VALENTIN.--Cesse de vouloir me persuader, mon cher Protéo; le jeune homme qui demeure toujours dans sa patrie n'a jamais qu'un esprit borné. Si l'amour n'enchaînait pas tes jeunes années aux doux regards d'une amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner pour voir les merveilles du monde, plutôt que de t'engourdir ici dans une stupide indolence, et d'user ta jeunesse dans une inertie incapable de donner des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours, et tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais l'être moi-même lorsque je commencerai d'aimer.
PROTÉO.--Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher Valentin! Pense à ton Protéo, si par hasard tu vois dans tes voyages quelque objet remarquable et rare, désire de m'avoir avec toi pour partager ton bonheur, lorsqu'il t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes dangers, si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs à mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, Valentin.
VALENTIN.--Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour.
PROTÉO.--Je prierai pour toi dans certain livre que j'aime.
VALENTIN.--C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond amour comme l'histoire du jeune Léandre qui traversa l'Hellespont[1].
PROTÉO.--C'est une histoire profonde d'un plus profond amour; car Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers.
VALENTIN.--Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus les bottes et tu n'as pas encore traversé l'Hellespont à la nage.
PROTÉO.--Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de bottes[2].
VALENTIN.--Je m'en garderai bien, car ce serait à propos de bottes[3].
[Note 1: La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le méritait; son Héro et Léandre serait digne de Dryden.]
[Note 2: Give me not the boots, expression proverbiale qui signifie: «Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase française: «Bailler foin en cornes.»]
[Note 3: Nous avons employé un équivalent à ces mots: it boots thee not, «cela t'est inutile.»]
PROTÉO--Comment?
VALENTIN.--Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé! Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie.
PROTÉO.--Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?
VALENTIN.--Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes.
PROTÉO.--C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour.
VALENTIN.--L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être rangé parmi les sages.
PROTÉO.--Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de la plus belle rose.
VALENTIN.--Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse, de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau.
PROTÉO.--Et je veux t'y conduire, Valentin.
VALENTIN.--Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour, et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je te visiterai aussi par mes lettres.
PROTÉO.--Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur!
VALENTIN.--Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu!
(Il sort.)
PROTÉO.--Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il abandonne ses amis pour les honorer davantage; et moi j'abandonne tout, mes amis et moi-même pour l'amour. C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as métamorphosé! Tu me fais négliger mes études, perdre mon temps, combattre les plus sages conseils et compter pour rien tout l'univers; mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon coeur est malade d'inquiétude.
(Entre Speed.)
SPEED.--Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous vu mon maître?
PROTÉO.--Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour Milan.
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