Public-domain ebook
Au large de l'écueil: Roman Canadien
French343 downloads on Project GutenbergDownload EPUB
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #17791.
Public-domain ebook
French343 downloads on Project GutenbergDownload EPUB
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #17791.
The opening · free to read
Le Laurentic, paquebot d'allure altière, remontait gracieusement le Saint-Laurent. Il creusait, dans le calme de l'eau, une entaille qui s'ouvrait de toute la largeur de son flanc. L'écume ruisselait et une vague énorme, courant sur la surface troublée dans un lourd sommeil, allait porter aux deux rives la plainte du fleuve blessé. La cloche du quart sonne allègrement l'heure de midi: une escouade nouvelle de marins accourt à la manoeuvre. Le soleil de juillet alanguit les passagers; les uns, accoudés au rebord, les autres, paresseux dans les chaises longues, subissent l'enchantement du paysage canadien. L'île d'Orléans étale à leurs regards la merveille de ses feuillages et de ses grèves. Le phare de Saint-Jean de l'Ile dresse une silhouette blanche sur un quai ancien, et on admire les érables, la coquetterie des maisons groupées autour de l'humble église. Le clocher de Saint-Michel, élancé, flamboyant, paraissait répandre des flots de lumière sur le plus charmant des villages, et, un peu plus loin, sur la hauteur, la flèche de Notre-Dame de Lourdes pointait vers le ciel. On apercevait, à l'arrière, la forme bleue, légèrement indécise de la Grosse-Ile et celle de l'Ile aux Grues, les rochers menaçants des Ilets de Bellechasse, la presqu'île élégante de Saint-Valier, la demeure solitaire tapie dans un nid de verdure de l'Ile Madame. Le transatlantique se hâte vers Québec; les rivages, toujours plus près l'un de l'autre, semblent se diriger vers un rendez-vous. Au loin, quelques voiles attendent la brise. Le pilote songe, avec une étrange volupté, que la machine frémissante est docile à ses ordres. On dirait que le quartier-maître, dont les yeux reflètent l'infini des mers, poursuit un rêve.
Seuls témoins du mystère que laissait entrevoir le visage hâlé de l'homme à la roue, deux passagers s'arrêtèrent, un moment, émus, silencieux, fascinés. Ce colosse revivait-il ses naufrages d'autrefois? Son imagination le transportait peut-être aux terres lointaines. La vision du village natal lui souriait-elle à travers l'espace? Se souvenait-il de la dernière caresse de son enfant ou de la dernière étreinte de sa femme? Était-ce un de ces poètes au coeur simple dont la magie de l'heure ensorcellait l'âme?
--Les traits de ce matelot sont étonnants, n'est-ce pas, Mademoiselle? dit Jules Hébert à celle qui l'accompagnait. Ce serait un passionnant modèle pour un sculpteur...
--En effet, nous avons la même impression... Il y a, dans son attitude, quelque chose de fier, d'un peu douloureux qui m'intrigue... Vous aviez raison, c'est un sujet digne de Rodin.
--Les sourcils trop fournis, les épaules trop massives, les mains trop rudes s'effacent: il pense, il sent, cela rayonne, c'est de la Beauté...
--Toujours de la Beauté... reprit-elle. Depuis le matin, c'est une ivresse de beauté. Ce voyage du Saint-Laurent m'enthousiasme. Vous redoutiez de m'avoir trop fait espérer, vous ne m'aviez pas assez promis. Votre fleuve canadien est un noble et grand seigneur et je l'aime...
Et, de nouveau repris par la griserie de la nature, ils se promenèrent. Bien souvent, depuis une semaine, ils avaient ainsi mêlé la cadence de leurs pas. Ignorant tout l'un de l'autre, la veille, Jules Hébert et Marguerite Delorme avaient été réunis par cette intimité spéciale, rapide, impulsive du bord. On dirait que l'Océan grandit les sympathies et les répulsions qui naissent du choc fortuit des êtres humains. Ils s'étaient racontés l'un à l'autre, et déjà, savaient presque tout de leur passé, de leur jeunesse, de leur mentalité, de leurs voyages, de leurs espérances. Elle avait, gravé à jamais dans sa mémoire, le rayon de joie intense qu'avait lancé l'oeil du jeune homme, lorsque les feux de Belle-Isle eurent soudain percé la nuit. Elle l'entendait encore murmurer avec passion: Que je suis heureux de te sentir, là, près de moi, mon Canada bien-aimé. Je vais donc te revoir, te contempler, te servir encore. Bientôt, nous vivrons ensemble: ma poitrine aspire déjà le souffle qui vient de ton golfe... Je vous demande pardon, Mademoiselle, je me suis oublié. J'éprouve une exaltation plus forte que ma volonté. Tout l'amour de mon pays me gonfle le coeur: c'est la première fois que j'y reviens de si loin. J'ai vécu, là-bas, dea heures profondes où le meilleur de moi-même a vibré, où j'ai connu la plénitude de l'existence. J'ai glissé sur l'onde immortelle, le soir, à travers Venise endormie; j'ai vu, des hauteurs du Pincio, le couchant inonder Rome de féerie et de splendeur, et, du sommet du Vésuve, la baie de Naples et la campagne italienne dérouler leur poésie empoignante, et j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes rêves, et, à la Comédie-Française, où l'on jouait "Oedipe-Roi", la résurrection de la Grèce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m'a pris à la gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle à la terre de mes aïeux comme un fils à sa mère qu'il retrouve. Elle est peut-être moins belle, moins divine que celles que j'ai parcourues, mais quelque chose en moi le nie, parce que je lui appartiens. Ce cri presque délirant l'avait rendue certaine qu'il ne lui mentait pas, que son patriotisme n'était pas de la parade. A plusieurs reprises, il l'avait initiée tour à tour, avec presque la même chaleur, presque la même puissance, à l'âme canadienne-française, héroïque, séculaire, ardente, inassimilable, et à l'âme canadienne, vivante, mais qui tâtonnait, se cherchait elle-même et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques, faisait la conquête d'elle-même. Et suspendue aux tirades enflammées du jeune homme, Marguerite Delorme avait compris le drame émouvant du peuple qui se préparait. Elle avait conscience que nul autre mieux que Jules Hébert, parce que nul autre ne pouvait être plus sincère, plus éloquent, eût pu évoquer ce grand problème national. Elle admirait, en lui, le jugement lumineux, la saine intelligence, la culture large, l'ambition pure, l'enthousiasme viril, l'accent énergique, le visage fort, la stature vigoureuse. Dans son cerveau, elle ne découvrait rien d'avili, de maladif, de morbide; dans sa parole et son geste, elle pressentait un maître. Il lui avait dessiné les lignes pathétiques de l'histoire du Canada, chanté la poésie du Saint-Laurent. Il prenait, peu à peu, sur elle un ascendant qu'elle subissait, une autorité dont elle ignorait le chemin au fond de son être.
Jules Hébert ne posait pas, avec la jeune fille: il était lui, inconscient de l'influence que son magnétisme produisait sur elle. Aussi, fut-il étonné de la façon émue dont elle venait de lui dire sa tendresse pour le fleuve qu'il adorait. Bouleversé au point de ne pas trouver à répondre, il garda le silence, pendant que sa compagne suivait en elle le prolongement des paroles qu'elle avait prononcées. Puis, il eut un remords de ne pas lui avoir crié sa reconnaissance.
--Mademoiselle, fit-il subitement, d'une voix grave, je ne suis qu'un ingrat...
--Je ne vous comprends pas...
--C'est que je ne puis m'y tromper... Vous avez donné un peu de votre âme au Saint-Laurent...
--Beaucoup de mon âme, je vous l'assure...
==Alors le patriote aurait dû vous en remercier sur-le-champ, vous promettre de ne jamais oublier l'amie charmante que sa patrie vient de conquérir...
--Félicitez-en votre patrie, Monsieur, fit-elle, un peu moqueuse.
--Vous avez tort de railler, lui reprocha-t-il. Ma patrie n'aura jamais assez d'amis sincères... Vous le savez, l'admiration étrangère stimule un peuple en voie de se former... Un bon mot de vous, là-bas, peut finir par produire des miracles...
--J'inventerai des occasions de le dire, ce bon mot...
--Merci, à l'avance, pour chacune d'elles... reprit-il. Mais permettez-moi de badiner à mon tour. Aimer, c'est posséder, paraît-il: s'il contient tous les flots du Saint-Laurent, votre coeur est immense...
--On n'a jamais le coeur assez grand pour l'emplir de belles choses... Le mien est un écrin où déjà sont réunis les joyaux les plus précieux, et plus il en reçoit, plus il en veut avoir... Au gré de la rêverie qui me le fait ouvrir, j'y trouve les lacs de Côme et de Lugano, la Grotte d'Azur, l'Abbaye de Fiesole, la baie de Nice, la côte d'Émeraude, les étangs de Hampton Court, et tant d'antres... Je ne les échangerais pas pour toute la fortune du tyran de l'huile... Jusqu'ici, je les y avais placés de moi-même, sans le secours d'un artiste qui m'en expliquât la beauté... Je viens d'y joindre un diamant de la plus belle eau, le fleuve canadien. Vous m'en avez enseigné la grandeur: je remercie le hasard d'avoir mis sur ma route un tel professeur...
--Et moi, la Providence, une telle élève, murmura-t-il.
A ce mot de Providence dont s'était servi tout naturellement le jeune homme, une gêne glissa entre eux. Plusieurs fois, le cours de leurs causeries avait fait planer autour d'eux l'ombre de la Divinité, et alors, quelque chose de froid, un moment, glaçait l'attraction que l'un sur l'autre ils exerçaient. Marguerite Delorme, fille d'un père jacobin et d'une mère esclave de son époux, avait eu l'esprit façonné par l'école sans Dieu. Tandis qu'ensemencée par de vrais parents Canadiens-Français, pétrie définitivement par les prêtres du Séminaire de Québec, l'âme du jeune homme était profondément chrétienne. Au premier choc, ils s'en étaient fait l'aveu loyal. S'entretenaient-ils d'art, de littérature, d'histoire, de morale, toujours revenait, tôt ou tard, l'antagonisme entre le Hasard et la Providence, la laïque et la confessionnelle, les Loges et Borne, Renan et le Christ. La libre-penseuse et le croyant ne pouvaient s'y habituer, et quelques secondes leur étaient nécessaires pour franchir le mur qui les avait brusquement séparés.
Jules Hébert, le premier, triompha du malaise et voulut le dissiper.
--Je ne doute pas, Mademoiselle Delorme, que vous ayez réservé, dans votre écrin, une place au joyau le plus riche..., dit-il.
--A l'amour? C'est bien là votre pensée, n'estce pas? lui répondit-elle, encore triste. Oui, Monsieur, il y en a une qui attend, qui est même un peu lasse d'attendre... L'Amour me semble un capricieux personnage, aussi avare de ses dons que prodigue de ses mensonges... Mon rêve de seize an?, fait de soleil et de printemps, commence à languir. Il y a moins de sève dans les branches, quelques feuilles tombent. Hâtez-vous, Messire Amour, avant que l'arbre meure...
--Un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Mais est-il vrai que le papillon rose ne vous effleura jamais de son vol?...
--J'ai cru parfois entendre ses ailes tout près de mon front... Je le lui offrais pour qu'il s'y pose, et je n'entendais déjà plus rien...
--Je n'ai pas même connu ce sentimentalisme vague dont vous parlez si bien..., reprit-il. Le papillon rose n'égara jamais ses ailes entre les quatre murs du vieux collège où je fus pensionnaire, et l'été, je courais les bois du Saguenay, les lacs des Laurentides, les champs de la ferme patriarcale, ou je louvoyais dans l'Anse de Kamouraska. La grande nature était mon amoureuse... L'Université vint, et mes jeunes amies de Québec respectèrent la sérénité de mon coeur...
The book keeps going
Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.



Scenes Storieta drew for other classics.
New illustrated classics
Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.