ON a vu l'empereur Alexandre, surpris à Wilna au milieu de ses préparatifs de défense, fuir avec son armée désunie, et ne pouvoir la rallier qu'à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. Entraîné dans la retraité précipitée de Barclay, ce prince s'était réfugié à Drissa, dans un camp mal choisi et retranché à grands frais; point dans l'espace, sur une frontière si étendue, et qui ne servait qu'à indiquer à l'ennemi quel devait être le but de ses manoeuvres.
Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce camp et de la Düna, avait pris haleine derrière ce fleuve. Ce fut là seulement qu'il consentit à recevoir pour la première fois un agent anglais: tant il attachait d'importance à paraître, jusqu'au dernier moment, fidèle à ses engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi, ou bonne foi réelle; ce qui est certain, c'est qu'à Paris, après le succès, il affirma sur son honneur (au comte Daru) «que, malgré les accusations de Napoléon, ç'avait été sa première infraction au traité de Tilsitt.»
En même temps, il laissait Barclay faire aux soldats français et à leurs alliés ces adresses corruptrices qui avaient tant ému Napoléon à Klubokoë; tentatives que les Français trouvèrent méprisables, et les Allemands intempestives.
Du reste, l'empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu'il avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de son armée fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, daté de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs villes qu'occupèrent presque aussitôt les Français. On remarqua aussi son départ de l'armée, lorsqu'elle commençait à combattre.
Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à Moskou, à sa grande nation, on convenait qu'elles étaient singulièrement appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie très-sensible.
Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans; rien n'avait été exigé: seulement on avait emmené les seigneurs les plus puissans; leur défection eût été d'un exemple trop dangereux, et dans la suite leur retour plus difficile, s'étant plus compromis; c'étaient d'ailleurs des otages.
Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce, des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient fait oublier l'indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme naissant l'incendie des propriétés: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents mâles, avait été ordonné.
Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir, religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne pouvait pas suivre avait été détruit; tout ce qui n'était pas recrue, devenait milice ou Cosaques.
L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'était à Moskou à donner l'exemple. Cette capitale, justement nommée par ses poètes Moskou aux coupoles dorées, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs, entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal; ils se groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore, l'une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.
Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, étaient tous couverts d'un fer poli et coloré; les églises, chacune surmontée d'une terrasse et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'était l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.
Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille couleurs variées! À son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui. Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient amusé, son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation augmentait encore son étonnement; il reconnaissait aux nobles les usages, les moeurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et parfois rude, comme il convient à la Moskovie.
Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de palais, les richesses dont ils étaient ornés; le luxe des équipages; cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de souverains, venus avec leurs usages, leurs moeurs et leur suite; de toutes les parties du monde.
Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans; des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y règnent sur un million de serfs. Enfin, c'étaient des nobles, s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et le tombeau de leur noblesse;» car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.
Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus illustres doivent naître et s'élever; que ce soit de là qu'ils doivent s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher; leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.
Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre; c'est comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager.
La nécessité y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, précédé de ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la circonstance, l'assemblée, l'orateur et les résolutions qu'il inspira. Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu'un seul cri, mais simultané, unanime, s'élança de tous les coeurs: on entendit de toutes parts: «Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!»
Puis aussitôt, l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, et, pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix l'interrompirent en s'écriant «que la patrie voulait davantage; que c'était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de vivres, qu'il fallait donner!» C'était offrir, pour le seul gouvernement de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.
Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération; quelques-uns disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.
Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance, on entendit les principaux nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure. «Le danger était-il donc si pressant! l'armée russe, qu'on leur disait encore être de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus? Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment espérer jamais leur retour! Il faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission? non sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et d'idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y propageraient un esprit d'indocilité, qui rendrait le commendement incommode, et gâterait la servitude.»
Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il est par-tout le même; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop près; qu'enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par résultats.
Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement: il leur fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.»
On dit qu'à ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient; une rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent eux-mêmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour cinquante mille roubles. C'était les deux tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain.
Ces marchands sont divisés en trois classes: on proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans là dernière classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite; et, dans l'instant, il s'imposa lui-même bien au-delà de la fixation proposée; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur empereur.