RECUEIL Des expressions et des phrases vicieuses usitées en France, et notamment à Lyon.
«Il est nécessaire d'étudier les défauts de langage et de prononciation qui sont particuliers à chaque province et quelquefois même aux villes qui se piquent le plus de politesse, pour les faire éviter aux enfants.»
ROLLIN, Traité des études.
A.
À. Cette préposition est souvent employée deux fois pour un même régime ou complément[1], et c'est alors une faute. Boileau, si rigoureux observateur des regles de la langue françoise et du goût, a fait un solécisme dans le premier vers d'une de ses plus belles épîtres:
C'est à vous, mon Esprit, à qui je veux parler.
Pour rendre la phrase réguliere, il faudroit dire: c'est à vous, mon esprit, que je veux parler, en retranchant la seconde préposition qui tombe sur le même régime. Par la même raison, l'on ne doit pas dire: c'est à toi à qui je parle, mais c'est à toi que je parle; ni c'est à vous à qui j'en veux, mais c'est à vous que j'en veux; c'est comme si l'on disoit: j'en veux à vous.
Abajoue. Partie de la tête du cochon, depuis l'oeil jusqu'à la mâchoire; dites, Bajoue, s. f.
Abandon. Acte par lequel un débiteur transmet à ses créanciers la propriété de ses biens; dites, Abandonnement. L'abandon est l'état d'une personne ou d'une chose délaissée: il a fait l'_abandonnement_ de tous ses biens à ses enfans, et ses enfans le laissent dans l'_abandon_. En un mot, l'_abandonnement_ est un acte; l'_abandon_ n'est qu'un état passif.
Aboucher. S'aboucher; pour se pencher en avant. Aboucher signifie se rencontrer dans un même lieu, pour conférer ensemble ou bouche à bouche; mais ce mot ne signifie jamais se pencher en avant. Ne dites pas non plus, tomber à bouchon, mais tomber sur le ventre ou sur le visage. Cette expression manque à notre langue; on ne peut en exprimer la signification que par une périphrase.
Abstrait. Un homme qui ne fait pas attention à ce qu'on dit ou à ce qu'on fait; dites, distrait. On confond, mal à propos, ces deux mots. Le mot abstrait exprime une qualité considérée à part: la bonté est un terme abstrait; un homme est abstrait, quand il est tellement occupé d'un objet, qu'il ne voit pas ce qui se passe autour de lui: Archimede étoit abstrait, lorsqu'on faisoit le siége de Syracuse, et qu'occupé à tracer des figures géométriques, il ne s'appercevoit pas que l'on prenoit la ville. Un homme est distrait quand, sans être occupé, il ne voit rien, ne fait attention à rien. Cet homme dont parle Mme de Sévigné, qui, ayant versé dans un fossé, disoit à ceux qui venoient lui donner du secours: Messieurs, qu'y a-t-il pour votre service? étoit un homme distrait dans toute l'étendue du mot. C'est la distinction que l'abbé Girard établit dans ses synonymes.
À cacaboson. Se mettre à cacaboson; se tenir dans une posture où la plante des pieds touchant à terre, le derriere touche presque aux talons; dites, se mettre à croupeton.
Accompagneur. Celui qui accompagne, lorsqu'on fait de la musique; dites, accompagnateur, s. m.
Accoucher. Mettre un enfant au monde: cette femme a accouché; dites, cette femme est accouchée. Le chirurgien accouche; la femme est accouchée. Dans le premier cas, le verbe est actif; dans le second, il est neutre.
À celle fin que. Dites, afin que.
À cha un; à cha deux. Pour dire, un à la fois, deux à la fois. Autrefois on disoit, chas deux, chas trois; ce qui tombe deux à deux; trois à trois.
Achis. Mets composé avec de la viande ou du poisson. Ce mot s'écrit et se prononce avec une h aspirée. Dites, un bon hachis. L'_achis_ est une plante.
Acquérir. Obtenir à prix d'argent ou de toute autre maniere. L'_e_ doit être prononcé d'une maniere fermée, et marqué d'un accent aigu; dites donc, acquérir, acquéreur. Acquérir est un verbe[2] qui prend deux rr au futur et au conditionnel: j'acquerrai, j'acquerrois.
Aculer. Il se dit des bottes, des souliers qui s'abaissent par derriere, sur le talon; dites, éculer: éculer son soulier. Acculer signifie pousser quelqu'un, le réduire en un coin: il l'a acculé contre le mur.
Affranchissage. Payer l'affranchissage d'une lettre; dites, l'_affranchissement_, s. m.[3].
Agacin. Espece de calus ou de dureté; dites, cor, s. m.: avoir des cors aux pieds.
Age; agé. Dans ces deux mots l'_a_ est fort ouvert, et prend l'accent circonflexe, âge, âgé. Il est long sans accent dans sable, table, fable, rable, diable, délabrement, etc.
Agi. Il en a mal agi avec moi; dites, il en a mal usé avec moi. On use de quelque chose; on en use; mais on n'_agit_ pas de quelque chose; on n'_en agit_ pas.
Agotiau, s. m. Espece de pelle creuse, à rebords, dont on se sert pour vider les bateaux; dites, écope, s. f.: ce batelet fait eau; il faut le vider avec une écope.
Aiguiser, v. Rendre pointu, rendre tranchant; prononcez l'_u_ et l'_i_, qui forment une diphtongue, comme dans aiguille: aiguiser un couteau.
L'un sait d'un trait piquant aiguiser l'épigramme.
Boileau.
Ails, s. m. pl. Espece d'oignons d'une odeur très-forte. On dit souvent: craignez-vous les ails? Ce substantif et presque tous ceux qui finissent en ail et en al, changent au pluriel cette terminaison en aux, et le mot dont il s'agit fait aulx: on a mis des aulx dans cette salade; on peut dire aussi, des ails; cependant je conseille d'employer de préférence le singulier. Camail, détail, sérail, éventail, mail, etc. ne sont point soumis aux principes que nous venons de poser; ils ne changent point leur terminaison au pluriel; ils ne prennent que l'_s_.
Ainsi, par conséquent. Ces deux mots réunis forment un pléonasme vicieux; c'est-à-dire, que ces deux termes disent la même chose; l'un des deux suffit.
Air. Aller grand air et belle manière; dites, grand'_erre_; ce mot est féminin. On doit dire, aller grand'_erre_, pour dire, faire trop grande dépense.
Air. Cette femme à l'_air bonne_. Il y a un solécisme dans cette proposition; car le mot bonne se rapportant, ou devant se rapporter au substantif air, qui est du genre masculin, il faut dire l'_air bon_: elle a l'air bon, et cependant elle n'est pas bonne. Dans la derniere proposition, l'adjectif[4] bonne est en rapport avec la personne ou le sujet qui est du genre féminin; au lieu que dans la premiere, bon se rapporte au mot air.
La vertu toute nue a l'_air_ trop indigent; Et c'est n'en avoir point que n'avoir point d'argent.
En 1792, il y eut un pari de cent louis, sur la question de savoir s'il falloit dire: cette soupe a l'air bonne, ou cette soupe a l'air bon, M. de Laharpe fut pris pour juge; et M. Domergue nous apprend que cet Académicien jugea qu'il falloit dire: cette soupe a l'air bonne. M. Morel, qui m'a communiqué cette anecdote, ajoute: «Je ne connois pas les raisons de M. de Laharpe; j'imagine pourtant qu'il a dû faire une distinction entre avoir l'air bon, et avoir un air bon; avoir l'air bon signifie, paroître bon, en latin videri bonus; avoir un air bon se rendroit par præbere faciem, speciem bonam. Dans le premier de ces exemples, bon qualifie le sujet, et dans le second, il qualifie l'objet, faciem, speciem. Quand je dis: cette femme a l'air bonne, c'est comme si je disois: cette femme a l'air d'être bonne, ou paroît bonne, ou paroît être bonne. Le mot l'_air_, dans cette femme a l'air bonne, est pris dans une acception étendue; dans a un air bon, au contraire, le mot air est pris dans une acception restreinte, au moyen de l'adjectif un. Je crois donc, pour les raisons que je viens d'exposer, qu'il faut dire: cette femme a l'air bonne, spirituelle; cette soupe a l'air bonne, et qu'il seroit ridicule de dire que la femme a l'air bon, spirituel, et que la soupe a l'air bon.»
Malgré ces deux autorités respectables, je persiste à croire que bon qualifie air; car j'attribue la bonté à l'_air_, et non pas au substantif femme; et les explications qu'on a données me paraissent forcées. Dans cet exemple, l'_air_ signifie l'extérieur, les manieres; on doit donc dire: elle a l'_air décent_, comme on dirait: elle a l'_extérieur décent_.
C'est encore une faute de dire, cette personne donne d'air à telle autre. Le mot air signifie bien quelquefois ressemblance; on dit: ce jeune homme a l'air de son pere; mais il paroît absurde de dire: il donne d'air à son pere. Cette expression signifieroit toute autre chose.
Airé. Qui est en plein air. Il se dit particulierement d'un bâtiment: cette maison est bien airée; dites, aérée, en mettant un accent aussi sur le premier e. Ce qui a donné lieu à la corruption de ce mot, c'est qu'on le fait dériver du mot air, au lieu que les grammairiens veulent qu'on le prononce comme aer, qui signifioit la même chose chez les Latins. Nous avons adopté cette prononciation dans tous les mots qui en sont formés, tels que aérien, qui est d'air: un corps aérien; aérometre, instrument pour mesurer l'air; etc.
Ais à chaplu. Petite table sur laquelle on hache les viandes et les herbes; dites, hachoir, s. m. L'_h_ est aspirée, c'est-à-dire, qu'elle tient lieu de consonne, et ne souffre ni liaison de consonne, ni suppression de voyelle: servez-vous du hachoir.
Alentours. Dites, les entours de la place, et, je me suis promené à l'entour. Entours est un substantif; à l'entour est une expression adverbiale.
Alicant. Petite ville d'Espagne. Vin d'Alicant; dites, vin d'_Alicante_.
Aller. Je m'en y vas, ou je m'en y vais, sont des expressions vicieuses et très-souvent employées; dites, j'y vais ou j'y vas, en supprimant le mot en. Il ne faut pas dire non plus: je m'en vais ou je m'en vas le trouver, mais je vais ou je vas le trouver. Il seroit plus régulier de dire, je vas, puisque la seconde et la troisième personnes en sont formées. Ne dites pas, aller de pied, mais aller à pied. Ne dites pas non plus, j'ai plusieurs endroits à aller; on n'a pas à aller plusieurs endroits, on a à aller en plusieurs endroits. S'en aller est un verbe réfléchi, composé du pronom se, du nom elliptique en et du verbe aller. Dans les temps composés, le mot en doit être séparé du participe par l'auxiliaire: dites je m'en suis allé, et non je me suis en allé.