PLAUTE. Mostellaria.
PARIS.
LIBRAIRIE DUFÉY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.
1833.
LIVRE IX.
AVRIL 1797 AU 15 SEPTEMBRE 1797.
CHAPITRE PREMIER.
Voyage de Paris à Milan.--La Savoie.--Le Mont-Cenis.--Visite à Bonaparte; son quartier-général.--Conversation.
Sans m'arrêter à décrire un itinéraire cent et cent fois décrit, je rendrai compte des impressions que fit sur moi l'aspect de tant d'objets dont je n'avais qu'une connaissance imparfaite, celle qu'on acquiert dans les livres.
Le jour commençait à poindre quand nous sortîmes de Paris. Nous étions dans la plus belle saison de l'année, mentre april e maggio, dirait le Tasse. Le printemps rhabillait les arbres, ressuscitait les fleurs, rafraîchissait la verdure, ravivait la nature entière. Je parcourais un pays que j'avais traversé l'année précédente, mais dans la mauvaise saison; je ne m'y reconnaissais plus. La monotonie qui avait affligé mes regards était remplacée par une série non interrompue de tableaux variés à l'infini. Quoi de magnifique comme la forêt de Fontainebleau! Quoi de riant comme le paysage à travers lequel on roule entre Nemours et Montargis! Je revois encore les eaux limpides qui s'échappent de ces bosquets, et surmontant leurs digues, s'épanchent en cascades dans les prairies verdoyantes qui bordent la route. Ces lieux-là me semblaient avoir été décrits par le chantre de la Jérusalem. Ces eaux si pures sont celles de l'Oronte; ces frais bocages sont nés sous la baguette d'Armide, et je croyais, en les regardant, entendre les accens les plus mélodieux que Gluck ait modulés. Nous traversâmes trop rapidement ces délicieuses contrées.
À Roanne, où nous étions arrivés avec la vitesse de l'éclair, il fallut s'arrêter un moment. Grossie par la fonte des neiges, la Loire coulait avec une effrayante rapidité. Le service du bac était interrompu. Les bateliers assuraient que de vingt-quatre heures on ne pourrait le rétablir. À les entendre, il y aurait péril de la vie pour quiconque entreprendrait ce trajet tant que durerait cette crue, qui de minute en minute s'accroissait encore.
«Raison de plus pour passer à l'instant», dit Leclerc pour qui les minutes avaient la valeur des heures. Trois louis offerts aux mariniers triomphèrent de leur frayeur. La voiture est embarquée; et nous voilà dans le bac où aucun voyageur n'avait osé nous suivre.
Le péril, au fait, était imminent. Quand nous fûmes au milieu du fleuve, le câble, le long duquel filait le bac, formait, en s'écartant de la ligne droite qu'il garde quand le fleuve est tranquille, un angle pareil à celui que forme la corde d'un arc sous l'effort du plus vigoureux des archers. Si ce câble se fût rompu, j'ignore où nous eût portés le courant. Les gens qui nous voyaient du rivage tremblaient pour nous. Néanmoins nous contemplions assez tranquillement ce fleuve en colère; mais pas plus tranquillement que ne le contemplait une petite femme que nous devions déposer à Lyon entre les mains de sa famille, et qui, de crainte de se mouiller les pieds, n'avait pas voulu descendre de la voiture où elle était montée en sortant du bal, sans se donner le temps de changer de costume.
La traversée fut heureuse. Le fleuve franchi, nous montâmes et descendîmes sans encombre la chaîne de Tarare, sur le sommet de laquelle la nuit nous surprit; le lendemain, au jour naissant, nous entrions dans Lyon, où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour remettre à son adresse le joli paquet dont nous étions chargés.
Vingt-quatre heures après, nous gravissions la route qui traverse les échelles, la route que depuis vingt siècles Annibal nous avait frayée à travers le pays des Allobroges. Là, tout était nouveau pour moi, étrange même. Rentrant dans l'hiver, nous avions plus froid à mesure que nous nous éloignions du nord. L'aspect des Alpes était bien triste encore. Le soleil qui brillait sur la cime des monts n'avait pas réchauffé le sol où s'appuyait leur base. La verdure commençait bien à percer quelque couches de terre que le hasard avait plaquées sur ces rochers à une élévation où l'homme semble ne pas pouvoir atteindre, et qu'il va pourtant cultiver dans la belle saison; mais la neige les partageait encore avec elle; la neige recouvrait encore les sapins; seulement elle avait changé sa blancheur éclatante contre cette teinte sale et terne qui annonce le dégel, et attriste l'oeil plus même que l'hiver.
Grossis par les eaux qui descendaient des montagnes, les torrens roulaient avec un fracas qui, mêlé à celui des cascades et des avalanches, se propageait d'écho en écho dans toutes les sinuosités de ces vallées.
Quel contraste entre l'aspect de ces régions âpres, nébuleuses, stériles, et celui de la riche vallée de Grésivaudan que, du haut des Alpes, j'avais vue se déployer sous mes pieds!
La population chétive, infirme et stupide qui végète en Savoie s'accorde singulièrement avec cette nature indigente: des goîtreux, des scrofuleux, des rachitiques, des crétins, voilà ce qu'on rencontre à chaque pas dans les villages clair-semés sur cette terre où tout animal dégénère, excepté la marmotte.
La nuit nous avait surpris au-delà de Saint-Jean-de-Maurienne. Quelque terreur se mêla bientôt à l'étonnement dont jusqu'alors j'avais été saisi: mes yeux ne m'expliquant plus ce qui affectait mes oreilles, tous les bruits prenaient pour moi un caractère formidable. Sur ces entrefaites, la lune se leva; sa lumière, qui me semblait épaissir les ombres des cavités où elle ne pénétrait pas, ne diminua pas mes inquiétudes.
Je vis que nous courions de toute la rapidité des chevaux le long du torrent qui gronde au fond d'un précipice dont en plein jour l'oeil ne peut mesurer la profondeur; je vis que, suivant l'habitude des gens pour qui un danger couru tous les jours cesse d'être un danger, les postillons, pour faire preuve d'adresse, se rapprochaient le plus possible de l'abîme où chaque pas semblait devoir nous précipiter. J'étais d'autant plus fondé à le craindre, que du fond de la voiture je ne pouvais pas juger de la distance réelle qui se trouvait entre nos roues et la terrible ornière prête à nous engloutir. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Cependant mon camarade ronflait, et le postillon sifflait.
Quand le jour se leva, nous descendions à Termignon, le plus triste village de ces tristes contrées. Nulle part, même en Savoie, la nature ne présente un aspect plus désolé. Je me croyais dans la plus maussade des vallées du Dante.
Le mont Cenis, qui depuis s'est aplani sous la puissance de Napoléon, n'était pas praticable alors pour les voitures. On démonta la nôtre à Lanslebourg, et on la distribua en détail sur des mulets, pour la transporter à Suze où on devait la remonter. Nous suivîmes à pied, mais accompagnés de montagnards munis de chaises portatives, et dont la vigueur était prête à suppléer à la nôtre si elle venait à nous manquer.
Le soleil, qui ne s'était fait voir que par intervalles dans les régions dont nous nous échappions, se montrait dans toute sa splendeur sur celles où nous nous élevions; mais, sur ce vaste plateau, il brillait plus qu'il n'échauffait; et sa lumière, réfléchie par la neige, nous éblouissait plus qu'elle ne nous éclairait. Suivant le cortège à la voix, je marchais les yeux presque fermés; ils étaient tellement irrités par la réfraction, que j'en étais offusqué; les objets étaient devenus pour moi d'un rouge rosé.
Le sommet du mont Cenis n'offrait alors aux regards qu'une immense plaine de neige, qui n'avait pour bornes que l'horizon, et avec laquelle se confondait la superficie du lac qui en occupe une partie, et que la glace recouvrait encore. La topographie de ces lieux, nouvelle pour moi, ne l'était pas pour Leclerc. Pendant dix-huit mois, il avait campé sur ces limites de la Savoie et du Piémont, qu'il défendait contre les avant-postes de l'armée sarde: aussi chaque pas lui rappelait-il le souvenir d'un petit combat, d'une petite victoire, par lesquels il avait préludé à de plus grands exploits. Après six ou sept heures de marche, nous arrivâmes à Suze.
Comme toutes celles du Piémont, depuis le traité de Cherascho, cette place était occupée par les troupes françaises. Le général qui la commandait, c'était, je crois, le général Duhesme, nous invita à dîner pendant qu'on remonterait notre voiture. Nous nous rendîmes à ses instances. Leclerc, qui avait grande impatience d'arriver à Milan, lui déclara toutefois que, dès que notre équipage serait prêt, nous quitterions la table. Cela ne nous fut pas possible aussitôt qu'il le croyait: un orage, qui avait éclaté sous nos pieds pendant que nous franchissions les Alpes, s'était répandu en torrens dans les plaines de Rivoli; la route de Turin était momentanément coupée par les eaux débordées. Tandis qu'elles s'écoulaient, et que des ouvriers envoyés exprès réparaient le dégât, nous dînâmes ou plutôt nous soupâmes avec l'état-major.
La chère était excellente, les vins délicieux; l'appétit ne me manquait pas, mais j'avais encore plus besoin de dormir que de manger: aussi, tout en mangeant, m'endormis-je si profondément, qu'on me déshabilla et qu'on me mit au lit sans que je m'en aperçusse. À quatre heures du matin, les eaux retirées et les chemins redevenus praticables, nous nous remîmes en route; et après avoir déjeuné et fait notre toilette à Turin, où nous nous arrêtâmes un moment à l'enseigne de la Bonne Femme, qui là comme partout est figurée par une femme sans tête, nous nous rendîmes à Milan.
Le général en chef, le général Bonaparte, venait d'y arriver. Il occupait le palais Serbelloni; Leclerc s'y rendit. Moi, je me fis conduire chez Regnauld de Saint-Jean d'Angély, qui depuis six mois remplissait les fonctions administrateur général des hôpitaux à l'armée d'Italie, et demeurait alors, avec sa femme, à la Casa Greppi. Je fus reçu là comme un frère.
Regnauld, qui, en qualité de chef de service, était en relation continuelle avec le général en chef, alla le soir prendre ses ordres; et, en lui annonçant mon arrivée, lui parla du désir que j'avais de lui être présenté: «Amenez-le-moi sur-le-champ, s'il n'est pas trop fatigué», répondit le vainqueur de Rivoli. Il n'était pas moins impatient d'entendre un homme tout frais venu de Paris, que je ne l'étais de voir l'homme dont tout Paris s'occupait. Presqu'en descendant de voiture, je me trouvai donc en face du premier des généraux français, du premier général du siècle, du général contre le génie duquel toutes les réputations autrichiennes venaient de se briser.
Le palais Serbelloni est un des plus magnifiques qui soient à Milan. Les assises de granit qui servent de base à cette construction, et qui s'élèvent au-dessus du sol à une assez grande hauteur, sont roses et semées de parties cristallisées qui étincelaient aux rayons du soleil: on eût dit des blocs de sucre candi. Tel devait être le palais du roi de Cocagne.
La pièce où le général recevait les visites était une galerie divisée, ce me semble, comme le foyer de l'Opéra de Paris, en trois compartimens, par des colonnes; ceux des deux extrémités formaient des salons parfaitement carrés; celui du milieu était un long et large promenoir.