Storieta
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About this book

Ce roman, signé Émile Zola, s’inscrit dans la tradition du récit de pèlerinage catholique, avec pour décor le grand train qui part chaque année pour Lourdes. L’histoire débute à cinq heures et demie du matin, sous un soleil naissant, alors que le lecteur est immédiatement plongé dans le wagon du « train des grands malades », où se côtoient pèlerins valides, misérables et membres du personnel hospitalier. Le texte décrit avec minutie la foule hétéroclite des voyageurs, les conditions de leurs cabines, les personnages tels que Marie, jeune femme souffrante, Pierre, son protecteur, et les religieuses qui veillent au bien‑être des malades. Dès les premiers paragraphes, Zola dresse un tableau vivant du chaos organisé du voyage, mêlant souffrance, charité et espérance, tout en introduisant les diverses histoires individuelles qui se tissent dans cet espace confiné.

Le style de Zola, réaliste et détaillé, reflète la fin du XIXᵉ siècle, avec une prose riche en descriptions sensorielles et en dialogues empreints de piété populaire. La narration, à la fois omnisciente et proche des personnages, capte la tension entre la misère humaine et la foi collective. Les lecteurs attirés par les portraits psychologiques, les décors historiques de la France religieuse et les récits où la compassion se mêle à la critique sociale trouveront ici une lecture immersive, qui évoque la ferveur des pèlerinages tout en exposant les contradictions de la société de l’époque.

Characters in Lourdes

  • MarieYoung woman, pale skin, thin frame, simple dark dress, modest hair pinned, solemn expression
  • PierreMiddle‑aged man, sturdy build, rough hands, worn coat, beard, protective gaze toward Marie

The opening · free to read

Il était cinq heures et demie, le soleil venait de se lever, radieux, dans la pureté d'une admirable matinée. C'était un vendredi, le 19 août. Mais déjà, à l'horizon, de petits nuages lourds annonçaient une terrible journée de chaleur orageuse. Et les rayons obliques enfilaient les compartiments du wagon, qu'ils emplissaient d'une poussière d'or dansante.

Marie, retombée à son angoisse, murmura:

--Oui, vingt-deux heures. Mon Dieu! que c'est long encore!

Et son père l'aida à se recoucher dans l'étroite caisse, la sorte de gouttière, où elle vivait depuis sept ans. On avait consenti à prendre exceptionnellement, aux bagages, les deux paires de roues qui se démontaient et s'y adaptaient, pour la promener. Serrée entre les planches de ce cercueil roulant, elle occupait trois places de la banquette; et elle demeura un instant les paupières closes, la face amaigrie et terreuse, restée d'une délicate enfance pour ses vingt-trois ans, charmante quand même au milieu de ses merveilleux cheveux blonds, des cheveux de reine que la maladie respectait. Vêtue très simplement d'une robe de petite laine noire, elle avait, pendue au cou, la carte qui l'hospitalisait, portant son nom et son numéro d'ordre. Elle-même avait exigé cette humilité, ne voulant d'ailleurs rien coûter aux siens, peu à peu tombés à une grande gêne. Et c'était ainsi qu'elle se trouvait là, en troisième classe, dans le train blanc, le train des grands malades, le plus douloureux des quatorze trains qui se rendaient à Lourdes, ce jour-là, celui où s'entassaient, outre les cinq cents pèlerins valides, près de trois cents misérables, épuisés de faiblesse, tordus de souffrance, charriés à toute vapeur d'un bout de la France à l'autre.

Mécontent de l'avoir attristée, Pierre continuait à la regarder, de son air de grand frère attendri. Il venait d'avoir trente ans, pâle, mince, avec un large front. Après s'être occupé des moindres détails du voyage, il avait tenu à l'accompagner, il s'était fait recevoir membre auxiliaire de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut; et il portait, sur sa soutane, la croix rouge, lisérée d'orange, des brancardiers. M. de Guersaint, lui, n'avait, épinglée à son veston de drap gris, que la petite croix écarlate du pèlerinage. Il paraissait ravi de voyager, les yeux au dehors, ne pouvant tenir en place sa tête d'oiseau aimable et distrait, d'aspect très jeune, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine.

Mais, dans le compartiment voisin, malgré la trépidation violente qui arrachait des soupirs à Marie, soeur Hyacinthe s'était levée. Elle remarqua que la jeune fille était en plein soleil.

--Monsieur l'abbé, tirez donc le store... Voyons, voyons! il faut nous installer et faire notre petit ménage.

Dans sa robe noire de soeur de l'Assomption, égayée par la coiffe blanche, la guimpe blanche, le grand tablier blanc, soeur Hyacinthe souriait, d'une activité vaillante. Sa jeunesse éclatait sur sa bouche petite et fraîche, au fond de ses beaux yeux bleus, toujours tendres. Elle n'était peut-être pas jolie, mais adorable, fine, élancée, avec une poitrine de garçon sous la bavette du tablier, de bon garçon au teint de neige, débordant de santé, de gaieté et d'innocence.

--Mais il nous dévore déjà, ce soleil! Je vous en prie, madame, tirez aussi votre store.

Occupant le coin, près de la soeur, madame de Jonquière avait gardé son petit sac sur les genoux. Elle tira lentement le store. Brune et forte, elle était encore agréable, quoiqu'elle eût une fille de vingt-quatre ans, Raymonde, qu'elle avait fait monter, par convenance, avec deux dames hospitalières, madame Désagneaux et madame Volmar, dans un wagon de première classe. Elle, directrice d'une salle de l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, à Lourdes, ne quittait pas ses malades; et, à la porte du compartiment, en dehors, se balançait la pancarte réglementaire, où étaient inscrits, au-dessous de son nom, ceux des deux soeurs de l'Assomption qui l'accompagnaient. Restée veuve d'un mari ruiné, vivant médiocrement, avec sa fille, de quatre à cinq mille francs de rentes, au fond d'une cour de la rue Vaneau, elle était d'une charité inépuisable, elle donnait tout son temps à l'oeuvre de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, dont elle portait, elle aussi, la croix rouge sur sa robe de popeline carmélite, et dont elle était une des zélatrices les plus actives. De tempérament un peu fier, aimant à être flattée et aimée, elle se montrait heureuse de ce voyage annuel, où elle contentait sa passion et son coeur.

--Vous avez raison, ma soeur, nous allons nous organiser. Je ne sais pas pourquoi je m'embarrasse de ce sac.

Et elle le mit près d'elle, sous la banquette.

--Attendez, reprit soeur Hyacinthe, vous avez le broc d'eau dans les jambes. Il vous gêne.

--Mais non, je vous assure. Laissez-le donc. Il faut bien qu'il soit quelque part.

Alors, toutes deux firent, comme elles disaient, leur ménage, pour vivre là le plus commodément possible, un jour et une nuit, avec leurs malades. L'ennui était qu'elles n'avaient pu prendre Marie dans leur compartiment, celle-ci ayant voulu garder près d'elle Pierre et son père; mais, par-dessus la cloison basse, on communiquait, on voisinait à l'aise. Et, d'ailleurs, tout le wagon, les cinq compartiments de dix places ne formaient qu'une même chambrée, comme une salle mouvante et commune, qu'on enfilait d'un regard. C'était, entre les boiseries nues et jaunes des parois, sous le lambrissage peint en blanc du plafond, une véritable salle d'hôpital, dans un désordre, dans un pêle-mêle d'ambulance improvisée. À demi cachés sous la banquette, traînaient des vases, des bassins, des balais, des éponges. Puis, le train ne prenant pas de bagages, les colis s'entassaient un peu partout, des valises, des boîtes en bois blanc, des cartons à chapeaux, des sacs, un amas lamentable de pauvres choses usées, raccommodées avec des ficelles; et l'encombrement recommençait en l'air, des vêtements, des paquets, des paniers, pendus à des patères de cuivre, et qui se balançaient sans repos. Au milieu de cette friperie, les grands malades, sur leurs étroits matelas, occupant plusieurs places, oscillaient, emportés par les secousses grondantes des roues; tandis que ceux qui pouvaient rester assis, s'adossaient aux cloisons, s'appuyaient à des oreillers, la face blême. Réglementairement, il devait y avoir par compartiment une dame hospitalière. À l'autre bout, se trouvait une deuxième soeur de l'Assomption, soeur Claire des Anges. Des pèlerins valides se levaient, buvaient et mangeaient déjà. Même, au fond, il y avait un compartiment entier de femmes, dix pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles, toutes de la même laideur pitoyable et triste. Et, comme on n'osait baisser les glaces, à cause des phtisiques qui étaient là, la chaleur commençait, une odeur insupportable que peu à peu semblaient dégager les cahots de la marche, à toute vitesse.

À Juvisy, on avait dit le chapelet. Et six heures sonnaient, on passait devant la gare de Brétigny, en tempête, lorsque soeur Hyacinthe se leva. C'était elle qui dirigeait les exercices de piété, dont la plupart des pèlerins suivaient le programme, dans un petit livre à couverture bleue.

--L'Angélus, mes enfants, dit-elle avec son sourire, de son air de maternité, que sa grande jeunesse rendait si charmant et si doux.

De nouveau, les Ave se succédèrent. Et, comme ils finissaient, Pierre et Marie s'intéressèrent à deux femmes qui occupaient les deux autres coins de leur compartiment. L'une, celle qui se trouvait aux pieds de Marie, était une blonde mince, d'apparence bourgeoise, âgée de trente et quelques années, fanée avant l'âge. Elle s'effaçait, ne tenait pas de place, avec sa robe sombre, ses cheveux décolorés, sa figure longue et douloureuse, qui respirait un abandon sans bornes, une infinie tristesse. En face d'elle, l'autre, celle qui était sur la banquette de Pierre, une ouvrière du même âge, en bonnet noir, le visage ravagé de misère et d'inquiétude, tenait sur ses genoux une fillette de sept ans, si pâle, si diminuée, qu'elle en paraissait à peine quatre. Le nez pincé, les paupières bleuies, fermées dans sa face de cire, l'enfant ne pouvait parler; et elle n'avait qu'une petite plainte, un gémissement doux, qui chaque fois déchirait le coeur de la mère, penchée sur elle.

--Mangerait-elle un peu de raisin? offrit timidement la dame, muette jusque-là. J'en ai, dans mon panier.

--Merci, madame, répondit l'ouvrière. Elle ne prend que du lait, et encore... J'ai eu soin d'en emporter une bouteille.

Et, cédant au besoin de confidence des misérables, elle dit son histoire. Elle s'appelait madame Vincent, elle avait perdu son mari, doreur de son état, emporté par la phtisie. Restée seule avec sa petite Rose, qui était sa passion, elle avait travaillé jour et nuit de son métier de couturière, pour l'élever. Mais la maladie était venue. Depuis quatorze mois, elle la gardait ainsi sur les bras, de plus en plus douloureuse et réduite, tombée à rien. Un jour, elle qui n'allait jamais à la messe, était entrée dans une église, poussée par le désespoir, implorant la guérison de sa fille; et, là, elle avait entendu une voix qui lui disait de l'emmener à Lourdes, où la sainte Vierge la prendrait en pitié. Ne connaissant personne, ne sachant même pas comment s'organisaient les pèlerinages, elle n'avait eu qu'une idée: travailler, économiser l'argent du voyage, prendre un billet, et partir avec les trente sous qui lui restaient, et n'emporter qu'une bouteille de lait pour l'enfant, sans même songer à s'acheter pour elle un morceau de pain.

--Quelle maladie a-t-elle donc, la chère petite? reprit la dame.

--Oh! madame, c'est bien sûr le carreau. Mais les médecins ont des noms à eux... D'abord, elle n'a eu que des petits maux de ventre. Ensuite, le ventre s'est gonflé, et elle souffrait, oh! si fort, à vous arracher les larmes des yeux. Maintenant, le ventre s'est aplati; seulement, elle n'existe plus, elle n'a plus de jambes, tant elle est maigre; et elle s'en va en sueurs continuelles...

Puis, comme Rose avait gémi en ouvrant les paupières, la mère se pencha, bouleversée, pâlissante.

--Mon bijou, mon trésor, qu'est-ce que tu as?... Veux-tu boire?

Mais déjà la fillette, dont on venait de voir les yeux vagues, d'un bleu de ciel brouillé, les refermait; et elle ne répondit même pas, retombée à son anéantissement, toute blanche dans sa robe blanche, une coquetterie suprême de la mère, qui avait voulu cette dépense inutile, dans l'espoir que la Vierge serait plus douce pour une petite malade bien mise et toute blanche.

Au bout d'un silence, madame Vincent reprit:

--Et vous, madame, c'est pour vous que vous allez à Lourdes?... On voit bien que vous êtes malade.

Mais la dame s'effara, rentra douloureusement dans son coin, en murmurant:

--Non, non! je ne suis pas malade... Plût à Dieu que je fusse malade! Je souffrirais moins.

Elle se nommait madame Maze, avait au coeur un inguérissable chagrin. Après avoir fait un mariage d'amour avec un gros garçon réjoui, la lèvre en fleur, elle s'était vue abandonnée, au bout d'un an de lune de miel. Toujours en tournée, voyageant pour la bijouterie, son mari, qui gagnait beaucoup d'argent, disparaissait pendant des six mois, la trompait d'une frontière à l'autre de la France, emmenait même avec lui des créatures. Et elle l'adorait, elle en souffrait si affreusement, qu'elle s'était jetée dans la religion. Enfin, elle venait de se décider à se rendre à Lourdes, pour supplier la Vierge de convertir son mari et de le lui rendre.

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