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Zola
by Émile Faguet
Language: fr385 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Biographies·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #25704.
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Je ne m'occuperai ici, strictement, que de l'oeuvre littéraire de l'écrivain célèbre qui vient de mourir.
Émile Zola a eu une carrière littéraire de quarante années environ, ses débuts remontant à 1863 et sa fin tragique et prématurée étant survenue,--alors qu'il écrivait encore et se proposait d'écrire longtemps,--le 29 septembre 1902. Pendant ces quarante années, il a écrit une quarantaine de volumes, ce qui a fait pousser des cris d'admiration à ses thuriféraires et ce qui n'est qu'une production normale, beaucoup moins intense que celle de Voltaire, de Corneille, de Victor Hugo, de Guizot, de George Sand ou de Thiers. En général, il «se documentait» pendant trois ou quatre mois, écrivait pendant trois mois, à raison de quatre pages par jour, et se reposait, en quoi il avait raison, le reste du temps.
Ses études, où il avait brillé surtout en thème latin, en récitation et en instruction religieuse, avaient été fort bonnes. Il semble ne les avoir pas complétées par cette éducation que l'on se donne à soi-même et qui est la seule qui vaille, ayant, dès la vingtième année, été forcé de gagner sa vie d'abord comme employé de librairie, ensuite comme écrivain. Il écrivit trop tôt. Tout homme qui écrit avant trente ans et qui ne consacre pas l'âge d'or de la vie, de la vingtième année à la trentième, à lire, à observer et à réfléchir, sans écrire une ligne, risque de n'avoir pas de cerveau et de n'être qu'un ouvrier littéraire. Il y a des exceptions; mais elles sont rares.
On peut, assez raisonnablement, diviser la carrière littéraire d'Émile Zola en trois périodes. Avant les Rougon-Macquart, les Rougon-Macquart, après les Rougon-Macquart; c'est-à-dire avant 1870, de 1870 à 1893, après 1893. Avant 1870 c'est Émile Zola qui s'essaye et qui se cherche; de 1870 à 1893 c'est Émile Zola qui s'est trouvé et qui s'exprime; depuis 1893 c'est Émile Zola déclinant et n'écrivant plus qu'avec ses procédés, ses recettes et ses manies.
A ses débuts, Émile Zola n'était qu'un élève des romantiques, qui sentait vivement Victor Hugo et Musset, qui avait lu Balzac et qui en appréciait surtout ce qu'il a de romanesque et de romantique et qui aspirait vaguement à continuer le Musset des Contes et Nouvelles et le Balzac d'_Ursule Mirouet_ et de la Grande-Bretèche.
Il fit les Contes à Ninon et Thérèse Raquin. Les Contes à Ninon étaient insignifiants comme fond, d'une assez agréable poésie de romance, caressante et fade, comme forme. Thérèse Raquin était un drame bourgeois, sombre et violent, sans nuances, dont j'ai entendu dire par une dame, à cette époque éloignée: «Ce serait bien ennuyeux, si ce n'était pas si triste.» Le don d'apitoyer par l'horreur se montrait déjà. Du reste, déjà, aucune espèce de psychologie. C'est là qu'on trouve, aveu naïf que l'auteur se serait gardé de faire plus tard: «Elle en vint à... par un lent travail d'esprit qu'il serait très intéressant d'analyser;» et que l'auteur n'analysait point du tout. Il confessait que la seule chose à faire et qu'il reconnaissait qui eût été très intéressante à faire, il ne la faisait point et la laissait à faire à un autre.
Dans ces productions de jeunesse, qui ne furent point sans attirer l'attention, ce qu'on remarquait, c'était le talent de description, qui était très grand. Les objets sollicitaient vivement l'oeil d'Émile Zola, comme celui d'un peintre. Il voyait avec netteté et surtout dans un grand relief les collines rousses de la Provence, comme les berges vert pâle de la Seine. Les choses avaient pour lui, non pas encore une âme, mais déjà une physionomie assez précise et surtout qu'il aimait à regarder et qu'il s'essayait à rendre.
Du reste, aucun souci n'apparaissait en lui de se faire des idées générales ou de se munir d'observations. Il lisait peu et uniquement des auteurs contemporains pour les traiter avec un mépris souverain dans quelques essais de critique ou plutôt de polémique littéraire. Il est évident que, non seulement il n'a jamais su un mot d'histoire, mais qu'il n'a jamais ouvert un historien, ni un auteur de mémoires. Pas un mot, non plus, de philosophie, à quoi, je crois, du reste, qu'il n'eût rien compris.
Cela se ramène à ceci: un romancier qui a pour premier soin de ne pas étudier l'homme. On étudie l'homme pour en avoir une idée bien incomplète, mais encore une idée; dans les psychologues, dans les moralistes, dans les philosophes, pour voir quelle idée générale il se fait de l'ensemble des choses et par conséquent quelles sont les tendances générales, très différentes, du reste, de son âme; dans les historiens, pour voir ce qu'il a été aux différents temps, ce qui élargit et complète et fait plus vraie la notion qu'on peut avoir de lui; en lui-même enfin, ce qui n'est qu'une façon de parler et ce qui veut dire qu'on regarde avec attention ses amis, ses voisins et les gens que l'on rencontre.
Je ne crois pas que Zola ait jamais employé un seul de ces moyens d'observation. Il était de ceux qui, soit paresse d'esprit, soit faiblesse intellectuelle, soit orgueil, et je crois qu'il y avait quelque chose de tout cela dans le cas d'Émile Zola, n'aiment que leur métier proprement dit et n'aiment rien de ce qui y prépare et y rend propre; n'aiment qu'à peindre, qu'à sculpter où à écrire, et n'aiment ni à regarder longtemps avant de peindre, ni à étudier l'anatomie avant de sculpter, ni à penser avant d'écrire. Zola écrivait comme le Méridional parle, par besoin naturel et sans se préoccuper de ce qu'il aurait à mettre dans ses écritures pour qu'elles eussent de la solidité et parussent au moins contenir quelque chose. Les années d'apprentissage d'Émile Zola sont, non seulement les moins méthodiques, ce qui serait peu grave chez un artiste, mais les plus vides, les plus creuses et les plus nulles de toutes les années d'apprentissage des écrivains connus.
Ainsi désarmé, il entra dans le champ de bataille vers 1870. A cette époque, il eut une idée, la seule qu'il ait eue de sa vie. Il s'avisa de l'hérédité. Avec un peu de Taine mal compris et peut-être de Claude-Bernard mal lu, et peut-être avec le souvenir d'une boutade de Sainte-Beuve: «Je fais l'histoire naturelle des esprits», il se dit que l'homme était le produit de sa race et un peu de son milieu, et il se dit qu'il serait intéressant de faire l'histoire d'une famille de 1840 à 1870.
Comme dit Joseph Prudhomme, au fond c'était superficiel; autrement dit, en réalité, ce n'était que la façade de son oeuvre. Il avait dans l'idée de peindre des gens de haute classe, des bourgeois, des ouvriers, des artistes, des paysans, comme tout romancier plus ou moins réaliste, et il trouvait ingénieux et de nature à donner un air scientifique à ses ouvrages, du moins aux yeux des commis-voyageurs, d'établir entre ces différents personnages des liens imaginaires et tout arbitraires de parenté et d'alliances. Personne, du reste, ne fit la moindre attention à cet arbre généalogique et on lut les diverses histoires des Rougon et des Macquart sans se préoccuper un seul instant de savoir à quel degré tel Macquart était parent de tel Rougon et comment tel Rougon était allié à tel Macquart.
De plus, Zola émit cette prétention que ses romans étaient des romans «expérimentaux». On ne s'arrêta pas au non-sens de l'expression qui suppose que l'on peut faire des expériences sur les caractères des hommes, alors qu'on ne peut faire sur eux que des observations; et l'on comprit que M. Zola voulait dire qu'il faisait des romans d'observation et fondés sur des documents, comme on en faisait depuis une centaine d'années.
Mais ce dont on s'aperçut surtout, c'est que personne ne se trompait plus que M. Zola sur ce qu'il faisait. Il se croyait observateur, documentaire et, en un mot, réaliste; il était, il restait et il devenait de plus en plus un romantique en retard, mais un romantique effréné. Comme les romantiques, il n'avait aucun instrument psychologique ni le moindre souci d'en avoir un, et il disait lui-même ce mot ébouriffant de la part d'un romancier: «Je n'ai pas besoin de psychologie». Comme les romantiques, il voyait gros, il voyait énorme; la moindre taupinée était mont à ses yeux; et il y avait entre les objets et lui comme un mirage qui les enflait, les renflait, les grossissait, les élargissait et les déformait.
Comme chez les romantiques et comme chez Victor Hugo en particulier, les hommes étaient peu vivants et les choses, en revanche, prenaient une âme, devenaient des êtres mythologiques et monstrueux, que ce fût le parc du Paradou, l'alambic de l'Assommoir, l'escalier et la cour intérieure de Pot-Bouille, le grand magasin du Bonheur des Dames, le puits de mine de Germinal, la locomotive de la Bête humaine.
Comme chez les romantiques, la description prenait le pas sur tous les sports littéraires, envahissait tout, absorbait tout, noyait tout, ruisselait à travers les pages, se répandait en flaques, en étangs, en lacs, en océans et en marais. Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Balzac étaient dépassés et paraissaient maigres descripteurs, comme Jean-Jacques Rousseau avait paru tel auprès d'eux. Le «matérialisme littéraire», tant signalé par les classiques au début du romantisme, était porté à son apogée et au gothique fleuri succédait le gothique flamboyant.
Comme chez les romantiques, le pessimisme et la misanthropie coulaient, aussi, à pleins bords. Le monde entier pouvait dire en se regardant en ce miroir: «Jamais je n'ai été aussi laid.» L'homme pouvait se dire en lisant ces pages: «Jamais je ne me suis senti si méprisé.»
Il ne faut pas s'y tromper. Ceci encore est du romantisme. Malgré le grand optimisme ingénu de Victor Hugo, la mélancolie romantique n'est pas autre chose que misanthropie et pessimisme. La grande âme contemptrice et désolée de Chateaubriand, si souvent retrouvée partiellement par Musset, par Gautier, par Vigny, par Lamartine lui-même, le tempérament neurasthénique des romantiques, est l'âme même, intime et profonde, du romantisme; et si Vigny est considéré à présent, plus que tout autre, comme le représentant du romantisme, c'est que du romantisme il a négligé le magasin des accessoires, mais exprimé plus fortement que personne l'esprit même.
Enfin, comme chez les romantiques, il y avait chez Zola le manque de finesse et l'horreur de la vérité. Comme l'a dit spirituellement M. Jules Lemaître, dès 1865 M. Zola était ce qu'il devait devenir, «déjà il manquait d'esprit». Il en manqua toujours à un degré prodigieux et d'une manière excellente; car à qui manque d'esprit les Français et même tous les Européens sont toujours très disposés à attribuer du génie. Toujours est-il qu'il en manqua. Toute raison aiguisée, toute pensée un peu déliée, toute observation même un peu pénétrante lui étaient absolument interdites. Je ne vois pas quelqu'un au monde qui ait été plus le contraire de Swift, de Sterne, de La Rochefoucauld, de La Fontaine, de La Bruyère et de Voltaire. Et voyez comme les choses s'éclairent par les contrastes. Prenez le premier venu des admirateurs de Zola, il vous dira: «Sans doute; mais qu'est-ce que c'est que Swift, La Rochefoucauld, La Fontaine, La Bruyère et Voltaire, auprès de Victor Hugo, Balzac et Zola?»
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