Edmond Rostand est né à Marseille, non point par hasard comme cet Honoré d’Urfé qu’il évoque à ses débuts, mais d’une vieille famille marseillaise, et, mieux encore, provençale. Car c’est d’Orgon, ce gros village voisin de Saint-Remy, la patrie de Roumanille, de Maillane, la patrie de Mistral, que s’élève cette famille des Rostand. A Orgon, au XVIIIe siècle, nous savons qu’un Esprit Rostand--Esprit, le joli nom pour qui doit faire souche de poètes!--est notaire royal. A la fin du siècle un de ses fils descend à Marseille, y fonde une maison pour le commerce des draps, y épouse une fille de Toulon, Marguerite Lions, dont il a huit enfants. L’un d’eux, Alexis, sera l’aïeul d’Edmond Rostand. Il a vingt ans quand la Révolution éclate; il sert à l’armée des Pyrénées-Orientales, il est cité à l’ordre du jour pour être entré le premier dans une redoute; à l’armée des Pyrénées-Orientales servait aussi un jeune homme de Maillane, qui s’appelait Frédéric Mistral. C’était le père du poète. Père d’un Mistral, aïeul d’un Rostand, ces hommes d’action, qui ont vu s’illuminer leur jeunesse à la lueur de si grands événements, ont conservé toute leur vie le goût de l’activité uni au respect des choses de l’esprit.
Les guerres finies, Alexis Rostand rentre à Marseille et dans la cité qui se réorganise occupe peu à peu une place éminente: juge et président du Tribunal de Commerce, maire de la ville de Marseille, président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, fondateur et président de la Caisse d’épargne, auteur de nombreux mémoires, rapports et discours, il répand en tous sens une magnifique activité de grand travailleur et meurt en 1854, en sa quatre-vingt-sixième année, chargé d’ans et d’honneurs.
En même temps son frère Bruno commerce avec les Échelles du Levant. Un jour un riche voyageur vient le trouver, qui lui demande de noliser un brick à son intention, pour s’en aller vers la Palestine; M. Bruno Rostand met à sa disposition un de ses meilleurs bâtiments, l’_Alceste_, commandé par le capitaine Blanc, du port de La Ciotat. On était en juin 1832: le riche voyageur, qui voyait des fenêtres de l’Hôtel Beauvau l’_Alceste_ se balancer dans le Vieux-Port, s’appelait Alphonse de Lamartine. Avec une gratitude émue le grand poète a cité dans son Voyage en Orient le nom de ce Bruno Rostand, qui «l’avait comblé de prévenances et de bontés, homme instruit, disait-il, et capable des emplois les plus éminents, entouré d’une famille charmante et ne s’occupant qu’à répandre parmi ses enfants des traditions de loyauté et de vertu».
On voit assez ce milieu de bourgeoisie aisée et lettrée; le fils d’Alexis, Joseph Rostand, est à Marseille même receveur des taxes municipales; ses deux fils, Eugène et Alexis, le père et l’oncle d’Edmond Rostand, sont à la fois des hommes d’affaires et des artistes: Alexis Rostand, mort récemment directeur du Comptoir National d’Escompte à Paris, après en avoir longtemps dirigé la succursale à Marseille, et tout à la fois musicien estimé, auteur de mélodies et d’oratorios; Eugène Rostand, économiste et poète.
Évoquons un instant sa figure; aussi bien elle est à l’origine de ces pages que j’ai l’honneur de présenter au public lettré. Il les inspire directement et c’est par ses soins que, pour la première fois, elles voient le jour.
Économiste et poète, ai-je dit. Oui, poète mort jeune, à qui l’homme a survécu, poète qui s’est tu modestement, quand il a vu qu’un fils, infiniment doué pour la poésie, avait repris et amplifié le chant clair et sincère, qu’il avait essayé de moduler, sans autre prétention que celle d’apparaître un honnête homme, un amateur distingué. Ébauches, avait-il dit en 1865; la Seconde Page avait-il ajouté en 1866, livres simples et tendres, où l’on avait entendu les accents de l’amour et de la jeunesse; les Sentiers unis, disait-il encore en 1887, pour désigner le livre de maturité où il notait les émotions plus profondes de la paternité auprès du berceau de ses filles et de ce petit garçon que tout le monde appelait Edmond et qu’il appelait, plus tendrement, Eddy.
Entre temps, humaniste, qui se souvenait d’avoir eu au lycée de Marseille un prix d’honneur et pour maître l’annotateur bien connu de Virgile, le latiniste Benoist, qui fut depuis à la Sorbonne professeur de poésie latine, il avait traduit Catulle en vers français, d’une façon charmante et telle qu’il est peu d’exemples d’une traduction aussi serrée et aussi élégante d’un auteur latin.
Mais, pris dans le tourbillon des affaires marseillaises, cet érudit, ce poète abandonne Catulle pour devenir président de la Caisse d’épargne, qu’avait fondée son grand-père Alexis, et puis de je ne sais combien d’œuvres diverses, et pour collaborer au Journal des Débats, comme au Journal de Marseille. Cependant, en 1877, il a été élu membre de l’Académie de Marseille, et c’est par là qu’il mérite ici de nous intéresser le mieux.
Nous voici en effet revenus au point de départ de notre brochure. Car ce jeune Edmond, qui est le fils d’Eugène Rostand, et qui a fait au lycée de Marseille, de la sixième à la rhétorique incluse, des classes fort brillantes, en récoltant un grand nombre de nominations et toujours des prix de français et d’histoire, présage d’une vocation pour le drame historique, voici qu’il est devenu l’élève de René Doumic au collège Stanislas, et puis, tout grisé de cette littérature qui l’a enveloppé dès l’enfance, enivré de lumière méditerranéenne, il songe, lui aussi, à devenir à Paris ce poète que nul ne demandait, comme il dit dans son excessive modestie, au risque d’y être un «Daniel Eyssette sans Alphonse Daudet».
Mais, en ses débuts, nostalgique et presque dégoûté d’avoir à se faire «une place au soleil d’une ville qui n’a pas de soleil», de ce Paris où il fait un peu figure d’exilé, ses yeux se tournent, éblouis encore, vers sa ville natale.
Or un jour, en 1887, son père lui communique le sujet que propose l’Académie de Marseille pour le prix du maréchal de Villars, qu’elle décerne annuellement. Il est un peu bizarre, ce sujet, et il diffère notablement des bons travaux ordinaires que proposent aux concurrents bénévoles les Académies de province. Peut-être doit-on penser que c’est Eugène Rostand lui-même qui l’a soufflé à ses confrères: «Deux romanciers provençaux, Honoré d’Urfé et Émile Zola», le premier et le dernier de la série, l’un toute grâce et toute élégance, peintre d’une société raffinée, l’autre toute crudité et toute grossièreté parfois, miroir brutal du monde moderne en toute sa vulgarité. Quel intéressant contraste! Quelle gageure à soutenir que cette comparaison paradoxale! Et voici que, piqué au jeu, ce jeune homme de dix-huit ans se met à l’œuvre. Il aime la Provence, le passé que représente d’Urfé, et il n’est pas insensible au présent d’affaires et de négoces que représente Zola; il retrouve en un tel sujet les goûts même, si divers, de sa race complexe.
Et puis obtenir le prix du maréchal de Villars à l’Académie de Marseille, ce n’est point déjà si mince honneur aux yeux d’un jeune homme qui, dès son enfance, a entendu parler avec éloges de cette digne compagnie, dont son père et son oncle font partie.
N’est-elle pas une des plus notables parmi les Académies de province? Ces Académies de province, on les a volontiers ridiculisées. Elles n’ont pas toujours mérité qu’on se moquât d’elles à ce point. Au XVIIIe siècle la plupart d’entre elles poursuivent une tâche noble, belle, utile, qui est de représenter dans toute la France la culture française et de ne point la laisser se perdre dans les salons où paradent, après les Précieuses ridicules, bien d’autres beaux esprits de province. Au XIXe siècle leur tâche est plus austère peut-être, mais peut-être aussi plus utile; par les recherches de leurs travailleurs, elles éclairent l’archéologie, l’histoire, la géographie régionales; dans leurs mémoires reposent bien des documents, présentés parfois, je l’accorde, de façon maladroite, mais infiniment utiles à consulter.
En outre l’appréciation des valeurs littéraires ne leur a point manqué; pouvons-nous oublier que l’Académie de Dijon a révélé Rousseau à la France et que l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, berceau du premier romantisme, a couronné, la première, Victor Hugo?
L’Académie de Marseille, elle aussi, a quelques titres qu’elle peut faire valoir avec assez d’honneur. Elle fut fondée en 1726 par le maréchal de Villars, qui, l’année même de la victoire de Denain, avait été nommé gouverneur de Provence. En ces fonctions Villars s’était fait une vraie popularité qu’il aimait à cultiver; il avait de l’affection pour sa «grosse ville» et ses «bons amis» de Marseille, comme il le disait; il entretenait les rapports les plus cordiaux avec la Chambre de Commerce, qui, chaque année, à l’époque du carême, lui envoyait un quintal et demi de café trié, deux barils d’huile d’un quintal pièce, un baril de thon mariné, un baril de soles marinées, douze pots d’anchois, douze bouteilles d’olives.
Ces relations gastronomiques entre Villars et Marseille ne devaient pas être les seules; il voulut satisfaire aussi aux exigences de l’esprit. En 1726 il fondait, sur le modèle de l’Académie française, dont il était membre, une Académie à Marseille, et cette même année, le 19 septembre, en séance solennelle, cette Académie était adoptée par l’Académie française. Fontenelle répondant au discours de Chalamond de la Visclède, le délégué de l’Académie de Marseille, disait amicalement:
«Votre Académie sera plutôt une sœur de la nôtre qu’une fille; cet ouvrage, que vous êtes engagés à nous envoyer tous les ans, nous le recevrons comme un présent que vous nous ferez, comme un gage de notre union, semblable à ces marques employées chez les anciens pour se faire reconnaître à des amis éloignés.»
Par ces paroles il faisait allusion au tribut littéraire que l’Académie de Marseille s’était engagée à payer chaque année à l’Académie française, sous forme de vers ou de prose, tribut qui fut en effet fourni régulièrement pendant quelques années. Et puis, à la suite de quelques froissements, les rapports entre les deux compagnies subirent diverses fluctuations et finalement furent interrompus par la Révolution. Mais jusqu’alors les Académiciens de Marseille avaient eu, en principe, le droit de siéger avec les Immortels, aux séances de l’Académie française, quand ils étaient de passage à Paris. Il serait peut-être intéressant d’examiner aujourd’hui s’il ne serait pas opportun de renouer de tels rapports entre les Académies de province et l’Académie française.
Mais sans prétendre discuter ici cette question, bornons-nous à noter qu’après la Révolution le Provençal François Raynouard, le premier éditeur des Troubadours, secrétaire perpétuel de l’Académie française et membre associé de l’Académie de Marseille, avait essayé de rétablir de tels rapports que sa personnalité facilitait et qu’en 1831, en un jour d’exaltation, le plus glorieux des Académiciens d’alors, Lamartine, était solennellement reçu par ses confrères marseillais, quand il s’embarquait pour l’Orient, et leur laissait, en mémoire de cette réception, le magnifique poème par lequel il faisait ses adieux à la France et à Marseille.