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Patrice

Il y a une quarantaine d'années, une famille irlandaise composée du père, de la mère et de deux enfants, débarqua à Québec, capitale du Canada.

Ces pauvres gens fuyaient leur patrie, où ils étaient malheureux et persécutés à cause de leur religion.

Le père s'appelait Bryan, et son fils Patrice: ce dernier avait juste douze ans le jour où il mit le pied sur le quai de Québec.

Aussitôt débarqué, Bryan alla trouver un Irlandais émigré comme lui, qui tenait à Québec une boutique d'épiceries. Il exposa sa situation à son compatriote, il lui fit le compte de tout ce qu'il possédait (cela se réduisait à bien peu de chose), et le pria de lui indiquer ce qu'il pourrait faire pour subvenir, par un travail quelconque, à ses besoins et à ceux de sa famille.

L'épicier, qui était un homme très obligeant, dit à Bryant qu'il venait d'acheter à très bon marché une certaine étendue de terres sur les bords du fleuve Saint-Laurent, à environ deux cent cinquante kilomètres au-dessus de la ville de Montréal; que ces terres étaient situées dans un pays sain et fertile. Il ajouta qu'il n'en avait pas encore pris possession, et finit par offrir à Bryan de lui céder gratuitement la moitié de son acquisition.

«En vous faisant ce cadeau, continua l'épicier, je songe autant à mes intérêts qu'aux vôtres; car, lorsque vous aurez défriché la moitié de mon domaine, l'autre moitié quintuplera de valeur, et je trouverai à la vendre cinq fois plus cher que je ne pourrais aujourd'hui revendre le tout, que j'ai acheté uniquement par spéculation, et sans aucune idée d'aller l'habiter, puisque j'ai ici une bonne boutique, et que Dieu bénit mon commerce, qui devient chaque jour plus important.»

Bryan, pénétré de la plus vive reconnaissance, accepta, comme on le pense bien, la proposition de son compatriote, et ne trouva pas de paroles assez fortes à son gré pour remercier dignement le brave épicier.

Celui-ci lui donna rendez-vous pour le lendemain, afin de passer l'acte par lequel il lui cédait en toute propriété la moitié de son lot de terres, à la seule condition qu'il mettrait cette moitié en culture et y formerait un établissement fixe. Du reste, je dois le dire, les contrats de ce genre n'étaient pas très rares à l'époque où se passèrent les faits que je raconte.

Dans cette seconde entrevue avec son compatriote, Bryan acquit de nouvelles preuves de l'excellent coeur et du désir d'obliger qui constituaient le fond du caractère de ce digne homme; car voici ce qu'il lui dit après que le traité eut été signé avec toutes les formalités usitées en pareil cas:

«Vous m'aviez hier exposé vos ressources en argent; elles sont insuffisantes pour vous rendre à votre établissement et pour acheter les outils, les armes et les provisions sans lesquels il vous serait impossible de réussir dans votre entreprise; car vous allez être réduit à vos propres forces au milieu d'un pays où la civilisation commence à peine à pénétrer. Vous ne trouverez là-bas que du bois, du gibier et du poisson; il faut donc que vous emportiez avec vous des armes, des outils, des instruments aratoires, tout ce qui vous sera indispensable pour construire une habitation, défricher vos terres, et pourvoir à votre existence.

«Je vais donc m'occuper de vous procurer d'abord un canot pour faire le voyage, ensuite le bagage complet d'un pionnier. Dans cinq jours une caravane de chasseurs et de trafiquants de pelleteries doit remonter le fleuve Saint-Laurent jusqu'au lac Ontario; ils passeront devant votre nouveau domaine. Je vous conseille de vous joindre à eux: vous voyagerez plus sûrement et plus commodément que si vous étiez seul, surtout lorsque je vous aurai recommandé au chef de l'expédition, qui est un de mes amis. Aussitôt que vous aurez mis vos terres en culture, vous m'expédierez tous les ans vos denrées; je les vendrai pour votre compte, et je retiendrai peu à peu sur le prix que j'en retirerai les avances que je vous fais aujourd'hui.»

Deux mois après son arrivée à Québec, Bryan et sa famille débarquaient sur leur propriété; ils étaient accompagnés d'un agent du gouvernement qui s'était joint à eux à Montréal pour leur indiquer les lots de terre primitivement concédés à l'épicier, et dont la moitié leur appartenait d'après l'acte passé avec ce dernier. L'agent du gouvernement, guidé par un plan dont il était porteur, désigna, au moyen d'entailles faites sur les troncs d'une certaine quantité d'arbres, les limites du domaine de Bryan et celles du domaine de l'épicier; outre ces entailles creusées en deux coups de hache, l'employé enleva de distance en distance à un arbre un large lambeau d'écorce, et, à l'aide d'un marteau, imprima un timbre sur le bois mis à nu. Cette opération, qui constituait la mise en possession de Bryan, dura cinq jours; et comme il devait assister l'agent du gouvernement, il ne put s'occuper de rien autre chose pendant tout cet espace de temps. Le sixième jour l'employé partit, après avoir donné une foule de renseignements précieux à Bryan, et lui avoir dit qu'à 6 kilomètres de chez lui en remontant le fleuve il y avait une famille française composée de huit personnes, dont l'établissement, bien que ne remontant qu'à trois années, était déjà florissant.

L'employé ne se fut pas plutôt éloigné que Bryan se mit bravement à l'oeuvre. D'après les conseils de l'agent du gouvernement, il choisit pour élever sa cabane le penchant d'une colline entièrement boisée, et commença par déblayer le terrain en coupant tous les arbres dans un espace de cinquante mètres en tous sens. Il était depuis deux jours occupé de ce travail pénible, quand il vit arriver les voisins dont on lui avait parlé, et qui lui offrirent de l'aider à la construction de sa demeure. Bryan accepta de grand coeur leurs services, et s'excusa auprès d'eux de n'avoir pas été leur rendre visite, parce qu'il n'avait pas osé laisser seuls sa femme et ses enfants. En moins de quarante-huit heures Bryan, aidé de ses voisins, acheva son habitation; les murs en étaient composés de troncs d'arbres superposés; chaque tronc avait la longueur d'une des faces du bâtiment, et tous s'encastraient les uns dans les les autres par leurs extrémités. Comme on employait les troncs sans se donner la peine de les équarrir, les interstices qu'ils laissaient étaient bouchés d'abord avec de la mousse, et ensuite avec de la terre glaise.

Depuis leur arrivée jusqu'à l'achèvement de leur maison, Bryan et sa famille avaient dormi sous une tente qu'ils avaient apportée avec eux.

Ce serait une histoire très intéressante et très instructive que celle de notre famille irlandaise pendant la première année de son séjour à Confiance (c'est le nom qu'ils avaient donné à leur établissement); mais le récit détaillé de leurs travaux de défrichement, de leur manière de vivre, des difficultés qu'ils rencontrèrent, de leurs privations, de leurs expédients pour réaliser des choses qui, au premier abord, leur avaient semblé au-dessus de la force d'un homme n'ayant pour le seconder que les bras d'une femme et de deux enfants, exigerait beaucoup plus de temps que je n'en ai ce soir; j'arrive donc tout droit aux aventures de Patrice.

Il y avait trois ans que la famille Bryan était établie à Confiance; grâce à des prodiges d'activité, d'adresse et de persévérance, près de cent hectares de terres avaient déjà été défrichés, et nos pionniers possédaient des troupeaux et une basse-cour complète. De plus, ils habitaient une maison commode, flanquée de hangars, d'étables et de tous les bâtiments nécessaires à une grande exploitation.

Bryan s'était adjoint deux domestiques canadiens, et n'attendait qu'une occasion favorable pour expédier à son ami de Québec une cargaison de viandes salées, de beurre, de grains, etc.: bref, son établissement était en pleine voie de prospérité, ce qu'il devait d'abord à lui-même, et ensuite à une foule de circonstances qui étaient venues favoriser ses efforts.

Parmi ces circonstances, je mentionnerai les rapports d'amitié qui s'étaient établis entre lui et le chef d'une tribu d'Indiens Ottawas. Ce chef ayant déclaré hautement qu'il considérerait comme une injure personnelle le moindre acte d'hostilité ou de déprédation qu'on se permettrait contre Bryan et ses propriétés, il en était résulté que notre pionnier n'avait jamais été inquiété par les Indiens, qui, en maintes circonstances, lui avaient, au contraire, rendu une foule de petits services.

Telle était la situation de la famille Bryan, quand un matin, à la pointe du jour, un guerrier ottawa, parent du chef indien, et fort connu de Bryan, vint lui annoncer de sa part qu'un parti de deux cents Iroquois était en ce moment occupé à piller et à saccager l'habitation de ses voisins les Français, et que si lui, Bryan, ne voulait pas être égorgé avec sa famille comme ses voisins l'avaient probablement été, il fallait prendre à l'instant la fuite: il ajouta qu'il avait amené un canot, et que le seul moyen d'échapper aux Iroquois, c'était d'y monter et de descendre le fleuve jusqu'au fort Saint-Thomas, où ils seraient en sûreté; qu'en partant sur-le-champ on pourrait prendre assez d'avance sur les Iroquois pour rendre leur poursuite inutile. A peine l'Indien eut-il cessé de parler, que les deux domestiques canadiens s'élancèrent hors de la maison, coururent à l'écurie, et, sautant chacun sur un cheval qu'ils ne se donnèrent pas le temps de brider, disparurent ventre à terre.

«Ceux-là, dit l'Indien en montrant du doigt les fuyards, ne seront plus en vie ce soir; ce n'est pas par terre que l'on peut échapper aux Iroquois... Venez.»

Bryan, qui savait combien en pareille circonstance il était plus sage pour lui de se fier à la sagacité de l'Indien qu'à ses propres inspirations, ne balança pas, et le suivit sur-le-champ avec sa femme et ses deux enfants. Quoiqu'ils courussent plutôt qu'ils ne marchaient, ils étaient encore à vingt-cinq pas de la rivière, quand des cris épouvantables frappèrent leurs oreilles: c'était le cri de guerre des Iroquois, qui se précipitaient dans la maison que Bryan et sa famille venaient de quitter dix minutes auparavant.

Comme, de la cour de la maison, située à mi-côte, ainsi que je l'ai dit, les Iroquois pouvaient voir la fuite et l'embarquement de la famille Bryan, parce que de ce point élevé rien ne gênait leurs regards jusqu'au fleuve par suite des défrichements, les infortunés pionniers n'avaient pas une seconde à perdre pour entrer dans le canot et s'éloigner de la rive. Ils se hâtèrent donc de se placer dans la pirogue; mais à peine l'Indien qui devait la diriger, et qui était un navigateur beaucoup plus habile et plus expérimenté que Bryan, se fut-il embarqué le dernier, qu'il devint évident pour tous que le frêle esquif, construit en écorce, n'était pas capable de supporter une pareille charge, et qu'il ne tarderait pas à couler, à moins qu'on ne le soulageât du poids d'une personne. Il y eut alors un moment d'incertitude réellement affreux: démarrer, c'était s'exposer à un naufrage certain; rester, c'était s'offrir aux couteaux des Iroquois; car ils avaient aperçu le canot et les passagers, et se précipitaient vers eux avec des cris sauvages. La rage semblait leur donner des ailes, tant étaient prodigieux les sauts et les bonds au moyen desquels ils franchissaient la pente qui les séparait du fleuve. En ce moment suprême, Patrice se dévoua: se redressant brusquement de la place où il est assis dans le canot, il s'élance à terre, et, avant que son père songe à le retenir, il imprime des deux mains une vigoureuse poussée au canot, et le met à flot. L'Indien, pour qui cet acte de dévouement sublime n'a rien d'extraordinaire, saisit aussitôt sa pagaie, et lance en pleine eau l'embarcation, qui fuit comme une flèche sous la triple impulsion qu'elle reçoit du vent, des rames et du courant.

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