Storieta
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Journal d'une étrangère

Treize mois d'absence... Et ma joie de revenir est plus grande encore, ce me semble, qu'il y a deux ans. Ou plutôt non: ce n'est pas une joie plus grande, c'est une joie autre, où il y a plus d'émotion que de curiosité. Et cette émotion est délicieuse. Il y a deux ans, Paris tentait en moi l'imagination d'une petite fille devenue femme; mais je n'y apportais que de confus souvenirs d'enfance, où se mêlait surtout une folle impatience de voir... Aujourd'hui, c'est l'agrément de revoir,--de revoir les choses et les gens,--que j'y viens chercher. Je n'ai plus la fièvre; je sens que je serai moins prompte à m'étonner... mais peut-être goûterai-je d'autant mieux la douceur des spectacles que Paris donne. Je les goûterai mieux, parce que je les considérerai d'un peu plus près, d'une âme moins inquiète, comme des objets familiers déjà, presque chers. C'est, pour une étrangère, une sensation exquise que de «découvrir» Paris; mais ce qui est encore meilleur que de le découvrir, c'est de le retrouver d'y voir revenir à soi des amitiés qu'on croyait perdues, d'y pouvoir reprendre des habitudes... Et me voilà donc installée rue Soufflot, dans le même hôtel où, depuis la réouverture des cours, Natenska m'a devancée. J'ai eu la joie d'y retrouver libre le petit appartement où nous passâmes tant de douces soirées à deviser ingénument sur les choses de Paris. Le papier de tenture est neuf; mais les meubles n'ont pas bougé. Je reconnais aux murs les gravures d'il y a deux ans: Rouget de l'Isle chantant la Marseillaise, Enfin seuls!, une Descente de croix, de Rubens. La table où j'écrivais boitait un peu; elle boite toujours. J'ai remarqué qu'il est très rare de rencontrer dans une chambre d'hôtel une table dont les quatre pieds soient parfaitement égaux. Mais j'aime ce décor sans élégance, un peu bête, qui m'est resté fidèle comme un ami.

Et puis ce quartier des Ecoles me ravit. Il me semble qu'on y respire un air plus léger qu'ailleurs. Je songe que c'est le coin de Paris d'où sont parties la plupart des idées qui font la grandeur de cette ville-ci et sa grâce, où l'on entretient les plus beaux rêves, où presque toutes les ambitions ont une noblesse, où tous les hommes qu'on rencontre ont vingt ans...

Je note, autour de moi, deux nouveautés: aux sièges de quelques fiacres, les petits drapeaux rouges du «taximètre» et là-bas, devant le Panthéon, sur un haut tabouret de bois clair, une tache noire: le Penseur, de Rodin. C'est tout, je crois. Mais les figures ont un peu changé. Mon hôtelière a engraissé fâcheusement et mon libraire a grisonné. Je reconnais, dans les boutiques, des fillettes dont les unes sont devenues laides et les autres jolies. Des gamins qui me souriaient, il y a deux ans, sont à présent des adolescents graves, qui me saluent de cet air de déférence inquiète dont nous nous sentons secrètement, nous autres femmes, plus flattées que d'un sourire. On a «poussé», on a vieilli... et c'est une nouvelle année qui commence.

J'ai flâné dans les rues, cette semaine, pour la regarder commencer. Ce n'est plus la folie d'il y a huit jours, cette fièvre de «nouvel An» qui allumait tous les yeux, répandait une gaieté sur les choses, accélérait l'allure des piétons et des véhicules, entassait le long des boulevards les badauds autour des baraques où s'offre le jouet de l'année dans le tapage des boniments, mettait je ne sais quel aspect d'abondance et de splendeur joyeuse aux devantures des boutiques illuminées. Ce n'est plus cela, mais c'est quelque chose de charmant encore: c'est le recommencement nonchalant de la vie dans le décor délicieux d'une fête où l'on s'est un peu fatigué et qui a passé trop vite...

Quelques baraques ont disparu; les autres tiennent bon. Aux vitrines de mon libraire, il y a encore des livres d'étrennes, qui s'obstinent... Les étalages ont gardé un peu partout leur air de gala; et il y a comme un air de joie aussi sur les visages,--de cette joie apaisée qui suit les heures très heureuses. On est content. Pourquoi? Parce qu'on attend, sans doute, un peu plus de bonheur de l'année qui vient que n'en a donné celle qui s'en va.

Je me souviens qu'un jour, étant petite fille, je demandai: «Qui a donc inventé le jour de l'An?» Les enfants posent souvent des questions très raisonnables dont rient les grandes personnes, afin d'échapper à l'ennui d'y répondre. «L'inventeur» du jour de l'An m'apparaissait déjà dans ce temps-là comme un être infiniment spirituel et bienfaisant, et je l'aimais. En grandissant, j'ai appris que ce bienfaiteur n'existait point; que l'Année, c'est le tour d'un astre autour d'un autre astre, et que les philanthropes et les donneurs d'étrennes ne sont pour rien dans la fixation de l'heure bénie où recommence, de douze en douze mois, ce jour-là. Le jour de l'An se fait tout seul... Alors, je songe à la très abominable chose que serait l'existence des hommes sans cette journée; j'imagine une vie formée d'heures seulement,--d'heures qui succéderaient à des heures, toujours, sans une halte où, de temps en temps, les malheureux pussent s'approvisionner d'espérance et «refaire» un peu, pour l'étape d'après, leurs âmes fatiguées. Et je remercie l'Etre mystérieux (je l'appelle Providence au risque de me brouiller avec les nihilistes de ma famille) qui découpa, dans l'infini du temps, les années.

L'année, c'est une petite vie dans la grande; une petite vie complète, indépendante de celles qui l'ont précédée et de celles qui la suivront; aussi vite finie que commencée, et cependant assez vaste pour que s'y puissent loger toutes les douleurs et toutes les joies, toutes les occasions et toutes les raisons qu'on a de rire et de pleurer. Mais nous sommes ainsi faits qu'au seuil de l'année qui s'ouvre à nous nous ne voulons apercevoir que la possibilité d'un sort meilleur. C'est pour cela que lejour de l'An nous met à tous l'âme en joie. Je regardais aux vitrines des papetiers, ces jours-ci, les calendriers nouveaux, les images allégoriques de l'Année qui vient; cela n'a pas changé non i plus. L'Année qui finit, c'est une vieille femme, en loques, que le Temps met en fuite; elle est le passé, dont on se moque et qui ne compte plus. L'Année qui commence, c'est une femme aussi; mais celle-là est jeune, elle est délicieusement parée, elle sourit aux hommes, elle vient à eux avec des gestes de bienfaitrice: elle est l'Espérance.

Cette image-là n'est pas accrochée qu'aux vitrines des papetiers: elle est en nous, et le dessinateur n'a fait ici que traduire le plus universel et le plus vieux de nos rêves,--un rêve que refont d'instinct, tous les douze mois, les moins heureux, ceux pour qui le jour de l'An n'est guère différent des trois cent soixante-quatre autres jours de l'année qu'ils viennent de vivre. Car la vie ne s'arrête pas, et même ce jour-là--surtout ce jour-là!--nous entendons qu'il y ait des cochers sur les sièges des fiacres et des tramways, des sergents de ville aux coins des rues, des hommes d'équipe aux quais des gares, des factionnaires aux portes des ministères, des watmen dans les cages du Métro, des hommes transis et barbouillés de noir sur les plates-formes des locomotives... Ceux-là n'ont pas reçu d'étrennes et ne fêteront point l'année qui commence; autour d'eux, tout le monde s'amuse; eux, docilement, parmi la cohue, travaillent pour nous. Et cependant je suis sûre que, même à ces solitaires, cette première journée de l'année fut moins lourde à passer que les autres; qu'il n'y en a pas un que cette vision de l'«An neuf» n'ait réjoui. Sans doute, je n'oserais pas imprimer dans un livre destiné à l'enseignement des petites filles que la joie de vivre date de l'invention des calendriers. J'aurais peur que cette affirmation ne parût hasardeuse aux philosophes.

Et pourtant, quand on y réfléchit...

France

27 décembre.--A la Chambre des députés, adoption définitive d'une loi enlevant aux fabriques et consistoires des églises le monopole des inhumations pour en faire un service communal.

28.--Clôture de la session extraordinaire du Parlement, après le vote d'un douzième provisoire sur le budget de 1905, dont la discussion n'a pu être achevée.--Requête de membres civils et militaires de la Légion d'honneur demandant au général Florentin, grand-chancelier, de vouloir bien soumettre à l'examen du conseil de l'ordre le cas des légionnaires désignés comme ayant pris part à des actes de délation.

31.--Réception par le président de la République de sir Edmund Monson, qui lui présente les lettres de rappel mettant fin à ses fonctions d'ambassadeur d'Angleterre à Paris.--Décret de grâce rendu en faveur des quatre frères Crettiez, condamnés à la suite de l'affaire de Cluses.

1er janvier.--Réceptions officielles à l'Elysée. Le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie, doyen du corps diplomatique depuis le départ du nonce apostolique, prononce l'allocution d'usage.

Étranger

26 décembre.--Publication, à Saint-Pétersbourg, du Rescrit impérial adressé au Sénat, dont nous avons pu, dès la semaine dernière, donner une analyse. Ouverture des zemstvos de gouvernement, dont les délibérations font suite à celles des zemstvos de district. Le ministre de l'intérieur, par une circulaire spéciale, interdit à ces assemblées de discuter toute question politique.--En Grèce, M. Delyannis est chargé de la constitution d'un nouveau cabinet.--La Porte décide enfin de reconnaître les nouveaux officiers de gendarmerie envoyés en Macédoine par les puissances.--Ouverture, à Bombay, du Congres national indien.

28. Démission de M. de Koerber, depuis cinq ans premier ministre autrichien.

29.--Conclusion d'un accord commercial anglo-russe, accordant des droits et privilèges équivalents, dans les deux pays, aux sociétés commerciales, industrielles, financières des deux pays.--On annonce de Saint-Pétersbourg que l'amiral Kaznakof, commissaire de la Russie à la commission internationale d'enquête (affaire de Hull), est, pour raison de santé, remplacé par le vice-amiral Doubassov.

30.--En exécution du traité du 13 février 1904, le Siam transmet à la France (Indo-Chine) les provinces de Moulou-Prey, Tonlé-Repou, Bassac, Louang-Prabang; les troupes françaises commencent à évacuer la petite ville siamoise de Chantaboun, que nous détenions comme gage de l'exécution du traité du 6 octobre 1893, et à occuper le port de Kratt, à une soixantaine de kilomètres au sud, qui nous est donné par la dernière convention.--Meilleures nouvelles du Maroc; le sultan aurait mandé M. Gaillard, notre consul à Fez, pour lui déclarer que le renvoi de la mission militaire française lui avait été dicté par des considérations budgétaires et que, si cette mesure déplaisait à la France, il ne l'exécuterait pas.--En Roumanie, retraite du cabinet libéral Demètre Stourdza, en fonctions depuis le 14 février 1901.--Entrevue à la gare de Belgrade, entre le roi Pierre de Serbie et le prince Ferdinand de Bulgarie.--Le War office décide la transformation de l'armement de l'artillerie anglaise: 160 batteries, d'un tout nouveau modèle, sont commandées, pour le prix de 60 millions de francs.

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