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Le mari de madame de Solange
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The opening · free to read
EMILE SOUVESTRE was born at Morlaix in Brittany, April 15, 1806. His father was a civil engineer, and he intended following the same profession. After his father's death he changed his mind and began to study law, but being ambitious to shine as a writer he soon abandoned the law also.
His first literary work was a drama entitled "The Siege of Missolonghi," but this, like many other works of its class, was never produced on the stage. The misfortunes of his family soon compelled him to devote himself to making money, and in 1828 he became a book-keeper in Nantes. He did not, however, entirely renounce literature, but published numerous articles in various periodicals, the most noted of which was a series entitled "Les Derniers Bretons," which appeared in "La Revue des Deux Mondes." These established his reputation as a writer of taste, and during the next twenty years he wrote a large number of stories and tales, most of which were originally published in newspapers and reviews. His constant aim was not only to please the reading public, but also to inculcate the principles of sound morality.
His next venture was the co-principalship of a private school at Nantes, but he soon resigned his position and became the editor of a paper at Brest. This he was soon compelled to give up for political reasons, and he then accepted a professorship of rhetoric in the same place, and afterwards in Mühlhausen.
The professor's chair, however, does not seem to have been congenial to his tastes, for in 1836 he removed to Paris, determined to devote himself exclusively to literature. He took up his abode in the fourth story of a house in a retired part of the city, and of his life there he gives us charming glimpses in his "Philosophe sous les Toits." His thoroughly human and sympathetic nature made him a favorite with all who knew him, especially with the laboring classes, with whom he loved to associate. It is to this circumstance that we owe "Les Confessions d'un Ouvrier."
The State in 1848 founded an "École d'Administration," in order to train young men for the civil service, and he was made one of the professors. Here he delivered four lectures to workingmen, which were very popular; but when Louis Napoleon overthrew the republic he regarded Souvestre's lectures as dangerous to his pretensions, and they were suppressed.
In 1851 the French Academy awarded him a prize for his work "Un Philosophe sous les Toits." In 1853 he was invited by Vinet to visit Switzerland in order to deliver a series of popular lectures on literature, which were received with great favor. Soon after his return to Paris he died, July 5, 1854.
LE MARI DE MADAME DE SOLANGE.
I.
ON se trouvait aux derniers mois de l'année 1775. Deux hommes étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre auprès d'un bureau chargé d'_in-folios_ ouverts, de parchemins timbrés et de sacs à procès.[1]
Le costume du premier annonçait l'un des plus brillants gentilhommes de la cour de Louis XVI, tandis que le second portait l'habit de drap noir et le jabot en organdi, qui désignait alors l'homme de loi d'une manière presque certaine.
--Ainsi, maître Durocher, reprit le jeune seigneur comme s'il eût voulu résumer les renseignements que le notaire venait de lui fournir, vous m'assurez que la fortune de madame de Solange ne monte pas à moins de cent mille livres[2] de revenu; qu'elle est liquide de toute dette et susceptible d'augmentations.
--Je puis vous l'affirmer, répondit le notaire.
--Fort bien; mais vous n'êtes point seulement un habile praticien, maître; tout ce que vous m'avez appris jusqu'à ce jour des personnes que je voulais connaître, l'expérience l'a justifié; voulez-vous me donner une nouvelle preuve de vos lumières?
--Monsieur de Lanoy peut compter en toute occasion sur mon dévouement, répondit le notaire sérieusement.
--Eh bien! dites-moi ce que vous savez de madame de Solange et ce que vous en pensez.
Durocher sourit.
--Je pense, monsieur le comte, dit-il, que c'est le plus grand homme d'État de l'époque et que tous les autres ne sont auprès d'elle, que des femmes de ménage.
Le comte regarda Durocher avec étonnement.
--Mon Dieu! qu'a-t-elle donc fait de si miraculeux? demanda-t-il.
--Elle donne des bals où vous dansez, et elle est reçue chez M. de Choiseul![3] répondit le notaire; cela peut vous paraître peu de chose, M. le comte; mais, pour arriver là, il lui a fallu plus de volonté et de suite[4] qu'à nos ministres pour faire la guerre d'Amérique.[5]
--Ah! je comprends; on m'a dit, en effet, que son père n'était point noble.
--Son père était porte-balle, M. le comte, puis prêteur sur gages.[6] Il mourut en laissant deux millions. Une bourgeoise ordinaire se fût contentée d'en jouir; mais madame de Solange voulait être de la cour. Concevez vous? être de la cour quand votre père a vendu des chaussettes de laine! Il fallait d'abord un mariage qui fît oublier son origine. Elle eût pu trouver un duc ou un marquis ruiné par le jeu; il y en a toujours quelques-uns dont la noblesse est en vente pour les filles d'enrichis; mais, en épousant, il eût fallu payer des dettes, subir des insolences, et la fille du porte-balle voulait avant tout un mari docile.
--Et elle le trouva?
--Elle découvrit un pauvre gentilhomme qui consentit à lui donner son nom sans stipuler aucun avantage au contrat: c'était M. le marquis de Solange. Le malheureux l'épousa seulement pour avoir un habit de noces. Elle avait eu raison de penser qu'un tel mari la laisserait maîtresse de tout; mais elle s'était trompée en espérant l'utiliser. M. de Solange avait pris une femme comme la plupart des gentilshommes prennent un emploi: pour ne rien faire. Nature timide, il n'avait jamais recùlé son horizon au-delà d'un bonheur vulgaire; c'était un de ces hommes qui vivent pour ainsi dire au clair de lune de toutes les pensées et de toutes les passions.[7] Aussi, une fois assuré de ses quatre repas, se croisa-t-il philosophiquement les bras. Madame de Solange tenta en vain d'exciter son ambition, de le pousser, de le produire; elle avait beau souffler son âme dans ce corps endormi, y faire entrer sa volonté, penser, parler, marcher pour lui, rien ne pouvait réveiller sa paresseuse nature. Pendant dix ans, elle a continué cette rude tâche; elle a porté M. de Solange dans ses bras, comme un enfant, sur toutes les routes du crédit, elle l'a conduit à toutes les portes du pouvoir, et toujours le corps sans âme est retombé de son haut: c'était la roche de Sisyphe.[8]
--Elle a enfin renoncé pourtant?...
--Oui, mais alors elle s'est vue forcée de défaire tout ce qu'elle avait fait. Pour pousser le marquis, elle lui avait créé une importance artificielle; elle s'était étudiée à lui donner l'air du chef de la famille et n'avait agi, pour ainsi dire, que sous son enveloppe. Une fois son impuissance reconnue, il fallait lui retirer, une à une, toutes les forces qu'elle lui avait prêtées; il s'agissait enfin, après avoir passé dix ans à faire prendre un fantôme pour un homme, de rejeter ce fantôme dans le néant et de se mettre à sa place sans avoir l'air de rien déranger.
--Et madame de Solange a réussi?
--Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle le mari de madame de Solange.
--Et il a consenti à cette annulation?
--Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.
--Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.
--Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.
--Et vous le connaissez?
Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.
--Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.
De Lanoy lui frappa sur l'épaule.
--Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:[10]
"Les mortels sont égaux," etc.
Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec mon nom je puis arriver à tout.
--Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de Solange?
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