Storieta
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De tous les hommes qui ont illustré leur nom dans les oeuvres de l'esprit, le Tasse est peut-être celui dont la vie et l'oeuvre se confondent le mieux dans une conformité plus complète. Son oeuvre est un poëme, sa vie une poésie: en lui naissance, patrie, nature, génie, vie, amour, infortune et mort, tout est d'un poëte. On ne sait, quand on le lit, si c'est l'homme qui est le poëme ou si c'est le poëme qui est l'homme. Nous allons écrire son histoire le plus poétiquement aussi que nous le pourrons; d'une main qui dans un autre âge écrivit des vers; mais nous n'ajouterons aucune circonstance ou aucune couleur imaginaire à la merveilleuse vérité de ce récit. Les études de vingt ans d'un de ces hommes studieux que l'enthousiasme attache aux grandes renommées avec une sorte de piété littéraire comme la curiosité attache certains érudits à la pierre sépulcrale des vieilles tombes pour déchiffrer des épitaphes, M. Black, et nos propres recherches en Italie pendant de longues années de loisir, nous ont révélé sur la vie aventureuse et mystérieuse du Tasse tout ce qui avait été jusqu'ici énigme, conjecture ou préjugé historique. Ce récit en sera peut-être moins romanesque, mais quel roman eut jamais l'intérêt de la vérité? M. Black, guidé par la vie du Tasse, écrite en 1600 par le marquis Manso, qui avait connu et aimé le poëte, et par l'histoire plus récente de l'abbé Serassi, a suivi trace à trace, dans toutes les archives et dans toutes les bibliothèques d'Italie, pendant dix ans, les moindres lueurs de vérité qui pouvaient recomposer le vrai jour sur la vie de son héros; moi-même, une sorte de piété semblable à une parenté des âmes m'attira de bonne heure vers ce nom comme un pèlerin vers un sépulcre. C'est d'un sépulcre en effet que naquit en nous ce premier culte de mon imagination et de mon coeur pour le chantre de à Jérusalem délivrée.

II.

Un soir d'automne de l'année 1812 je visitais pour la première fois Rome, ville presque déserte alors par l'enlèvement du pape et par la dispersion des pontifes de l'Église romaine, que Napoléon avait emprisonnés à Savone. On ne rencontrait dans les rues que des soldats français du général Miollis, gouverneur de Rome, et des bandes de pauvres moines affamés portant la pioche ou roulant la brouette pour gagner quelques baïoques (monnaie romaine) en déblayant les monuments de l'antiquité de leur propre ville, à la solde des barbares étrangers. C'était la dispersion de Babylone par la main de ce même guerrier que le pape avait si docilement couronné pour appuyer son autel sur le trône. J'ai revu bien souvent depuis la Ville éternelle, mais jamais sa physionomie désolée ne me parut convenir davantage qu'alors à la mélancolie de son nom. Rome est le sépulcre du passé; les sépulcres doivent être dans les solitudes, le bruit et les pompes du monde sur un tombeau sont des contre-sens qui choquent l'âme. L'Italie est en deuil des religions et des empires, le bruit et la joie attristent dans cette maison de douleur.

III.

Je passais mes journées solitaires à errer souvent sans guide dans les rues et parmi les monuments de Rome; plus j'étais jeune, plus ces images de vétusté se reflétaient en poignantes impressions sur mon esprit. La jeunesse, en qui la vie semble inépuisable, parce qu'elle est neuve, se complaît à ces images de mort; elles ne sont pour elle que la mélancolique poésie de la destruction et du renouvellement des choses humaines. Ces vestiges de la fortune et des siècles semés sous ses pas ne lui paraissent que des empreintes gigantesques et mystérieuses d'un fleuve qui a roulé ces débris dans le vaste lit du temps; elle ne croit pas que ce fleuve revienne jamais sur son cours pour l'entraîner elle-même avec les hommes et les choses du temps présent.

IV.

Ce jour-là, le caprice ou le hasard m'avaient conduit dans les quartiers les plus suburbains et les plus indigents de Rome. Après avoir suivi une longue rue presque déserte sur laquelle s'ouvraient seulement les hautes fenêtres grillées de fer d'un hôpital des pauvres, je passai sous des voûtes de haillons séchant au soleil, que des blanchisseuses suspendent à des cordes tendues d'un côté de la rue à l'autre, et qui flottent au vent comme des voiles déchirées pendent aux vergues après la tempête. On n'entendait sortir des fenêtres démantelées de ces maisons que les voix criardes des Transtévérines qui s'appelaient d'un grenier à l'autre, les pleurs d'enfants qui demandaient le lait de leurs mères, et le bruit sourd et cadencé des berceaux de bois que ces pauvres mères remuaient du pied pour les endormir; on n'apercevait çà et là sur le seuil des maisons ou sur les balcons que quelques figures pâles et amaigries de femmes élevant leurs bras grêles au-dessus de leurs têtes pour atteindre le linge que le soleil avait séché; de temps en temps une jeune fille demi-nue, à la taille élancée, au profil antique, au geste de statue, à la chevelure noire et aussi lustrée que l'aile du corbeau, apparaissait sur un de ces balcons sous des nuages flottants de haillons parmi les pots de basilic et de laurier-rose, comme ces giroflées qui pendent aux murailles en ruine, trop haut pour être respirées ou cueillies par le passant. Ces belles apparitions de la nature, parmi ces laideurs et ces vulgarités de la misère romaine, attestaient encore, dans cette noble et forte race, la puissance éternelle de la séve qui produisit jadis tant de gloire et en qui germe toujours la beauté.

V.

À l'extrémité de cette rue immonde, une rampe rapide, gravissant le flanc d'une des sept collines, montait vers un petit monastère inconnu, qui s'élevait dans une lueur du soleil au-dessus de la fumée et du brouillard du faubourg, comme un promontoire éclairé des rayons du jour qui s'éteint, pendant que la mer à ses pieds est déjà dans l'ombre de la brume. On apercevait au-dessus du mur d'enceinte de ce couvent les cimes vertes de quelques orangers qui contrastaient avec la teinte sale et grisâtre des pierres, et qui faisaient imaginer entre les murs du cloître un petit pan de terre végétale, une oasis de prière, une ombre, une fraîcheur, peut-être une fontaine, peut-être un jardin, peut-être le cimetière du couvent. La petite cloche du campanile, comme une voix timide qui craignait d'éveiller l'étranger maître à Rome, tintait l'Angelus du soir aux solitaires et aux pauvres femmes du quartier: cette cloche avait dans son timbre argentin quelque chose du gazouillement de l'alouette qui s'élève d'un champ moissonné devant les pas du glaneur. La joie et la tristesse se fondaient dans son accent; le site élevé, la touffe de verdure, le son de la clochette, la lueur sereine du soleil sur ce groupe de murailles, attirèrent machinalement mes pas vers le couvent. Je gravis lentement la rampe pavée de cailloux luisants du Tibre, entre lesquels la mousse et les herbes parasites poussaient sans être foulées. À droite, de hautes murailles grises, percées de meurtrières, dominaient la rampe; à gauche, un parapet en pierre soutenait le chemin et laissait voir par-dessus ses dalles l'océan immobile et brumeux des rues, des débris, des clochers, des ruines de Rome, qui s'étendait sans bornes sous le regard et qui se confondait avec l'horizon des montagnes de la Sabine.

VI.

Au sommet de la rampe, une petite place pavée s'ouvrait à droite comme une cour extérieure et banale du petit édifice; quelques bancs de pierre polie, adossés aux murs du couvent, semblaient posés là par l'architecte pour laisser respirer les pieux solitaires sur le seuil, avant de sonner à la porte, ou pour laisser contempler à loisir aux visiteurs le magnifique horizon du cours du Tibre, du tombeau colossal d'Adrien, du Colisée, des aqueducs et des pins noirâtres du monte Pincio, qui se disputaient de là le regard.

Cette petite place ou plutôt cette cour était enceinte d'un côté par le portail modeste, mais cependant architectural, de la chapelle des moines; de l'autre, par la porte basse et sans décoration du couvent; à côté de cette porte pendait une chaînette de fer pour sonner le portier; en face de la rampe et entre les deux portes de l'église et du monastère, un petit portique ouvert, élevé d'une ou deux marches, et dont les arceaux étaient divisés par des colonnettes de pierre noire, offrait son ombre aux pèlerins; quelques médaillons de marbre incrustés dans le mur et quelques fresques délavées par les pluies d'hiver étaient le seul ornement de ce portique; un vieil oranger au tronc noir, ridé, tortu comme celui des chênes verts qui croissent aux rafales d'un cap penché sur la mer, élançait son lourd feuillage au-dessus du mur du parapet et semblait regarder éternellement les côtes de la mer de Naples, sa patrie. Je m'assis un moment sur le banc de pierre à son ombre. J'ignorais tout de ce site jusqu'au nom, mais il semblait m'attacher à ce banc comme si l'âme du site, genius loci, avait parlé à voix basse à mon âme. Je me disais qu'il faisait bon là, comme l'apôtre; j'aimais cette avenue de solitude et de misère par laquelle j'y étais monté, cet escarpement qui le séparait de la foule, cet horizon qui portait la pensée au-delà des siècles, ce silence, ces portes fermées, ce mystère, cet arbre isolé, ce seuil d'église, ce monastère vide, ces dalles polies sous le portique par les pas, par les genoux et peut-être par les larmes des voyageurs tels que moi, cherchant sur les hauts lieux l'entretien avec leurs pensées et les inspirations de la solitude. Je me disais qu'après une vie agitée et peut-être avant les orages et les mécomptes de cette vie, il serait doux d'avoir son tombeau sous ces orangers, d'y dormir ou d'y rêver, car l'homme est si essentiellement un être pensant qu'il ne peut croire au sommeil sans rêve, même de la tombe; j'y écoutais mourir le sourd murmure de la grande ville qui s'assoupissait à mes pieds, semblable au bruit d'une mer qui diminue à mesure qu'on s'élève sur le promontoire; j'y regardais les derniers rayons du soleil, dorant comme des phares les pans de murailles jaunies du Colisée. Cependant je ne sais quelle curiosité amoureuse du site et de sa paix me poussait à connaître aussi les cloîtres intérieurs et le jardin que ces murs dérobaient à mes regards; je m'y figurais des mystères de recueillement et de charmes secrets.

Sans savoir si l'édifice était vide ou encore habité par quelques vieillards laissés par charité dans la maison pour y sonner, par souvenir, l'heure des anciens offices, je tirai moi-même, timidement, la petite chaînette de fer qui pendait contre le mur de la porte: la cloche intérieure tinta avec mille échos dans les corridors. Il se passa un long intervalle de temps entre le tintement de la sonnette et la moindre rumeur dans le couvent: j'allais me retirer croyant n'avoir éveillé que ses échos, quand le bruit lointain d'un pas de vieillard, lent et alourdi par des sandales à semelles de bois, retentit du fond du monastère. Un frère, vêtu de bure brune, une corde pour ceinture, un capuchon de laine relevé sur le visage, quelques rares cheveux blancs ramenés en couronne sur ses tempes, ouvrit la porte et me demanda en italien si je désirais visiter le tombeau du Tasse. «Le tombeau du Tasse?» m'écriai-je: «est-ce que je serais ici à Saint-Onufrio?» car j'avais lu les belles pages de Chateaubriand sur le couvent et l'oranger de Saint-Onufrio. «Oui,» me dit négligemment le frère, et il m'ouvrit sans autre entretien la porte extérieure de la chapelle, et, me montrant du geste une tablette de marbre incrustée dans le pavé de l'église, j'y tombai à genoux, et j'y lus l'inscription célèbre par sa simplicité, que le marquis Manso, l'ami du poëte, obtint la permission de faire graver sur la pierre nue qui couvrait le cercueil de son ami.

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