Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un bal populaire, le Waux-Hall.
Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du Théâtre des Arts.
On était aux grands jours de juillet 1792.
Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.
La Révolution grondait dans les faubourgs.
Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple, décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en une forteresse, au château des Tuileries.
On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le signal de l'insurrection.
Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté, à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.
Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux manifeste, où il était dit:
«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale, s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»
Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.
Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec la fureur.
On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes, sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.
Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.
Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!
Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.
La Révolution s'est accomplie en chantant la Marseillaise et en dansant la Carmagnole.
Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.
Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire fricassée.
Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes, alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.
Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car, disons-le en passant, le terme de sans-culottes, dont on s'est servi pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de culottes, mais des pantalons.
Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux, en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.
Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.
Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante luronne, à l'œil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:
—Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est pas imprenable!...
—Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.
—Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.
—Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent Lefebvre.
Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère, nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux yeux.
—Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi, comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...
Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les propos peu respectueux des militaires sur son compte.
—Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!
Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants, la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.
Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...
Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui déposer un baiser sur le cou, en disant:
—Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?
La gaillarde était leste. En un clin d'œil elle se dégagea, puis expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent, ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt joyeuse de sa réplique:
—Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...
Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et portant la main à son tricorne dit galamment:
—Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...