Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte de la puissance, à l'apogée de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, maître des destinées du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre, et rien ne semblait pouvoir ébranler son trône étagé sur cinquante victoires, autour duquel les sabres glorieux des maréchaux illustres et les baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie éblouissante et solide.
[1] L'épisode qui précède a pour titre: Madame Sans-Gêne.—La Maréchale.
Les rois consternés, les successeurs fictifs de Louis XVI, las d'attendre une restauration de plus en plus improbable, oubliés du peuple en leurs exodes prolongés, écartés par les monarques comme des cousins ruinés et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits, pourchassés, démoralisés, renonçaient à leurs tentatives reconnues vaines et s'engourdissaient dans une résignation découragée;—tous ces ennemis de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se redresser bientôt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des désastres, alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée: non plus la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l'homme.
«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le vœu farouche de tous ceux que l'Empereur gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait cette espérance à toutes les oreilles favorables et propageait dans chaque cour d'Europe la possibilité de cette éventualité.
Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg, et l'on verra dans les pages qui vont suivre qu'il chuchotait ce présage sinistre jusque dans le palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans épouvante comme sans indignation, en recueillait la rumeur.
La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement de toutes les haines, de toutes les vengeances, de toutes les représailles et de toutes les convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.
Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession disputée s'éparpillerait en des conflits féroces. De sanglantes funérailles d'Alexandre livreraient l'Empire immense au partage. Les généraux, les frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une part dans la superbe dépouille. La curée serait ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La mort de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus la revanche, pour les nations asservies la délivrance, la restauration redevenue possible aux Bourbons abandonnés, effacés de la liste des rois.
La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant à l'Empereur anéantissait ces projets, détruisait ces espérances.
Encore une fois la fortune servait son persistant favori.
Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement!
Véritablement n'était-il pas alors trop heureux, trop insolemment heureux?
Victorieux partout, jouissant pour la première fois de la paix générale avec confiance, n'ayant guère que l'épine de l'Espagne au pied, il attendait avec une fiévreuse impatience la délivrance de l'Impératrice.
Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une grossesse difficile.
A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse et profonde autour de son lit.
Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur.
Le potentat qui avait introduit à sa cour une étiquette asiatique, et qu'on n'approchait qu'avec un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de déférer sur-le-champ à l'invitation du premier médecin.
Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête et l'œil troublé, celui qui n'avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetière d'Eylau parut, visiblement démonté, sur le seuil de la chambre de Marie-Louise:
—Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas périr ma Louise!... Corvisart, sur votre tête, vous me répondez de la vie de l'Impératrice!...
—Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant... mais il faudra peut-être recourir aux forceps.
Napoléon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs à l'homme de science.
Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui devait opérer la délivrance, il remarqua son trouble:
—Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une rondeur familière, tel que s'il devait encourager ses grognards marchant au feu, comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une paysanne!
Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation anxieuse et passionnée, après avoir pressé avec amour la main moite de Marie-Louise, pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat des premières douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes, nerveux, agité, incapable de tenir en place.
Non seulement il redoutait les complications de l'enfantement que lui annonçait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l'enfant s'accroissait d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.
Il était de plus tourmenté, en admettant que les choses eussent un heureux résultat, par l'incertitude du sort de la naissance: l'enfant serait-il mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II? Une fille, sans doute son cœur l'accueillerait avec plaisir, mais sa venue, en première parturition, dérangerait ou, tout au moins, ajournerait toutes ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la santé de Marie-Louise, ébranlée par la naissance de cette fille, si son organisme, secoué par cette délivrance laborieuse, ne lui permettait plus d'être mère une seconde fois, c'était le retour à l'incertitude, l'héritage impérial compromis ou dévolu à des mains trop débiles pour le recueillir, pour le conserver...
Ah! le moment était lourd de préoccupations et l'attente poignante...
Comme un joueur qui, penché sur la table, guette le coup de cartes qui doit le ruiner ou l'enrichir, Napoléon couvait de son œil d'homme de proie la chambre de l'Impératrice, frémissant chaque fois que la porte s'ouvrait pour les allées et venues des gens de service, tressaillant au moindre bruit que son oreille percevait.
Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la fenêtre, guettant l'aimée, redoutant la déception cruelle, et maudissant la lenteur des minutes.
Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps à autre vers l'une des croisées de son cabinet et regardait la foule énorme stationnant dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité vers les Tuileries.
Le peuple, comme lui, avait la fièvre.
Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le pays, et les sujets n'étaient pas moins impatients que le souverain de connaître ce que la nature allait accomplir dans la chambre de l'accouchée.
La naissance du fils de l'Empereur semblait pour tout le monde le gage de la paix, le maintien de la puissance française, la garantie de l'avenir.
La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne cachaient pas l'importance qu'avait à leurs yeux l'événement qui se préparait. Les ennemis de Napoléon, les partisans des princes, ceux qui conspiraient avec les Chouans et préparaient dans l'ombre le retour des Bourbons, espéraient que l'enfant ne naîtrait pas viable. Les mauvaises nouvelles colportées dans la ville les réjouissaient. Si l'enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait leurs calculs qui reposaient tous sur la mort brusque de Napoléon sans héritier, sans successeur possible.
Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou en exil, à l'approche de la délivrance de l'Impératrice s'étaient concertés. Ceux qui étaient libres avaient tout tenté pour se réunir.
Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d'entre eux attablés dans un petit cabaret du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes.
Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis en liberté à la suite de la démarche faite par Renée auprès de l'Empereur, causait avec trois personnages différents par l'âge et par les allures, mais ayant un air d'analogie visible: ce caractère professionnel qui permet aux militaires, aux acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître entre eux, même sous des costumes pouvant dérouter l'observation.
Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait vingt-huit ans. Natif d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans une famille royaliste et en relation avec des amis des princes et des personnages influents de l'émigration.
Le second, rasé et de manières douces, comme Boutreux, mais avec plus d'acuité dans le regard et de réserve dans le sourire, s'appelait l'abbé Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme chef d'une association de jeunes gens très attachés au pape. L'abbé Lafon était un ardent royaliste. Il avait trente-huit ans.
Le troisième personnage, petit, trapu, le teint bistré, dardait à droite et à gauche des yeux noirs et perçants. Une barbe rude et noire couvrait ses joues et son menton. C'était un moine espagnol nommé Camagno. Une tête d'inquisiteur avec l'âme d'un bandit. Camagno était un clérical violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et sa haine contre Napoléon était surtout motivée par les persécutions dont le pape avait été l'objet.
Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des renseignements sur les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, à Bordeaux, dans le Poitou et dans les régions de l'Est.