Storieta
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Parler de la barbarie germanique est presque devenu un lieu commun. En 1915 déjà, un rapport officiel stigmatisait ainsi les procédés de l'ennemi: «On peut dire que jamais une guerre entre nations civilisées n'a eu le caractère sauvage et féroce de celle qui est en ce moment portée sur notre sol par un adversaire implacable... Les faits qui nous ont été révélés accusent dans la mentalité allemande, depuis 1870, une étonnante régression.»

Cette opinion fut confirmée par les trois années de guerre qui suivirent et au cours desquelles la marée allemande, dans ses mouvements de flux et de reflux, a porté de nouveau ses ravages, en certains points du front, avec une perfection destructrice qui n'avait jamais encore été atteinte.

De la mer aux Vosges, aux champs de Flandre, d'Artois, de Picardie, de Champagne, de Lorraine, les cités meurtries se succèdent, jalonnant la voie douloureuse, sacrée par tant de morts, de sang, de souffrances et de ruines, au long de laquelle se disputèrent les destinées de la France.

La justice voulait qu'hommage fût rendu aux vaillantes blessées qui portèrent si lourdement le poids de l'invasion et qui, par leur résistance, évitèrent que la souillure en fût portée plus avant. Leurs plaies béantes sont là pour affirmer qu'elles furent héroïques sous la mitraille autant qu'elles savaient être, aux jours heureux, maternelles, accueillantes et douces.

Suivant les caprices du front, parcourons les douze stations de notre pèlerinage.

Tout d'abord, voici Lens! véritable vision de cauchemar, où l'œuvre de destruction a atteint son maximum, où tout ce qui n'a pu être enlevé a été bombardé et miné, où les galeries ont été noyées et les installations rasées.

Cette ville dont les origines se perdent dans le lointain des temps gallo-romains, avait été, à l'époque médiévale, le siège d'un comté florissant et devint, à la fin du XVe siècle, place forte entre les mains de l'Espagnol.

Le 20 août 1648, elle assista à la belle victoire que Condé remporta sur l'armée de Sa Majesté Catholique, et, quelques années plus tard, la paix des Pyrénées la fit rentrer dans la communauté française.

Elle ne comptait guère plus de 3.000 habitants quand, en 1850, fut entreprise l'exploitation des mines qui devait en faire, chez nous, la métropole de la houille.

Aujourd'hui, elle est transformée en une solitude désolée digne de l'Enfer du Dante, en un inextricable chaos d'où surgissent partout, comme aux abords de la fosse nº 4, d'effrayants spectres de charpentes et de poutres brisées émergeant telles les épaves du plus sinistre des naufrages!

Devant le cataclysme qui est passé là, balayant, soulevant, déchirant et écrasant tout, on serait tenté de croire la vie à jamais abolie de ces champs de ruines, si on ne voyait, par endroits, s'échapper du sein même de la terre des volutes de fumée, indice de la vie qui déjà reprend dans les caves des corons, où des mineurs se sont réinstallés, en attendant des abris moins précaires.

Lens resta en pleine zone d'action pendant presque toute la durée de la guerre. Douai, au contraire, se trouvait au delà du front en pays occupé et si la ville eut moins à souffrir du feu de l'artillerie, le barbare, cependant, ne la voulut pas rendre intacte.

Ce n'était pas la première fois, au cours de son histoire, qu'elle sentait s'appesantir sur elle les rigueurs de la guerre. En 1479, elle avait obligé le roi Louis XI, qui l'avait investie, à lever le blocus et sa joie se traduisit par une procession qui devint dans la suite la célèbre fête de Gayant.

Dotée d'un Parlement, en 1709, par Louis XIV, elle tomba, un an plus tard, aux mains de l'ennemi, après cinquante-deux jours de tranchée ouverte et ne fut reconquise par Villars qu'en 1712.

Elle vécut dès lors partagée entre les travaux de sa Cour de Justice et ceux de son Université qui subsista jusqu'en 1887. Malgré son activité militaire, elle était restée cité paisible aux rues calmes, bordées de vieux hôtels; et ainsi la trouva la guerre.

Après l'avoir tenue, quatre années durant, en arrière de ses lignes, l'ennemi dut l'abandonner brusquement.

Dans sa fuite, par bonheur trop hâtive, il n'a pu organiser ici la destruction aussi minutieusement qu'ailleurs. Bien malgré lui sans doute, les principaux monuments ont été à peu près épargnés. La place du Marché, elle, fut moins favorisée et les maisons qui formaient sa couronne sont pour la plupart réduites en poussière.

Sous la garde du beffroi, symbole des libertés municipales, le marché s'organise. Le terre-plein central s'est garni de baraques improvisées, faites de quelques piquets et de lambeaux de bâches, sous lesquelles la foule afflue, tandis que, le long du trottoir, la voiture d'un messager des environs assure le ravitaillement de ces boutiques de fortune.

Pas plus que la vieille ville parlementaire des Flandres, la cité archiépiscopale du doux Fénelon n'a été épargnée.

A Cambrai, le saccage fut plus grand qu'à Douai et ne s'accomplit, là aussi, qu'au dernier instant; toutefois le souvenir de ses grandeurs passées lui est un gage de résurrection prochaine. Submergée par le flot des premières invasions, elle n'en fut atteinte ni dans son activité ni dans sa richesse. Plus tard, au lendemain de la lutte séculaire, à l'issue de laquelle lui furent octroyées ses chartes communales, un de ses artisans découvrait, dit-on, le fin tissu dont la fabrication assura la renommée des métiers cambrésiens et auquel on conserva le nom de «batiste» en souvenir de son inventeur.

Chaudement disputée pendant les XVIe et XVIIe siècles, elle ne fit retour à la France qu'en 1677 après avoir été assiégée par Louis XIV en personne.

Sa prospérité d'avant-guerre en faisait pour l'ennemi une proie souhaitable qu'il pressura, du reste, à merci et qu'il essaya de défigurer quand force lui fut de l'abandonner.

La place d'Armes qui constitue le centre du mouvement et des affaires a été démolie. Tout ce bel ensemble n'est plus qu'une masse informe de décombres, au milieu desquels l'hôtel de ville, toujours debout, présente de multiples et graves blessures.

La cathédrale, cœur de la vie spirituelle, a été, également, insultée. Son clocher, éventré à la hauteur du premier étage, se dresse encore comme par miracle, mais sa béante déchirure le voue à une prochaine ruine si l'on n'y porte bientôt remède.

Parmi les villes meurtries, Arras se place au premier rang, et il faut remonter à la prise de la place par Louis XI en 1479 pour retrouver trace d'une désolation comparable à celle qui, aujourd'hui, s'offre, ici même aux yeux.

Les sièges de 1640 et de 1654 l'avaient, en effet, laissée, pour ainsi dire, intacte et les siècles nous l'avaient transmise avec son cachet espagnol, ses places entourées d'arcades, ses maisons à pignons en escalier et son merveilleux hôtel de ville de la Renaissance, qui lui conservaient son allure noble de capitale provinciale. Qui reconnaîtrait ce charmant décor dans ces pierres effondrées et éparses, objets de nos respects et de notre admiration, dans ces façades déchiquetées où se lisent encore tant d'émouvantes beautés et de fières souffrances?

La pensée de ces douleurs est cependant toute notre espérance, puisqu'elle nous apporte la certitude qu'en ces monuments réside toujours une vraie vie, impersonnelle sans doute, mais vie humaine pourtant en laquelle s'incarnent toutes les existences de la cité.

En ces jours d'épreuves, plus encore qu'aux heures paisibles et prospères, l'hôtel de ville est la «maison commune», celle où tous, jadis, se réunissaient pour contribuer à rendre plus active cette vie municipale dont nos villes du Nord furent toujours si jalousement fières.

Ici, une chose s'affirme: la volonté de renaître. Peu de localités même auront fait preuve d'une telle énergie. Déjà, en différentes rues, des maisons, de vraies maisons à étages ont été rebâties. Activement, on pousse les travaux de reconstruction et, afin de hâter les déblaiements qui en sont les préliminaires obligés, des voies Decauville ont été installées dont l'une arrive jusqu'au cœur de la grande place, où se poursuit, au milieu du sifflement et du halètement des locomotives, l'œuvre de reconstitution.

Malgré les difficultés de la tâche, on sent qu'une invincible ténacité préside à ces restaurations et c'est le plus sûr gage du bel avenir qui attend demain la ville sortie de ses cendres.

A mi-chemin d'Arras et d'Amiens, Albert vivait à l'ombre de son clocher.

Célèbre par son sanctuaire vénéré dès le haut moyen âge, la petite ville constituait un fief qui fut, au temps de Marie de Médicis, acheté par le ministre Concini, puis transmis, en 1619, à Charles d'Albert, duc de Luynes.

Agricole et industrielle, elle devait surtout son développement au pèlerinage très fréquenté de Notre-Dame de Brebières, qui attirait chaque année de pieuses foules. Ses habitants disaient d'elle non sans fierté: «C'est la Lourdes du Nord!» et la belle basilique bâtie de 1885 à 1895 dans le style romano-byzantin leur donnait, somme toute, raison.

Avec l'obstination malfaisante qu'il mettait à saccager nos manifestations de beauté et de foi, l'Allemand s'est acharné sur ce sanctuaire béni où se trouvaient réunis à profusion marbres, vitraux, mosaïques.

Toutes ces œuvres d'art sont réduites en cendres, ainsi que l'admirable Vierge dorée qui, du haut du clocher, offrait son Fils aux adorations. Longtemps, la statue mutilée par les obus resta penchée au-dessus du vide et comme pleurant sur la désolation de son temple; puis, un jour, une dernière rafale la fit s'effondrer au milieu des matériaux amoncelés où elle est encore enfouie.

Albert ne fut pas la seule victime de la terre picarde. La vieille forteresse de Péronne, endormie dans la ceinture de ses remparts, se contemplait dans son passé, empanaché de nobles souvenirs et de grandes actions.

Ville féodale et place de guerre, elle joua un rôle important au moyen âge. Deux rois de France, Charles le Simple et Louis XI, y furent retenus prisonniers et ses murailles assistèrent aux luttes acharnées que les armées du Roi livraient aux gens du duc de Bourgogne.

En 1536, Charles-Quint l'assiégea et fut repoussé grâce à l'héroïne Catherine de Poix, dite Marie Fouré. Un peu moins d'un siècle plus tard, en 1631, Louis XIII y signa le traité qui préparait la réunion à la France de la Cerdagne et du Roussillon.

Plus près de nous, en 1870, elle opposa à l'armée prussienne une résistance qui lui valut un bombardement de treize jours, la mutilation de son clocher et la destruction du huitième de ses maisons.

En récompense de sa valeureuse conduite, le 12 juillet 1914, au cours de fêtes grandioses, la croix de la Légion d'honneur était remise à l'antique capitale du Vermandois. Six semaines plus tard, l'ennemi paraissait sous ses murs.

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