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Lvi

Comment l'Amant trouve Richesse 10479. Qui le sentier garde sans cesse Par lequel prennent le château Ceux qui l'avoir ont grand et beau.

Pensant à la Rose nouvelle, Près d'une claire fontenelle, En un délicieux pourpris, Dame honorable et belle vis, Gente de corps, belle de forme Prendre le frais dessous un orme. Seyait près d'elle son ami; Ne sais le nom de celui-ci, Mais la dame avait nom Richesse Qui moult était de grand' noblesse Et d'un sentier le seuil gardait, Mais toutefois dedans n'était. Vers eux céans je m'évertue Et tête basse les salue. Ils m'ont assez tôt mon salut Rendu; c'est tout ce qui m'échut. Car me répondit la première Richesse, par parole fière,

[p.004] Richesce qui parla première, 10421. Me dist par parole moult fiere:

Richesse.

Vez-ci le chemin, ge le gart.

L'Amant.

Ha! dame, que Diex vous regart! Dont vous pri, mès qu'il ne vous poise, Que m'otroiés que par ci voise Au chastel de novel fondé, Que Jalousie a là fondé.

Richesse.

Vassaus, ce ne sera pas ores, De riens ne vous congnois encores: Vous n'estes pas bien arrivés, Puisque de moi n'estes privés. Non pas espoir jusqu'à dix ans Ne serés-vous par moi mis ens; Nus n'i entre, s'il n'est des miens, Tant soit de Paris, ne d'Amiens. Bien i lais mes amis aler Karoler, dancier et baler: Si ont ung poi de plesant vie Dont nus sages hons n'a envie. Là sunt servi d'envoiseries, De treches et d'espingueries, Et de tabors et de vieles, Et-de rostruenges noveles, De gieuz de dez, d'eschez, de tables, Et d'autres gieuz moult delitables,

[p.007] Jeux d'échecs, de dés et de tables, 10527. Et mille jeux moult délectables. Là, cherchant prés, bocages frais, Aussi parés que perroquets, S'en vont varlets et damoiselles Conjoints par vieilles maquerelles; Puis reviennent ensemble au bain Se mettre en un même bassin, Chapelets de fleurs sur leurs têtes, Par belles chambres toujours prêtes, De Folle-Largesse en l'hôtel Qui les épuise bien et bel Tant qu'ils guérissent à grand' peine. Car moult cher leur fait l'inhumaine Payer son hospitalité, Et telle est sa rapacité, Qu'elle leur fait leurs terres vendre Sans qu'ils en puissent rien reprendre. Je les mène pleins de gaîté, Mais les ramène Pauvreté Froide et tremblante et toute nue; Le seuil je garde, elle l'issue. Jamais un seul ne défendrai, Tant soit-il sage ni lettré. Jusqu'au dernier sou tout y passe; Tous sont réduits à la besace. Je ne dis pas que cependant (Mais ce serait bien fort vraiment), S'ils me faisaient bonne figure, Je serais pour eux aussi dure Et ne les y ramènerais Souventes fois pour rien après; Mais sachez que plus ils y hantent, Et plus en la fin s'en repentent,

[p.008] N'il ne m'osent véoir de honte, 10481. Par poi que chascun ne s'afronte, Tant se courroucent, tant s'engoissent: Si les lais por ce qu'il me lessent. Si vous promet bien, sans mentir, Qu'à tart venrez au repentir, Se vous jà les piés i metés: Nus ours, quant il est bien betés, N'est si chetis, ne si alés, Cum vous serés s'ous i alés. Se Povreté vous puet baillier, El vous fera tant baaillier Sor ung poi de chaume ou de fain, Qu'el vous fera morir de fain[3], Qui jadis fu sa chamberiere, Et l'a servi de tel manière, Que Povreté par son servise, Dont Fain iert ardent et esprise, Li enseigna toute malice, Et la fist mestresse et norrice Larrecin le valeton lait: Ceste l'aleta de son lait, N'ot autre boulie à li pestre; Et se savoir volés son estre, Qui n'est ne souple ne terreus, Fain demore en un champ' perreus Où ne croist blé, buisson ne broce: Cist champ est en la fin d'Escoce, Si frois que por noient fust marbres. Fain, qui ne voit ne blé, ne arbres, Les erbes en errache pures As trenchans ongles, as dens dures; Mès moult les trueve cleres nées Por les pierres espês semées:

[p.009] Et de honte n'osent me voir, 10561. Et pour un peu, de désespoir S'assommeraient, tant ils s'angoissent; Je les fuis parce qu'ils me laissent. Aussi je promets, sans mentir, Qu'à tard viendrez au repentir Si vous franchissez la barrière; Car nul ours, sous sa muselière, N'est si chétif et lâche et lourd Que vous ne serez au retour. Et si Pauvreté vous tenaille Sur son lit de foin ou de paille, Elle vous fera tant gémir, Que vous fera de faim mourir[3], Faim qui, jadis sa chambrière, La servit de telle manière, Que par son ardente âpreté Elle corrompit Pauvreté, Lui enseigna toute malice Et la fit maîtresse et nourrice De Larcin le valeton laid. Elle l'allaita de son lait Sans de bouillie autre le paître, Et si vous désirez connaître Cet être et faible et souffreteux: Faim demeure en un champ pierreux Où ne croît blé, feuille ni cosse; Ce champ est au fond de l'Ecosse Et plus que le marbre gelé. Faim, qui n'y voit arbre ni blé, De ses ongles herbes menues Arrache et de ses dents aiguës. Mais le gazon est mince et clair De ces rocs sur l'immense mer,

[p.010] Et se la voloie descrivre, 10515. Tost en porroie estre delivre. Longue est, et megre et lasse et vaine, Grant soffrete a de pain d'avaine; Les cheveus a tous hériciés. Les yex crués en parfont gliciés, Vis pale et balievres sechies, Joes de rooille entechies; Par sa pel dure, qui vorroit, Ses entrailles véoir porroit. Les os par les illiers li saillent, Où trestoutes humors defaillent, N'el n'a, ce semble, point de ventre, Fors le leu qui si parfont entre, Que tout le pis à la meschine[4] Pent à la cloie de l'eschine. Ses dois li a créus maigresce, Des genous li pert la rondesce; Talons a haus, agus parens, Ne pert qu'el ait point de char ens, Tant la tient maigresce et compresse; La plantéureuse Déesse, Cerès qui fait les blés venir, Ne set là le chemin tenir; Ne cil qui ses Dragons avoie, Tritolemus n'i set la voie[5], Destinées les en esloingnent, Qui n'ont cure que s'entrejoingnent. La Déesce plantéureuse Et Fain la lasse dolereuse, Ne puéent onques estre ensemble Par Povreté qui les dessemble; Mès assés tost vous i menra Povreté quant el vous tenra,

[p.011] Et si je la voulais décrire, 10595. Quelques mots me pourraient suffire: Son corps long, sec, voûté, malsain, A grand besoin d'un peu de pain; Face pâle et lèvre séchée, Sa joue est de rouille tachée Et ses cheveux tout hérissés, Et ses yeux noirs tout renfoncés; L'Œil pourrait, perçant sa peau dure, De ses entrailles voir l'ordure; Les os lui sortent par le flanc Tout vides de moelle et de sang; Ce semble, elle n'a point de ventre, Si ce n'est la place qui rentre, Et son double pis ballottant Au revers de l'échine pend; Par la maigreur ses mains grandissent Et ses genoux pointus saillissent; Ses talons hauts, étroits, aigus, Semblent de chair tout dépourvus, Tant chagrin, tant maigreur l'oppresse. Non, la plantureuse déesse Cérès, qui fait les blés venir, Par là ne peut chemin tenir; Conduisant ses dragons, lui-même Jamais n'y viendra Triptolême [5b], Car les destins ne veulent pas Qu'ensemble ils se joignent là-bas. Onc la déesse plantureuse Et Faim la pauvre malheureuse Ne s'allieront en vérité, Trop les divise Pauvreté. Mais Pauvreté bien assez vite Jusque-là vous fera conduite,

[p.012] Se cele part aler volés 10549. Por estre oiseus si cum solés; Car à Povreté toutevoie Torne-l'en bien par autre voie Que par cele que je ci garde: Car par vie oiseuse et fetarde Puet-l'en à Povreté venir. Et s'il vous plesoit à tenir Cele voie que j'ai ci dite, Vers Povreté lasse et despite, Por le fort chastel assaillir, Bien porrés au prendre faillir. Mès de fain cuit-ge être certaine Que vous iert voisine prochaine; Car Povreté set le chemin Miex par cuer que par parchemin. Si sachiés que Fain la chétive, Est encores si ententive Envers sa Dame et si cortoise, Si ne l'aime-ele ne ne proise, S'est-ele par li soustenuë, Combien qu'ele soit lasse et nuë, Qu'el la vient toute jor véoir, Et se vet avec li seoir, Et la tient au bec, et la baise Par desconfort et par mésaise: Puis prent Larrecin par l'oreille Quant le voit dormir, si l'esveille, Et par destresce à li s'encline; Si le conseille et endoctrine Comment il les doit procurer Combien qu'il lor doie durer. Et Cuer-Failli à li s'accorde Qui songe toute jor la corde

[p.013] Lorsque vous tiendra dans ses rets, 10629. Si par hasard vous désirez Par là traîner votre paresse Comme soulez sans nulle cesse. Bien rencontre-t-on Pauvreté, Au surplus, d'un autre côté Que par ce sentier que je garde; Car par vie oiseuse et couarde On peut à Pauvreté venir, Et s'il vous plaisait à tenir Cette route que j'ai ci dite, Vers Pauvreté lâche et maudite, Pour le château-fort assaillir, Vous pourrez aisément faillir. Mais Faim sera, j'en suis certaine, Votre voisine fort prochaine, Car Pauvreté sait le chemin Mieux par cœur que par parchemin. Or sachez que Faim la chétive Est encore si attentive Envers sa dame, par semblant (Car point ne l'aime, et cependant Faim n'est que d'elle soutenue, Combien que soit piteuse et nue), Qu'elle la vient toujours revoir Et se vient avec elle asseoir, Et la tient au bec et la baise A grand déconfort et mésaise, Puis par l'oreille Larcin prend, L'éveille quand le voit dormant, De détresse vers lui s'incline, Et le conseille et l'endoctrine Comment il leur doit procurer De quoi leur misère endurer.

[p.014] Qui li fait hericier et tendre 10583. Tout le poil, qu'el ne voie pendre Larrecin son filz le tremblant, Se l'en le puet trover emblant. Mès jà par ci n'i enterrés, Aillors vostre chemin querrés. Car si le chemin volés sivre, De tout bien vous verrés délivre, Que ne m'avés pas tant servie Que m'amor aiés deservie.

L'Amant à Richesse.

Dame, par Diex, se ge péusse, Volentiers vostre grâce eusse, Dès-lors que où sentier entrasse, Bel-Acueil de prison getasse, Qui léens est emprisonnés: Ce don, s'il vous plest, me donnés.

Richesse.

Bien vous ai, dist-ele, entendu; Et sai que n'avés pas vendu Tout vostre bois gros et menu; Ung fol en avés retenu, Et sans fol ne puet nus hons vivre, Tant cum il voille Amor ensivre[6]. Si cuident-il estre moult sage Tant cum il vivent en tel rage: Qu'en ne doit pas apeler vie Tel rage ne tel desverie;

[p.015] Et Cur-Failli à Faim s'accorde, 10663. Qui songe toujours à la corde Et craint que Larcin le tremblant, Son fils, ne soit surpris volant, Et céans ne soit mené pendre; Lors sent son poil dresser et tendre. Mais par ici point n'entrerez; Ailleurs votre chemin cherchez, Car si ce chemin voulez suivre, A votre avoir il faut survivre. Vous pouvez donc d'ici partir, Car aussi bien, pour conquérir Mon amour et ma courtoisie, Vous ne m'avez assez servie.

L'Amant à Richesse.

Dame, par Dieu, si je pouvais, Votre amour volontiers aurais; Aussi je vous demande en grâce Que par votre sentier je passe Pour Bel-Accueil de sa prison Tirer, octroyez-moi ce don.

Richesse.

J'entends bien, dit-elle, et n'ignore Que vendu n'avez pas encore Tout votre bois gros et menu. Un brin en avez retenu, Car toujours un brin de folie Conserve celui qu'Amour lie[6b], Et tant qu'il vit en tel tourment Il se croit sage assurément.

[p.016] Bien le vous sot Raison noter, 10609. Mès ne vous pot desasoter. Sachiés quant vous ne la créutes, Moult cruelment vous décéutes. Voire ains que Raison i venist, N'estoit-il riens qui vous tenist; N'onques puis riens ne me prisastes Dès-lors que par amors amastes; Qu'amans ne me vuelent prisier, Ains s'efforcent d'amenuisier Mes biens, quant ge les lor départ, Et les regietent d'autre part. Où déable porroit-l'en prendre Ce qu'uns Amans vodroit despendre? Fuiés de ci, lessiés m'ester.

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