Comment Nature habilement 16753 Fille ou fils forge constamment, De crainte que l'humaine engeance Ne faille par sa négligence.
Or comme ce serment fut fait, Que tous ouïrent clair et net, Nature, qui pensait aux choses Qui sont dessous le ciel encloses, Dedans sa forge se rendait Où sa cure toute mettait Une à une à forger les pièces Pour continuer les espèces; Car les pièces parfait si bien Que Mort contre elles ne peut rien[1]. [En vain sa course elle accélère, Nature de si près la serre, Que si de sa masse la Mort Quelques pièces détruit d'abord Qu'elle trouve à soi redevables (Car il en est de corrompables Qui la Mort ne redoutent pas, Et toutefois vont pas à pas
[p. 004] Et s'usent en tens et porrissent, 16575 Dont autres choses se norrissent); Quant toutes les cuide estreper, Nes puet ensemble conceper[2]: Que quant l'une par-deçà hape, L'autre par-delà li eschape. Car quant ele a tué le pere, Remaint-il fiz ou fille ou mere, Qui s'enfuient devant la Mort, Quant il voient celi jà mort. Puis reconvient iceus morir, Jà si bien ne sauront corir; N'i vaut médecines, ne veus. Donc saillent nieces et neveus Qui fuient, por eus deporter, Tant cum piez les puéent porter; Dont l'ung s'enfuit à la karole, L'autre au monstier, l'autre à l'escole, Li autre à lor marchéandises, Li autre as ars qu'il ont aprises, Li autre à lor autres deliz De vins, de viandes, de liz: Li autre, por plus tost foïr, Que Mort ne les face enfoïr, S'en montent sor lor grans destriers A tout lor sororés estriers. L'autre met en ung fust sa vie, Et s'enfuit par mer à navie, Et maine au regart des estoiles Ses nefz, ses avirons, ses voiles: L'autre, qui par veu s'umilie, Prent ung mentel d'ypocrisie, Dont en fuiant son penser cuevre, Tant qu'il apert dehors par uevre.
[p. 005] S'usant, et par le temps pourrissent 16775 Dont autres choses se nourrissent), Quand les croit toutes extirper Ne les peut ensemble attraper[2], Si bien que si l'une elle hape A droite, à gauche l'autre échappe. Car si le père elle détruit, Devant la Mort soudain s'enfuit Le fils ou la fille ou la mère Lorsque mort ils ont vu le père. Puis à leur tour devront mourir; En vain les verra-t-on courir, Rien n'y fait, vœux ni médecines. Lors donc nièces, neveux, cousines De fuir pour vivre et l'éviter, Tant que pieds les peuvent porter, Dont l'un s'enfuit à la karole, L'autre à l'église ou bien l'école, L'autre, selon ses appétits, Aux arts qu'il a jadis appris, Aux plaisirs, à sa marchandise, La luxure ou la gourmandise. D'autres sur leurs grands destriers Et sur leurs dorés étriers Montent, croyant ainsi plus vite De Mort éviter la poursuite; Sur un ais l'autre se blottit, En naviguant la mer franchit, Et mène à l'aspect des étoiles Sa nef, ses avirons, ses voiles. L'autre par vœux s'humiliant, D'hypocrisie un manteau prend Où tous ses pensers se tapissent Tant que ses actes le trahissent.
[p. 006] Ainsinc fuient tuit cil qui vivent, 16609 Qui volentiers la Mort eschivent. Mort qui de noir le vis a taint, Cort après tant que les ataint, Si qu'il i a trop fiere chace: Cil s'enfuient, et Mort les chace Dix ans, ou vingt, trente, ou quarante, Cinquante, soixante, septante, Voire octante, nonante, cent, Lors quanque tient va depeçant; Et s'il puéent outre passer, Cort-ele après sans soi lasser, Tant que les tient en ses liens, Maugré tous les phisiciens. Et les phisiciens méismes Onc nul eschapper n'en véismes, Par Hipocras ne Galien[3], Tant fussent bon phisicien. Rasis, Constantin, Avicenne[4] I ont lessiée la couënne: Et cels qui ne puent tant corre, Nes respuet riens de mort rescorre. Ainsinc Mort qui jà n'iert saoule, Glotement les pieces engoule: Tant les sieut par mer et par terre, Qu'en la fin toutes les enserre. Mès nes puet ensemble tenir Si qu'el ne puet à chief venir Des especes du tout destruire, Tant sevent bien les pieces fuire: Car s'il n'en demoroit fors une, Si vivroit la forme commune, Et par le Fenis bien le semble, Qu'il n'en puet estre deus ensemble.
[p. 007] Ainsi vont tretous les humains 16809 Fuyant la Mort par cent chemins. Mort qui de noir se teint la face Les suit et leur donne la chasse Jusqu'à ce que les ait atteints, Car Mort pourchasse les humains Dix ans ou vingt, trente ou quarante, Cinquante, ou soixante, ou septante, Voire octante, nonante ou cent, Et s'en va tous les dépeçant; Et si quelques-uns elle en passe, Vite revient et ne se lasse Tant que les tienne en ses liens, Malgré tous les chirurgiens. Les médecins même ont beau faire, Nul ne peut à Mort se soustraire Par Hypocrate ou Gallien[3], Qui pourtant s'y connaissaient bien. Razis, Constantin, Avicène[4] Y ont tretous laissé leur couenne. Rien ne sert, hélas! de courir; Personne ne peut la Mort fuir. Ainsi Mort, qui n'est oncques soûle, Gloutement les pièces engoule Tant par terre et mer les poursuit Qu'en la fin toutes les saisit. Mais chacune si bien l'esquive Qu'à nulle heure la Mort n'arrive Toutes ensemble à les saisir Et d'un coup les anéantir. Car encor n'en restât-il qu'une, Resterait la forme commune; Par le Phénix la preuve en est Qui toujours seul vit et renaît.
[p. 008] Tous jors est-il ung seul Fenis, 16643 Et vit ainçois qu'il soit fenis Par cinq cens ans; au darrenier Si fait ung feu grant et plenier D'espices, et s'i boute et s'art, Ainsinc fait de son cors essart. Mès por ce que sa forme garde, De sa poudre, combien qu'il s'arde, Ung autre Fenis en revient, Où cil méismes, se Dé vient, Que Nature ainsinc resuscite, Qui tant à l'espece profite: Qu'ele perdroit du tout son estre, S'el ne faisoit cestui renestre, Si que se Mort Fenis devore, Fenis toutevois vis demore. S'el en avoit mil devorés, Si seroit Fenis demorés. C'est Fenis la commune forme, Que Nature ès pieces reforme, Qui du tout perduë seroit, Qui l'autre vivre ne lerroit. Ceste maniere néis ont Trestoutes les choses qui sont Desouz le cercle de la lune, Que s'il en puet demorer une, S'espece tant en li vivra, Que jà Mort ne la consivra. Mès Nature douce et piteuse, Quant el voit que Mort l'envieuse Entre li et corrupcion Vuelent metre à destruccion Quanqu'el trueve dedens sa forge, Tous jors martele, tous jors forge,
[p. 009] Il n'est qu'un seul Phénix sur terre 16843 Qui jusqu'à son heure dernière Vit cinq cents ans. En dernier lieu, Il fait d'épices un grand feu Et s'y jette, sans plus attendre, Pour réduire son corps en cendre; Mais l'espèce ne périt pas. De sa cendre, après son trépas, Un autre Phénix prend naissance, Ou le même, par l'ordonnance De Dieu; Nature ainsi refait L'espèce que Mort menaçait. Phénix, c'est la commune forme Que Nature toujours reforme Et qui bientôt disparaîtrait Si vif un autre ne restait. L'espèce perdrait tout son être S'elle ne le faisait renaître, Si bien que quand Phénix est mort, Phénix vivant demeure encor. Mille la Mort dévorât-elle, L'espèce est toujours éternelle. Ce privilége de même ont Tretoutes les choses qui sont Dessous le cercle de la lune; Pourvu que seule en demeure une, L'espèce se perpétûra, Et jamais Mort ne l'éteindra. Mais Nature douce et piteuse, Quand elle voit Mort l'envieuse, Qu'accompagne corruption, Vouloir mettre à destruction Les pièces qu'elle a dans sa forge, Alors elle martelle et forge
[p. 010] Tous jors ses pieces renovele, 16677 Par generacion novele. Quant autre conseil n'i puet metre, Si taille emprainte de tel letre, Qu'el lor donne formes veroies En coinz de diverses monnoies, Dont Art faisoit ses exemplaires, Qui ne fait pas choses si voires. Mès par moult ententive cure, A genouz est devant Nature, Si prie et requiert, et demande, Comme mendians et truande, Povre de science et de force, Qui d'ensivre-la moult s'efforce, Que Nature li voille aprendre Comment ele puisse comprendre, Par son engin en ses figures, Proprement toutes créatures. Si garde comment Nature euvre, Car moult vodroit faire autel euvre, Et la contrefait comme singes; Mès tant est son sens nus et linges, Qu'il ne puet faire choses vives, Jà si ne sembleront naïves. Car Art, combien qu'ele se paine Par grant estuide et par grant paine, De faire choses quiex qu'el soient, Quiexque figures qu'eles aient, Paingne, taingne, forge, ou entaille Chevaliers armés en bataille, Sor biaus destriers trestous couvers D'armes yndes, jaunes, ou vers, Ou d'autres colors piolés, Se plus piolés les volés;
[p. 011] Toujours sans interruption 16877 Nouvelle génération. Ne pouvant du reste mieux faire, En son empreinte elle les serre, Comme en ses coins le monnayeur, Et leur donne forme et couleur Propres, dont Art fait ses modèles Qui ne fait pas choses si belles. Car toujours, comme mendiant Devant Nature suppliant, De l'imiter moult il s'efforce, Ignorant qu'il est et sans force, Toujours, avec un soin jaloux, L'implore et prie à deux genoux Qu'elle lui veuille bien apprendre Ses secrets et faire comprendre, Pour reproduire en ses travaux Les objets qu'elle a faits si beaux. Il regarde comme elle opère, Car il voudrait telle œuvre faire, Mais en singe la contrefait. Tant simple et faible et vain il est Qu'il ne peut faire créature Vivante à l'égal de Nature. Car l'Art en un travail sans fin Se peine et s'étudie en vain A faire mainte et mainte chose, Quelque figure qu'il compose. Sur beaux destriers tout couverts D'ornements bleus, jaunes ou verts, Chevaliers armés en bataille Qu'il peigne, teigne, forge ou taille, Ou de tous sens bariolés Si plus colorés les voulez:
[p. 012] Biaus oisillons en vers boissons, 16711 De toutes iauës les poissons; Et toutes les bestes sauvages Qui pasturent par ces boscages; Toutes herbes, toutes floretes, Que valetons et puceletes[5] Vont en printens ès bois coillir, Que florir voient et foillir; Oisiaus privés, bestes domesches, Baceleries, dances, tresches De beles dames bien parées, Bien portretes, bien figurées, Soit en metal, en fust, en cire, Soit en quelconque autre matire, Soit en tables, ou en parois, Tenans biaus bachelers as dois, Bien figurés et bien portrais; Jà por figure ne por trais Ne les fera par eus aler, Vivre, movoir, sentir, parler. Ou d'alquemie tant aprengne, Que tous metauz en color taingne, Qu'el se porroit ainçois tuer, Que les especes remuer, Se tant ne fait qu'el les ramaine A lor nature premeraine. Euvre tant cum ele vivra, Jà Nature n'aconsivra: Et se tant se voloit pener Qu'el les i séust ramener, Si li faudroit, espoir, science De venir à cele atrempance, Quant el feroit son elixir, Dont la forme devroit issir,
[p. 013] Herbes verdoyantes, fleurettes 16911 Que varlets et que pucelettes[5] Vont au printemps ès-bois cueillir Quand elles viennent à fleurir: Oiseaux et bêtes domestiques, Jeux et plaisirs, danses rustiques, Beaux oiselets en verts buissons, En l'onde pure vifs poissons Et toutes les bêtes sauvages Qui pâturent par les bocages: Ou jouvenceaux beaux et courtois Et gracieux, tenant aux doigts Gentilles dames bien parées, Bien pourtraites, bien figurées: A nos yeux en vain, trait pour trait, Sur table ou mur il les pourtrait En métal, en bois, cire ou pierre, Soit même en toute autre matière; Il ne les fait d'eux-même aller, Vivre, mouvoir, sentir, parler. Qu'il apprenne tant d'alchimie Que tous métaux colore, allie, Il se pourrait avant tuer Que les espèces transmuer. S'il ne fait tant qu'il les ramène A leur nature primeraine, Qu'il travaille tant qu'il vivra, Jamais Nature il n'atteindra. Du reste, pour le pouvoir faire, Pour dans leur pureté première Ces métaux divers ramener, Il faudrait d'abord deviner Des proportions la science Pour obtenir la tempérance,