Storieta
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Lancelot ne pouvait vivre longtemps éloigné de la reine sans tomber dans une tristesse profonde, et sa mélancolie ne pouvait échapper à l'attention de Galehaut. «Cher compain, lui dit-il un jour, je sens que je me meurs.--Ah! Lancelot, j'ai deviné la cause de votre malaise, elle est à Logres: il faudrait, pour vous conforter, la vue de votre dame; travaillons donc à nous rapprocher d'elle. Nous pouvons envoyer à la cour un message que nous confierons à Lionel: Lionel sait nos pensées, il les rendra mieux que personne.»

Lionel fut appelé: «Écoute, bel ami, lui dit Galehaut, nous allons t'envoyer à la cour du roi Artus. Tu demanderas d'abord la noble dame de Malehaut, de la part de son ami, le seigneur des Îles lointaines. Quand tu seras seul avec elle, tu lui diras de te conduire à la reine; et quand tu seras devant cette rose de toutes les beautés, ce parangon de toutes les dames, tu lui apprendras que tu es fils du roi Bohor et cousin de Lancelot. Elle demandera des nouvelles de son ami; tu répondras que loin d'elle il ne peut être en bon point, et que, tous les deux, nous craignons d'être mis en oubli, lui par elle, moi par ma dame de Malehaut. Si elles veulent nous rendre heureux comme au temps où nous étions près d'elles, elles trouveront facilement un moyen de nous rappeler.»

Lionel se disposa à fournir le message. Quand il fut au monter, Galehaut lui recommanda de ne confier à personne au monde le secret de son voyage: la moindre indiscrétion pouvait causer de grands maux. «Avant, dit Lionel, d'en rien laisser deviner, on m'arrachera la langue.»

Il prit la voie qui conduisait le plus droit à la cour du roi Artus. Mais son voyage est tellement lié à la quête entreprise par messire Gauvain, que nous devons, avant de le suivre, raconter ce qui advint au neveu d'Artus, quand il eut franchi le carrefour des Sept voies.

XLVIII.

Nous avons passé rapidement[1] sur ce qui était arrivé à mess. Gauvain dans le carrefour des Sept voies. Provoqué par un chevalier facilement réduit à demander merci, il lui avait ordonné de se rendre à la cour d'Artus, pour remettre à Hector des Mares l'épée dont lui faisait don la demoiselle de Norgalles[2]. Le carrefour passé, mess. Gauvain chevaucha jusqu'à la rivière qui partageait en deux la forêt, et bientôt il fit rencontre d'un clerc revêtu, marchant à grands pas. «Damp clerc, demanda-t-il, êtes-vous prêtre ou ermite?--Sire, je suis un simple clerc, et je vais en toute hâte à l'ermitage voisin du château de Loverzep. Le prêtre m'y attend pour commencer l'office de Vêpres.--N'est-il pas dans la forêt d'autre religion?--Il y en a deux: vous avez dépassé celle qui est avant le carrefour des Sept voies. L'autre, éloignée de toute habitation, est nommée le Repost. Pour la maison où je suis attendu, c'est l'ermitage dit de la Croix parce que là fut posée, dans les temps anciens, la première croix élevée dans la Grande-Bretagne[3]. De Loverzep on compte deux lieues, et il n'y a pas d'asile plus rapproché, tant le pays est ruiné par la guerre émue entre le duc Escaus de Cambenic et le roi de Norgalles. Demain, au point du jour devra se faire devant Loverzep une grande assemblée des deux partis; si vous m'en croyez, sire, vous viendrez passer la nuit à l'ermitage de la Croix.» Le jour tombait et mess. Gauvain jugea qu'il n'avait rien de mieux à faire. «Montez en croupe, dit-il au clerc.--Oh non! sire, je suivrai l'amble de votre cheval.» Mais mess. Gauvin suivit le clerc au lieu de le précéder. Arrivés à la maison de religion, l'ermite qui l'habitait en ouvrit la porte en souhaitant la bienvenue au chevalier, tandis que le clerc se chargeait d'établer le cheval. Le prêtre après avoir désarmé messire Gauvain alla dire ses vêpres, et quand il eut fini, le manger fut disposé, frugal on doit le penser car l'ermite vivait de peu, et l'on était au vendredi.

[Note 1: Tome I, p. 332.]

[Note 2: Tome I, p. 329.]

[Note 3: Saint Graal, p. 302.]

Après le souper, l'ermite demanda au chevalier s'il était au roi Artus. «Oui, damp ermite.--Je dois connaître votre nom, car les chevaliers de la maison du roi Artus sont les plus renommés du siècle.--Comment pouvez-vous le savoir?--Par un chevalier qui, après avoir servi le monde, a longtemps partagé ma solitude. Il se nommait messire Allier. En quittant le siècle, il avait laissé à Marest, son fils, une terre dépendante de la dame de Roestoc. Mais Marest ne put la défendre contre un baron nommé Ségurade, qui faisait à la dame de Roestoc une guerre opiniâtre. Quand il eut tout perdu, il vint raconter ici ce qui lui était arrivé. Or, messire Allier, pour s'être voué à Dieu n'en était pas moins resté d'os et de chair; il me prit à conseil: Père, dit-il, celui qui ruine et dépouille son voisin, sans avoir une injure à venger, n'est-il pas pire que les Sarrasins[4]?--Peut-être aussi mauvais, ai-je répondu, _mais non pire.--Et Jésus-Christ me tiendrait-il compte de mon voyage, si j'allais le venger outre-mer?--Assurément.--Eh bien! j'irai combattre ceux qui ne valent pas mieux que les Sarrasins._» Il prit congé de moi, et se maintint dans la seule tour restée de son héritage, sans renoncer pourtant aux draps de religion. Je pense même qu'il ne tardera pas à revenir, car on m'a dit qu'un preux chevalier errant avait réduit à merci le tyran Ségurade[5]. Messire Allier me parlait souvent des chevaliers de la maison du roi Artus, de messire Gauvain, de Sagremor le desréé; surtout il m'avait recommandé de ne jamais voir un compagnon de la Table-Ronde sans chercher à connaître son nom.

[Note 4: Le ms. 751, fº 124 porte: «Pire que Saladin». Ce nom semble rapporter la composition à la fin du douzième siècle; vers 1190.]

[Note 5: Voyez t. I, p. 310.]

--Je n'ai jamais caché le mien, dit alors le chevalier; et je ne veux pas commencer avec vous. On m'appelle Gauvain, le neveu du roi Artus.--Ah! messire Gauvain, soyez de tous les chevaliers le mieux venu! Tout le siècle parle de votre prouesse, et j'ai honte de vous avoir si peu honoré. Vous plairait-il de dire où vous allez?--Oui; je voudrais gagner la terre du prince Galehaut, le fils de la Géante[6], et j'ai l'espoir d'y trouver un jeune chevalier qui passe en prouesse tous les autres. Vous m'avez parlé d'une guerre émue entre le roi de Norgalles et le duc de Cambenic: de quel côté pensez-vous que soit le bon droit?--Du côté du duc Escaus; car le roi Tradelinan avait profité d'un séjour du duc à la cour du roi Artus pour fortifier un château qui donne entrée à la terre de Cambenic: mais plus tard, le duc Escaus l'a repris et donné à un preux chevalier, ami de l'une des deux filles de Tradelinan.»

[Note 6: Dans le Tristan, la «géande» est femme de Brunor de l'Île aux géants; elle meurt ainsi que Brunor de la main de Tristan, et Galehaut leur fils, arrivé pour les venger, pardonne au meurtrier.--Pour ce qui est d'Allier, son histoire est racontée un peu autrement, dans la partie inédite du livre d'_Artus_ (ms. 337). Il était seigneur de Taningue et avait vu mourir tous ses fils, à l'exception du plus jeune, dans un combat contre les Saisnes qui avait aussi rendu veuve la dame de Roestoc. Alors Allier avait pris les draps de religion et n'avait plus fait parler de lui. On lui donne pour fils Helain de Taningue, que nous avons vu (t. I, p. 315), armé chevalier par mess. Gauvain. C'est le même fonds de récit vaguement suivi par l'auteur du roman de Tristan.]

Gauvain reconnut, dans le preux chevalier dont parlait l'ermite, son frère Agravain qu'il avait naguères retrouvé dans ce château des marches de Norgalles. «Jusqu'au présent jour, continua l'ermite, le duc a gardé l'avantage; mais, comme il a perdu son fils, il ne voudra pas entendre à la paix avant d'avoir vengé cette mort.--J'irais volontiers, dit mess. Gauvain, à l'assemblée dont vous me parlez, si vous pouviez m'indiquer la voie.»

L'ermite fit un signe au clerc qui se leva et conduisit aussitôt mess. Gauvain jusqu'aux abords de Loverzep. En sortant de la forêt de Brequehan, ils virent les deux partis déjà aux prises. Les chevaliers du roi de Norgalles semblaient en avoir le meilleur. Mess. Gauvain, quand il eut donné congé à son guide, hésita quelque temps avant de prendre fait et cause pour un parti. Du côté de Norgalles il voyait un chevalier faisant de merveilleuses prouesses; personne ne lui résistait, il paraissait devoir emporter l'honneur de la journée. C'était Giflet fils Do, le même qu'Hector avait naguères abattu devant la Fontaine du Pin[7]. Il s'était mis avec les chevaliers de Norgalles, sans trop savoir de quel côté était le droit. Mess. Gauvain cependant laçait son heaume, puis allait enfin se placer au premier rang des chevaliers de Cambenic. Bientôt il pénétrait dans les rangs des Norgallois, et les faisait renoncer à poursuivre leurs adversaires, frappant devant lui à droite et à gauche, renversant tous ceux qui tentaient de le retenir. «Quel peut être ce chevalier?» pensait Giflet; il vaut à lui seul une échelle entière.» Et brochant des éperons, il voulut tenter de l'arrêter à son tour: mais du premier choc il fut renversé, et quand son écuyer l'ayant remonté il voulut suivre celui qui lui avait donné une si rude leçon, non pour tenter une revanche mais afin de savoir qui il était, les Norgallois, privés du secours de Giflet et menacés par un autre chevalier plus terrible, plient, reculent et enfin abandonnent le champ de bataille. Or mess. Gauvain n'avait pu reconnaître Giflet, qui n'était pas adoubé de ses armes ordinaires: vous pouvez juger de leur joie commune, quand ils eurent levé leurs ventailles et qu'ils racontèrent ce qui leur était arrivé depuis la fâcheuse aventure de la Fontaine du Pin. Cependant, comme les guerriers de Norgalles se retiraient, le duc Escaus aperçut le neveu du roi Tradelinan, celui qu'il accusait du meurtre de son fils; il le joignit, l'abattit et lui trancha la tête. Pour mess. Gauvain et Giflet, ils ne songèrent qu'à échapper aux remercîments de ceux qui leur devaient la victoire; et, la nuit commençant à tomber, on ne les vit pas s'éloigner et prendre le chemin ferré qui devait les conduire à l'entrée de la forêt.

[Note 7: Voyez t. III, p. 292.]

La lune blanchissait déjà la plaine, quand ils y arrivèrent. Là sous un chêne étaient arrêtées deux jeunes pucelles. «Oh! dit Giflet, l'agréable rencontre! Dieu vous sauve, demoiselles!--Et vous, seigneurs, soyez les bien venus! Nous vous attendions impatiemment.--Comment saviez-vous que nous passerions ici?--Nous l'espérions au moins.» Sans plus enquérir, les deux amis descendent, quittent heaume, épée, haubert. Mess. Gauvain s'en va prendre par la main celle qu'il jugeait la plus belle; Giflet s'adresse à la seconde, et bientôt, assis tous quatre sur l'herbe menue, les demoiselles sont en même temps priées d'amour. Mais si la requête de Giflet est gracieusement accueillie, il en est autrement de celle de mess. Gauvain. «Non, sire,» dit la première pucelle «votre amour serait trop mal employé. Je suis une pauvre fille, de pauvre beauté, et je vous ai attendu pour vous conduire à la plus belle et gentille demoiselle que vous puissiez désirer.--Je n'en veux rien croire, répond mess. Gauvain; comment trouverai-je demain mieux que je n'ai aujourd'hui rencontré?--Parlez autrement, sire: quand vous aurez vu la dame à qui je suis, vous changerez d'avis et vous me saurez gré de n'avoir pas fait en ce moment votre volonté.--Quelle est donc cette incomparable merveille?--Veuillez seulement me suivre.--Allons! j'y consens. Vous, Giflet, ne viendrez-vous pas avec nous?--Demandez à ma nouvelle amie si elle y consent.--Non, répond la pucelle, j'entends de mon côté mettre à l'épreuve la prouesse de mon nouveau chevalier.»

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