Les moralistes du moyen âge (du XIIe au XIVe siècle) dont les écrits ont été conservés sont extrêmement nombreux. Mais cette énorme littérature n’a pas bonne réputation; elle passe pour ennuyeuse: «Il y aurait, disait autrefois M. Victor Le Clerc, plus d’ennui que d’instruction dans une étude approfondie sur les œuvres de ce genre[1].»
Dès 1869, G. Paris a très bien protesté contre une condamnation si générale, en ces termes: «La poésie morale et didactique, qui a formé une des branches les plus importantes et les plus fécondes de l’ancienne littérature française, a jusqu’ici moins attiré l’attention que la poésie épique et même que la poésie lyrique. Elle offre en effet moins d’intérêt... Elle n’en est pas moins très digne d’étude, non seulement à cause des lumières qu’elle jette sur l’état social, moral et intellectuel de l’ancienne France, mais encore à cause du talent très réel... qu’ont montré plusieurs de ceux qui l’ont cultivée[2].»--Depuis 1869 on a beaucoup travaillé, tant en Allemagne qu’en France, pour exhumer, restaurer et mettre en lumière favorable ces monuments jadis si dédaignés. A quoi personne n’a contribué autant que les deux maîtres qui laisseront dans nos études de si profonds sillons conjugués, G. Paris lui-même et P. Meyer. Néanmoins, l’ancienne opinion persiste[3], et il reste beaucoup à faire[4].
Il reste beaucoup à faire: plusieurs ouvrages de premier ordre ou simplement intéressants, comme le _Roman des romans_[5], la _Petite Philosophie_[6], le _Contenz du monde_[7], l’_Exemple de riche homme et du ladre_[8], le _Livre de Mandevie_[9], sont encore inédits. C’est à peine si les premiers travaux d’approche pour l’étude des sources de la célèbre compilation intitulée _la Somme le roi_[10]--l’«Imitation» du XIIIe siècle,--dont quelques morceaux sont sans contredit les chefs-d’œuvres de la littérature édifiante du moyen âge, ont été exécutés. Pour ne parler que des écrits en langue d’oil, il n’existe encore que des éditions insuffisantes de ceux, pourtant bien connus, et qui méritent de l’être, d’Étienne de Fougères, de Guiot de Provins, d’Hugues de Berzé, de Robert de Blois, de l’auteur du Chastie Musart, de Gervais du Bus, etc. La plupart de ces monuments ont été datés par à peu près; au point que, sur les dix, choisis parmi les plus importants, qui sont étudiés ici, il s’en est trouvé jusqu’à cinq dont les dates ont dû être rectifiées. Enfin les plus étranges erreurs d’interprétation et d’appréciation ont été commises par les modernes qui ont pris une connaissance sommaire de cette littérature ou qui ont essayé de s’en servir pour illustrer l’histoire des mœurs[11].--Pour tous ces motifs, il est certain que les moralistes français du moyen âge ne se présentent pas encore à leur avantage, ni même sous leur véritable physionomie, devant le public d’aujourd’hui.
Il faut avouer, du reste, que le préjugé traditionnel n’est pas sans quelque fondement. Tous les moralistes du moyen âge ne sont pas dignes d’attention: il en est de parfaitement insipides; il importe de les classer.
Les derniers historiens-nomenclateurs de la littérature moralisante du moyen âge[12] se sont évertués, comme de juste, à en répartir tous les monuments connus sous un certain nombre de rubriques, telles que: traités de morale ex professo, exhortations (sous forme de sermons, de débats, d’allégories), «chastoiemens» ou «enseignemens», revues plus ou moins descriptives ou satiriques des «états du monde», etc.[13]. Il sera toujours malaisé, soit dit en passant, de dessiner de pareils cadres d’un trait très ferme parce que beaucoup d’œuvres ont un caractère mixte, et participent simultanément de l’exhortation religieuse, de l’avertissement pédagogique et de la satire proprement dite, à divers degrés. En fait, les nomenclateurs ont été souvent fort embarrassés: G. Paris a été conduit à mentionner le Petit Plet, de l’anglo-normand Chardri, qui, dans la littérature du moyen âge, est ce qui ressemble le plus au Candide de Voltaire, parmi les exhortations religieuses; A. Piaget, qui fait une catégorie à part des «Bibles» (entre le Poème moral et le Besant de Dieu), et qui situe le Reclus de Molliens entre Fauvel et Rutebeuf, ne suit aucun ordre apparent. Une controverse s’est élevée récemment pour éclaircir la notion de l’_Ensenhamen_ dans la littérature provençale du XIIe et du XIIIe siècles; il en ressort clairement que la définition de l’«ensenhamen» est arbitraire[14].
Le point de vue de l’histoire littéraire n’étant pas celui où j’ai l’intention de me placer, il suffit d’avoir signalé ces classifications méthodiques, qui seraient à reviser. Pour celui qui, comme c’est mon cas, ne s’intéresse aux moralistes du moyen âge qu’en historien, c’est-à-dire en tant que leurs œuvres peuvent servir à faire connaître les manières d’être, de penser et de sentir des hommes de leur temps, il n’est guère qu’une seule distinction importante: d’une part, ce qui est original, sincère, directement observé, ou ce qui traduit d’une manière typique des idées jadis courantes; d’autre part, ce qui est d’emprunt ou complètement banal.
Si l’on élimine d’office tous les écrits parénétiques, didactiques et moralisants du moyen âge qui n’ont aucune valeur historique parce qu’ils sont purement et simplement traduits, ou composés de centons d’ouvrages antérieurs, le déchet est déjà très notable. Or, on le doit. En effet, que faire, par exemple, des poèmes français[15] et provençaux[16] qui sont traduits ou imités du De quatuor virtutibus attribué à Martin, évêque de Braga au VIe siècle? L’opuscule même du pseudo-Martin, qui fut si longtemps populaire, se compose tout entier de phrases, juxtaposées ou ressoudées, qui furent extraites de Sénèque à une date indéterminée[17].--Cette première opération, préalable, fait sortir du cercle à considérer la plupart des œuvres en latin, qui jouiront jadis de la plus grande réputation, comme les Distiques du pseudo-Caton et le Moralium Dogma philosophorum, et les nombreuses traductions ou adaptations qui en furent faites à l’usage des laïques[18].
On peut jeter en second lieu par-dessus bord les moralistes qui, faisant de la littérature sur des sujets de morale, ont parlé, ou prêché, pour ne rien dire que de banal, de fade et d’impersonnel.--Les écoles de la France au nord de la Loire ont produit, particulièrement au XIIe siècle, une foule de clercs habiles à développer en style noble et fleuri les lieux communs classiques: ils ont eu du talent, autant, et du même ordre, que les rhétoriciens de l’Empire romain finissant et les humanistes des temps modernes. Mais que faire d’écrits si artificiels qu’ils n’ont la couleur d’aucun temps? Le Libellus de quatuor virtutibus honestæ vitæ d’Hildebert de Lavardin († 1133) est une pièce d’anthologie qui pourrait être d’un familier de Boëce[19]. Dans le _Petri Abelardi Carmen ad Astralabam filium_[20], un chef-d’œuvre en son genre, dont les distiques sont si bien frappés et dont les sentences sont restées proverbiales pendant des siècles parmi les écoliers, les compilateurs et les scoliastes, il n’y a presque rien qui n’eût pu couler de la plume d’un familier de Léon X.--D’autres, écrivant en langue vulgaire, ont ressassé plus ou moins grossièrement les articles élémentaires de l’enseignement chrétien: misère de la condition humaine, vanité du monde, mépris de la chair, nécessité de la pénitence, imminence du jugement dernier, etc. C’est le cas de presque tous les auteurs de «sermons» en vers, depuis Guichard de Beaujeu († 1137). Ces sermons, et les pièces analogues (comme Li Ver del Juïse et La diete du corps et de l’ame par Pierre), ont peut-être édifié jadis les gens qui les entendaient lire[21]; mais, aujourd’hui, il est inutile de les presser: si ce n’est au point de vue de l’histoire de la langue, ils ne contiennent pas un atome de substance historique.
Il est encore toute une série d’écrits qui ne sauraient être retenus et qui ont fort contribué au fâcheux renom de la littérature moralisante du moyen âge; ceux qui traitent des Vertus et des Vices par allégories. De tous les ornements littéraires, en général pitoyables, dont les écrivains du moyen âge se sont plu à parer leur pensée, ou à masquer le néant de leur pensée, l’allégorie est celui qui est, depuis longtemps, le plus complètement passé de mode; aucun qui répugne davantage à nos goûts de simplicité. Il est très difficile aujourd’hui de supporter la lecture des moralistes allégorisants du XIIe, du XIIIe et du XIVe siècles; aussi bien de l’_Anticlaudianus_ d’un Alain de Lille, qui n’était pas sans mérite, que du De Contemptu mundi d’un Bernard de Morlas, qui était un sot, ou du De claustro animæ de cet inepte bavard, le chanoine Hugues de Fouilloi. Les émules de ces auteurs qui ont écrit en langue vulgaire de France ont recouvert de prétentions qui ne sont pas moindres un vide aussi profond. Raoul de Houdan, l’auteur du Roman des eles de prouesse et du Songe d’enfer est, chez nous, le plus brillant représentant de cette veine: dans le Roman des eles, il disserte à loisir sur les deux ailes de Prouesse, Largesse et Courtoisie, et sur les sept plumes de chacune de ces ailes, ce qui fait quatorze plumes; dans le Songe d’enfer, il entreprend, transformé en pèlerin, un voyage vers la «cité d’Enfer», en passant par les villes de Convoitise et de Foi-Mentie, et il se laisse mener, par Ivresse, à Château-Bordel. Au Songe d’Enfer de Raoul de Houdan, plusieurs rimeurs français, contemporains ou postérieurs, ont donné des pendants, sous le titre: Voie de Paradis, qui sont dans le même genre.--Ces thèmes bizarres ont eu par la suite, comme on sait, la plus extraordinaire fortune. Ils se sont magnifiquement épanouis à l’étranger. Dante s’en est inspiré dans la Divine Comédie. Le livre qui, après la Bible, a été, est peut-être encore le plus répandu dans le monde anglo-saxon, le Pilgrim’s Progress du prédicant John Bunyan, dérive du Pèlerinage de la Vie humaine de notre bon moine bas-normand Guillaume de Digulleville († après 1358), qui fut traduit en partie par Chaucer. Mais la flamme intérieure de Dante et de Bunyan, qui, vivante dans la Divine Comédie et le Pilgrim’s Progress, en a fait, pour plusieurs générations, des foyers rayonnants de beauté et de consolation spirituelle, a manqué aux précurseurs français.
Toutes ces éliminations opérées, il reste beaucoup d’écrits intéressants à divers titres, entre lesquels l’historien, curieux de connaître et de faire connaître la tournure d’esprit et les préoccupations habituelles des hommes d’autrefois, est obligé de choisir.
Comment choisir?--La liberté des choix se trouve naturellement limitée, en vue d’un ouvrage comme celui-ci, par des nécessités matérielles. Il est clair que les écrits en latin, quel qu’en soit le mérite, sont exclus d’avance, car les citer sans les traduire condamnerait les lecteurs que l’on désire atteindre à un effort dont ils ne sont pas tous capables, et les traduire risquerait d’en atténuer la saveur. D’un autre côté, les œuvres qui, comme le Livre du chevalier de La Tour Landry pour l’enseignement de ses filles se composent essentiellement d’une enfilade d’historiettes, sont disqualifiées aussi, car elles échappent à l’analyse: tout ce qui n’y est pas emprunté doit être lu in extenso; il n’y a qu’à y renvoyer[22].