Storieta
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Ce deuxième tome de l’« Encyclopédie morale du XIXᵉ siècle » se présente comme un vaste tableau sociologique de la France de l’époque, en commençant par une description détaillée de la condition des enfants du peuple, de leurs lacunes éducatives et de leurs trajectoires – du travail manuel aux prisons, en passant par les excès de la boisson. L’auteur enchaîne ensuite sur les différences entre les classes moyennes et aristocratiques, les habitudes vestimentaires, les professions juridiques (procureurs, notaires) et les influences de la mode, du théâtre et de la littérature sur la jeunesse parisienne. Le texte s’attarde sur les figures de procureurs ambitieux, les notaires respectés, les duels et les scandales de la cour, tout en évoquant les débats politiques qui précèdent la Révolution, offrant ainsi une fresque vivante des mœurs, des passions et des contradictions de la société française.

Le ton est celui d’un moraliste du XIXᵉ siècle, mêlant observation minutieuse, ironie et références à des auteurs contemporains comme Rousseau, Voltaire ou Buffon. Le style, riche en digressions et en descriptions détaillées, reflète une époque où la critique sociale se mêlait à la chronique littéraire. Les lecteurs passionnés d’histoire sociale, de costume et de culture parisienne, ainsi que ceux qui apprécient une prose dense et érudite, trouveront dans ce volume une source précieuse pour comprendre les dynamiques de la jeunesse, du travail et des élites avant les bouleversements révolutionnaires.

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Les enfants du peuple poussaient le défaut d’instruction jusqu’à ignorer souvent les éléments de la lecture et de l’écriture; ils conservaient les idées religieuses qui leur avaient été inculquées par leurs mères dès le berceau, ou par les frères de la Doctrine chrétienne, chargés de l’explication du catéchisme. Une partie de cette jeunesse, livrée à elle-même ou rebelle à l’autorité paternelle, tombait dans de graves désordres, conséquence inévitable de la paresse et de l’oisiveté, et allait peupler les prisons. On voyait cependant parmi ces mauvais sujets des fils qui aimaient et respectaient la femme qui leur avait donné le jour. Les autres individus de cet âge, sachant lire, écrire et même un peu compter, formés au travail par l’exemple, embrassaient de bonne heure une profession qu’ils ne quittaient guère, devenaient de bons ouvriers; ils épousaient les intérêts de leurs maîtres, pratiquaient certains devoirs religieux, et se montraient soumis à leurs parents. Malheureusement la passion du vin, même sans être portée à l’excès, les entraînait à des dépenses qui, continuées pendant l’âge mûr, détruisaient toute espérance de ces précieuses économies, la richesse des classes pauvres.

Dans les enfants de la classe moyenne, vous trouviez une éducation incomplète, mais saine; des croyances religieuses, mais sans l’instruction qui produisait des convictions fortes et durables au temps de Louis XIV. Cette classe offrait encore à l’observateur attentif de bonnes traditions, l’amour du travail contracté dans les colléges, des principes d’ordre et d’économie que les passions ébranlaient pendant la première ivresse du plaisir. Les jeunes gens adoptaient un état dans lequel on ne les voyait pas toujours persister, parce qu’il avait été choisi parfois au hasard, et sans que les pères eussent eu les moyens de reconnaître la véritable vocation de leurs fils. Les pères étaient les maîtres et les oracles de la famille, mais leur ascendant commençait à décliner par différentes causes, entre lesquelles il faut compter la familiarité introduite entre les pères et les enfants par les préceptes de Jean-Jacques Rousseau mal compris, ou exagérés dans l’application.

La légèreté, la dissipation, la recherche de la parure, et une certaine fatuité assez répandue, étaient les défauts de cet âge. Les femmes occupaient une grande place dans la vie du jeune homme. Assidu, empressé, galant auprès d’elles, il leur témoignait beaucoup d’égards; mais il était enclin à se vanter de ses conquêtes, quoiqu’elles ne fussent pas toujours propres à donner de l’orgueil. Malheur à ceux qui choisissaient mal les objets de leur passion ou de leur fantaisie: ils contractaient, dans un commerce avec des êtres sans élévation et sans politesse de mœurs, quelque chose de commun qui restait attaché comme une espèce de rouille au talent lui-même, et trahissait toute la vie les mauvaises habitudes de la jeunesse. Les spectacles, l’acteur célèbre, l’actrice à la mode, les bals et les femmes qui en avaient fait l’ornement, quelquefois des discussions sur le mérite des écrivains du jour qui venaient d’apparaître avec éclat, tels que Colin d’Harleville, Fabre d’Eglantine, Peyre, l’auteur de l’_École des pères_, formaient le fond des conversations; on louait ou on critiquait, suivant son opinion, les candidats de la renommée, mais personne n’était jaloux de leur célébrité naissante. Quant aux écrivains en possession de la gloire, la jeunesse en général leur offrait le culte d’une admiration passionnée.

Je ne sais par quel hasard presque tous les jeunes favoris des muses, à cette époque, avaient fait ou faisaient leurs premières armes dans l’étude enfumée d’un procureur; aussi ne cessait-on d’y mêler les discussions attrayantes de la littérature aux travaux fastidieux de la procédure. On ne trouvait pas ce mélange d’occupations de l’esprit avec les travaux arides de la profession chez les notaires, où tous les livres, autres que ceux du droit, étaient mis à l’index et proscrits sans pitié. Plus de liberté produisait plus d’esprit chez les clercs de procureur. Amis des lettres, ils se croyaient d’Athènes, et accusaient les clercs de notaire d’appartenir un peu à la Béotie. Ceux-ci, de leur côté, regardaient les élèves de la chicane comme entachés d’une espèce de roture et nourris à une mauvaise école. Ce dernier reproche ne manquait pas de vérité. En effet, les jeunes gens, endoctrinés par les successeurs de Rolet, avaient sous les yeux des exemples d’improbité dont leurs patrons se faisaient trop souvent un jeu. Je me rappellerai toujours ce mot d’un cynisme extraordinaire qui sortit de la bouche d’un certain coryphée de la compagnie. Un jour, devant ce fanfaron d’improbité, ardemment occupé du soin de bâtir une fortune scandaleuse, on parlait d’une grande affaire confiée à un pauvre diable de procureur. «Un tel, s’écria-t-il avec une rare effronterie, fripon subalterne: qu’on donne cent louis à ce faquin, et qu’on lui retire l’affaire, elle n’est pas faite pour lui.» L’avis ou l’ordre fut exécuté, et le fripon du grand air parvint à s’emparer de presque tous les biens d’un héritage immense; il se fit héritier unique ou légataire universel.

Cet important se montrait fort recherché dans son extérieur; on ne lui voyait jamais que des habits du plus beau drap de Louviers; un jabot, aussi blanc et aussi bien plissé que ses longues manchettes, sortait de sa veste entr’ouverte et laissait voir une chemise de toile de Hollande. En parlant, il jouait négligemment avec les breloques sonores de sa montre à répétition. La tête haute, l’abord froid et impérieux, la parole brève, il devenait poli, insinuant, mielleux avec les clients qu’il voulait acquérir ou tromper; mais, du moment où il craignait de se voir déçu dans ce calcul d’avidité, il éclatait avec violence, et ses procédés achevaient de révéler un caractère affreux. On s’instruisait chez lui parce que son étude avait la vogue et une fort belle clientèle; mais ses clercs le méprisaient au fond du cœur. A la même époque, j’ai rencontré, dans la même profession, un autre type original, digne du pinceau de Regnier ou de Molière. Ce noir suppôt de Thémis avait choisi son repaire dans une assez vilaine rue; sa maison délabrée était de la plus chétive apparence, et n’avait qu’une porte bâtarde. Quand vous l’aviez franchie, un corridor assez obscur vous conduisait à une étude enfumée, dont les clercs assez âgés ressemblaient à des recors. En entrant dans un cabinet encore plus obscur que l’étude, je n’aperçus pas sans quelque émoi un spectre d’une stature colossale et d’une vieillesse ferme et vigoureuse. Il avait un bonnet de laine rouge dressé sur sa tête; une redingote d’un gros drap gris, salie par le tabac, le couvrait tout entier. Des mains fortes, mais sèches et osseuses, garnies d’ongles noirs, longs et recourbés comme des serres d’oiseau de proie, sortaient de ses manches avec une partie de l’avant-bras. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, jetaient un feu sombre sous d’épais sourcils, dont quelques poils hérissés se relevaient vers un front plissé de rides. Du fond de sa vaste poitrine sortait une voix forte et menaçante qui devenait aiguë et criarde dans les fréquents accès d’une colère prompte à s’allumer. Cet individu, rongé d’avarice, dévoré d’amour de l’argent, plein de fourberie, semblait être le monstre de la chicane personnifiée. A son aspect, je tremblais sur le seuil de son cabinet, je tremblais en l’approchant, et à peine si je parvins à balbutier quelques mots de l’affaire pour laquelle on m’avait envoyé vers lui. Mon procureur, au contraire, était un beau fils, il avait des prétentions à passer pour un homme du monde; à mon retour, je me trouvais en verve, et je l’amusai beaucoup en lui improvisant le portrait de son odieux confrère. Au reste, il ne faudrait pas juger la compagnie sur ces deux modèles: en effet, quoique un peu décriée, elle renfermait un assez grand nombre d’honnêtes gens; et tel procureur de l’époque était un véritable juge de paix avant que la loi eût institué ces magistrats de la conciliation. Quant aux notaires, leur compagnie jouissait encore de l’estime et de la confiance générales, malgré quelques échecs causés par la manie des affaires, qui commençait à s’introduire dans leur cabinet. Les jeunes gens qui aspiraient au notariat contractaient de bonne heure des habitudes d’ordre, de régularité, de probité sévère; mais on s’apercevait déjà qu’il manquait beaucoup de choses à leur instruction, comme à celle de leurs patrons; elle ne suffisait plus aux besoins de la société et à la variété des transactions. Il y avait une ligne de démarcation entre les clercs de notaire et les clercs de procureur, et on les distinguait sans peine au premier coup d’œil, quoiqu’ils suivissent également la mode à laquelle ils n’étaient pas moins soumis que les femmes.

Les cheveux d’un jeune homme du temps, relevés à racines droites sur son front, couronnaient sa tête par un toupet crêpé, pommadé, poudré à frimas, et accompagné de deux rangs de boucles circulaires qui rejoignaient la queue enfermée dans un ruban de soie noire. Cette mode exigeait des papillotes deux fois par semaine avec frisure complète, opération fort longue, pendant laquelle jeunes et vieux, grands et petits, prenaient un singulier plaisir à écouter les nouvelles dont les artistes en perruques étaient toujours abondamment pourvus. Suivant la tradition, le pompeux Buffon cessait chaque matin de donner audience à son esprit, afin de prêter une oreille complaisante à la chronique du jour, racontée d’une manière originale et familière par son barbier en titre.

Pour qu’un jeune homme fût à la mode, il lui fallait un habit de drap fin ou de soie, suivant la saison, qui serrât exactement la taille et les bras, car on avait la prétention de paraître mince; l’embonpoint sentait la roture, et le ventre était à l’index, comme chose prohibée. L’élégant petit-maître sortait encore un gilet d’une étoffe chinée ou d’un drap chamois, des culottes de sénardine couleur jaune pâle ou gris de lin, des bas de soie à raies longitudinales et variées, des souliers étroits et lustrés à la cire luisante, des boucles d’argent taillées à facettes comme le diamant. L’été, on lui voyait un léger bambou à la main; l’hiver, il jetait sous son bras gauche un énorme manchon à longs poils soyeux, dans lequel il se serait bien gardé de cacher ses mains quand il se promenait aux Tuileries ou au Palais-Royal. N’oublions pas le chapeau de castor, qui, pendant un ou deux ans, fut d’une hauteur démesurée. Paris l’avait emprunté aux Hollandais. Je pourrais bien retracer ici ce qu’on appelait le négligé pour une certaine classe de jeunes fashionables du haut parage, auxquels on pouvait appliquer ce trait de Gilbert:

En habit du matin, Monsieur promène à pied son ennui libertin.

Je me contente de dire que ces dandys portaient alors des pantalons de peau de daim très-fine qui étaient si étroits, qu’on ne pouvait les mettre la première fois qu’avec le secours de deux personnes. De là, un mot plaisant du comte d’Artois, qui, jeune, évaporé, se montrait fort attentif à suivre la mode. Son valet de chambre lui présentant un pantalon de cette espèce: «Si j’y entre, dit-il, je ne le prends pas.»

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