Storieta
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Mon Cher Ami,

L'an passé, je risquais mon premier livre; et ce livre,--très jeune,--vous teniez à le présenter vous-même au public, à le couvrir de votre nom comme d'une égide. Vous écriviez une préface exquise, et je sais que beaucoup de gens sans indulgence ont pardonné à l'auteur par admiration pour le préfacier.

Elle n'était pas seulement très belle, cette préface. Elle était adroite, et presque insidieuse. Elle piquait la curiosité du lecteur. Le lecteur n'aime rien tant que découvrir la personne de l'écrivain derrière ce qu'il écrit. Cette découverte lui présente tout l'attrait d'une incursion furtive dans les coulisses du théâtre littéraire. Votre préface, mon ami, conduisait le lecteur dans notre intimité. Vous racontiez véridiquement le hasard singulier qui nous mit en relations, et comment je fis ma première visite à Pierre Lou s un quinze juin, jour de Grand Prix.--A mon tour de conter mon anecdote. Mon ami, nous sommes de plus vieilles connaissances que vous ne pensez: je vous ai rencontré pour la première fois,--la vraie première fois,--six ans avant le quinze juin que je rappelais tout à l'heure. Mais de cette rencontre-ci, vous ne pouvez point avoir gardé mémoire,--et pour cause.

J'avais vingt ans bien juste. J'allais partir pour un très grand voyage--pour le Sénégal, les Antilles et New-Orléans. Et je passais à Marseille, chez un ami, ma dernière semaine de France. Une nuit d'insomnie entêtée; j'avisai sur ma table les trois ou quatre derniers romans parus, et j'en pris un au hasard, qui me séduisit par sa robe couleur de citron pâle et son titre imprimé en bleu. Ce roman s'appelait Aphrodite. Je l'ouvris au milieu, comme on ouvre toujours les romans, et j'essayai, par son secours, de conquérir le sommeil.

Or, le sommeil fut insaisissable. Vainement j'allai jusqu'à la dernière page, puis je repartis de la première. Je recommençai. Je recommençai encore. Peine perdue: l'aurore me trouva éveillé. Dans cette seule nuit, j'ai lu six fois tel chapitre que je relis encore,--je le dis très bas, à cause de votre modestie,--comme je relis les classiques impeccables de mon cher XVIIe siècle....

Depuis, j'ai médité sur cette nuit de lecture. Nul livre jamais, c'est positif, ne m'a conquis comme fit Aphrodite. Et j'étais probablement alors un lecteur plus sévère que je ne suis devenu. J'étais un écolier de la veille. Sophocle, Racine, La Bruyère m'avaient enseigné le dédain des modernes et de leurs procédés: le romantisme et le naturalisme m'irritaient pareillement. Je méprisais les tumultueux, les bouches rondes, les excessifs, comme autant de catégories d'impuissants. Je détestais toutes brutalités, toutes violences, toutes emphases. Je haïssais le mouvement qui déforme la ligne. Oui vraiment, j'étais un féroce lecteur, sectaire, et tout à fait intransigeant dans sa religion....

Au fait, mon cher ami, voilà pourquoi votre Aphrodite s'empara si vite de moi, et me posséda entier. C'est qu'elle était de ma religion,--la religion des belles lignes harmonieuses et immobiles, la religion de la Beauté toute nue et toute pure. Très exactement, vous me donniez la déesse même adorée en mon temple; et vous me la donniez vivante, toute chaude, en place des statues froides qui seules m'étaient encore connues. A plusieurs siècles de distance, une œuvre littéraire nous apparaît en effet comme figée et morte. Si belle qu'elle soit, elle ne vibre plus: sa chair s'est muée en marbre. Or, nous ne pouvons aimer d'amour qu'une chair vibrante.--_Aphrodite_ fut ma première maîtresse,--oui, la première matérialisation de mon désir.

Mon cher ami, c'est en lisant Aphrodite que j'ai compris la possibilité d'écrire à notre époque des livres tout ensemble modernes et antiques,--classiques et vivants. Votre exemple a tracé ma route. Si j'ai donc pris la plume à mon tour, vous en êtes responsable un peu, vous, de qui je me sens profondément le disciple. Je vous demande donc aujourd'hui, mon maître, d'accepter la dédicace du livre que voici. Il fut écrit pour vous. Vous plaira-t-il? je l'ignore. Accueillez-le quand même, comme un gage de mon admiration fervente pour votre œuvre, et de mon amitié pour vous.

C. F.

Dans la cour, plantée de grands flamboyants ombreux, entre la maison et la grille, les deux coureurs tonkinois avancèrent le pousse, un pousse très élégant, laqué et argenté. Et ils s'attelèrent entre les brancards, en flèche. Après quoi, ils attendirent le maître, immobiles comme des idoles jaunes vêtues de soie. Pousse et coureurs faisaient un coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait beaucoup d'originalité, et possédait d'ailleurs une Victoria et de beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d'aller en pousse, et de violer la mode,--luxueusement.

Il était quatre heures, l'heure où l'on s'éveille de la sieste. Le docteur ne recevait pas plus tard,--procédé discret, dans un pays où les rues sont désertes jusqu'au déclin du soleil.--Ce jour-là, Raymond Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d'avant dîner, mais pour quelques visites demi professionnelles, qu'il espaçait d'ailleurs largement, sa tactique étant d'être rare.

Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis criards aux coureurs, et s'immobilisa tout à coup, doucereuse: le maître paraissait. Il descendit le perron, d'un pas jeune quoique déjà traînant, caressa du doigt le sein de la femme à travers le ke-hao de soie noire, et monta dans le petit véhicule qui partit à fond de train, les Tonkinois courant à toutes jambes pour que le vent de la vitesse rafraîchit le visage de l'homme d'Occident. Aux fenêtres, par les fentes des volets clos au soleil, des regards de femmes admirèrent la joliesse des livrées blanches bordées de pourpre,--admirèrent la grâce du promeneur, plus séduisant que le luxe dont il s'entourait. Le docteur Mévil était aimé des femmes,--d'abord parce qu'il les aimait, et qu'il n'aimait qu'elles, ensuite parce qu'il était beau d'une beauté qui les troublait toutes, d'une beauté sensuelle et molle jusqu'à l'indécence. Il était blanc et blond, avec des yeux bleu foncé trop longs, et une bouche petite et rouge Quoiqu'il eût trente ans passés, il paraissait adolescent, et quoiqu'il fût robuste, on l'imaginait délicat. Ses longues moustaches claires le faisaient ressembler à un Gaulois décadent, que les siècles se seraient fait un jeu d'affiner et d'adoucir.

Ressemblance de hasard: Mévil se vantait d'être suffisamment civilisé pour que tous les sangs de toutes les origines se fussent mélangés dans ses artères également.

Le pousse trottait entre les arbres des rues, à l'abri du soleil oblique, mais meurtrier quand même comme une massue. Du bout de sa canne, le maître guidait les coureurs. Pour les arrêter, il dit: «Toï!» en les frappant sur l'épaule. Et ils entrèrent dans un jardin qui précédait une villa. Le long de la grille, plusieurs voitures attendaient, avec des grooms annamites, hauts comme leurs bottes, cramponnés aux mors des chevaux.

--«Tiens, fit Mévil, c'est le jour de cette chère petite, je n'y avais pas pensé.»

Il hésita, puis haussa les épaules, et chercha dans sa poche un porte-cartes dont il vérifia le contenu,--plusieurs billets de la Banque Indo-Chinoise. Après quoi, Raymond Mévil jeta sa canne à l'un des boys accourus au-devant de lui, et entra.

La maison, vieille et vaste, était tout à fait coloniale. Deux antichambres conduisaient au salon, relégué dans l'aile la plus sombre, et prolongé par une véranda fermée de stores opaques. Tout cela était grand à s'y perdre, et haut comme une église; les cloisons ne montaient pas jusqu'au plafond, et l'air tiède circulait sous les solives. En bas, il faisait frais, et les meubles, tous d'ébène incrusté de nacre, fleuraient une odeur indigène.

Dans le vestibule, Raymond Mévil heurta quelqu'un qui sortait,--un personnage grave et glabre, au teint de citron, aux gestes pesés,--le maître du lieu, Ariette, avocat à la Cour. Les deux hommes se serrèrent la main très cordialement; la face morne de l'avocat se contourna même pour un sourire de bienvenue qui, probablement, n'honorait pas tous ses visiteurs.

--«Ma femme est là, mon cher ami, dit-il, et c'est gentil à vous d'être venu la voir. Il y a bien longtemps que je n'avais eu le plaisir de vous rencontrer chez moi.

--Croyez bien, mon cher, affirma Mévil, qu'il n'en faut accuser que ma paresse, et que votre maison m'est toujours la plus amie de Saïgon.»

L'avocat fit une mine charmée, et sembla soulagé d'une inquiétude.

--«Je vous laisse donc, mon cher docteur. Vous savez que le Palais me réclame, comme toujours.

--Belles causes?

--Divorces, naturellement. Nous vivons dans un temps très scandaleux....»

Il s'en allait, sa serviette serrée sous son bras, le pas sec, automatique, l'air austère et étroit. Raymond Mévil lui sourit dans le dos, avec une grimace.

Dans le salon, huit ou dix femmes caquetaient, élégantes et négligées dans leurs robes saïgonnaises qui ressemblaient à des peignoirs de luxe. Mévil, du seuil, les regarda toutes d'un coup d'œil, et traversa leur cercle avec aisance pour saluer d'abord l'hôtesse, une gracieuse brune aux yeux chastes, qui lui tendit sa main à baiser.

--«Voici la Faculté, dit-elle. Quel bon vent, aujourd'hui?

--La Faculté, répondit le médecin, vient tout bonnement mettre ses hommages aux pieds du Barreau.»

Il s'inclina devant chaque visiteuse, avec des mots galants et impertinents, puis s'assit. Il fut le centre de tous les regards. Les femmes le trouvaient à leur gré, et sa réputation de Don Juan était établie.

Il ne se troubla pas et bavarda. Il ne manquait pas d'esprit, et savait faire montre de celui qui plaît aux femmes. Frivole par sa nature, il s'était étudié à le paraître plus qu'il ne l'était, et se servait de cette frivolité comme d'une arme dans les entreprises amoureuses; on lui savait gré d'être futile et féminin, et on se confiait facilement à lui, sans scrupule d'amour-propre.

--«A propos, dit tout à coup Mme Ariette, j'allais envoyer chez vous, guérisseur.

--Souffrante?

--Non, mais j'ai trop chaud. Joli décembre, hein? On ne peut pourtant pas aller à la campagne, la saison des crimes bat son plein. Alors, il faut que vous me tiriez d'affaire, n'importe comment.

--C'est un jeu d'enfant.

--Vos pilules, n'est-ce pas? je n'ai plus d'ordonnance.»

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