Ceux qui depuis vingt ans ont escrit la forme et manière de vivre parmy les grands, et qui principalement se sont trouvez honorez de courir en leurs tables et festins, ou bien, comme l'on dit, aux disners d'amis, et ceux qui familierement se donnent à souper les uns aux autres, peuvent, en lisant ce petit traité, cognoistre en partie la vérité, et le sujet de tant de changements et renversements de cuisines[4] qui se font journellement ès maisons des grands seigneurs; car ce n'est pas seulement entre les personnes de qualité où se voient ces diverses mutations; mais, descendant de degré en degré jusques aux moindres, qui, se voyants comme affaiblies par les excès des tables, se contentent maintenant à ne pas tant ouvrir de fois leurs bourses pour l'entretien de leurs bouches[5].
[Note 4: Il y avoit alors déjà des modes pour la cuisine comme pour les habits. On peut voir dans les Délices de la campagne, etc., de Nicolas de Bonnefons, 1655, in-8º, la liste et la description d'un nombre prodigieux de gâteaux, rots, plats de légumes, poissons, crèmes, depuis peu à la mode.]
[Note 5: V. sur les excès ruineux de la gastronomie, introduite en France, avec tous ses raffinements, par les Italiens de la suite des Médicis, le Discours de Bodin Sur les causes de l'extrême cherté, dans notre t. VI, p. 160-161.]
Il y a donc maintenant une reforme generale dont la cause en est assez cognüe par aucuns. Pour moy (advertissant un chacun à faire son profit), je diray que ça esté par la trop mauvaise conduite de ceux qui gouvernoient leurs maisons, donnant tout, pour puis après ne rien avoir, achetant à grand prix un petit vent de faveur, qui se dissipe le plus souvent par la plus simple pluye qui soit en la moyenne region de l'air, et par ce moyen attirer à eux des gens qui s'accordent en leurs faits, dits et actions, faisant grande chère à ceux qui bien souvent les vendent à belle mesure, n'attribuant leur labeur qu'à une parfaite gausserie[6].
[Note 6: Moquerie, duperie. Le verbe gausser et le mot gausseur sont plus employés que gausserie, leur dérivé. Il étoit toutefois en usage dans cette expression proverbiale: «_Gaüsserie_ (pour plaisanterie) à part.» Comédie des Proverbes, Anc. Théâtre, t. IX, p. 334.]
Les autres bouleversent les maisons par le jeu, par les débauches excessives, despences inutiles qui ne rapportent aucun profit, et qui ne laisse pas de coûter beaucoup, ne se contentant pas de ce que la nature leur produit: ainsi ils recherchent des nouveautez surnaturelles, qui ne servent qu'à ruyner ceux qui viennent après eux, lesquels bien souvent sont privez de la maison de monsieur tel, à cause du remboursement de la somme de quatre cens mil escus, tant du plus que du moins, que ledit tel devoit avoir par contract de constitution de rente fait et passé en l'estude de tel et tel, notaires, sans conter les autres parties des marchands en gros et en détail; de sorte qu'il se rencontre bien souvent qu'il n'y a pas de quoy faire inhumer le corps de monsieur tel, lorsqu'il est mort, contraignant quelquesfois les heritiers de jetter les clefs sur la fosse[7]. Des crieurs en tels convois ne sont guères occupez; car ordinairement les curez mesmes y perdent leurs droicts.
[Note 7: Les héritiers qui renonçoient à une succession jetoient les clefs de la maison du mort sur sa fosse. La veuve qui n'acceptoit pas l'héritage faisoit de même, et de plus déceignoit sa ceinture sur la tombe. V. Anciennes coutumes du duché de Bourgogne, titre des Fiefs.]
Cependant donc que le corps de monsieur tel (qui de riche qu'il estoit durant sa vie, est devenu après sa mort pauvre) est gisant sur la paille, a le plus souvent pour compagnie le commissaire, le greffier, le sergent, gens esveillez, qui, à la requeste d'un tel et d'un tel, pose le sceau jusqu'à ce qu'il soit déclaré quelque respondant, ou gardien des meubles. Je vous laisse à penser si, en cette rencontre, se trouve là quelqu'un qui soit venu trop tard pour avoir sa part de ce qui luy est deub, et que l'on luy dise que tout est perdu pour luy et qu'il n'y a rien à esperer, le priant bien humblement de ne s'en point fascher ains se consoler, que ne fera-t-il point? Ne donnera-t-il pas monsieur un tel à tous les diables?
Que si telle chose arrive à quelque maranière[8] ou poissonnière des halles, de quelle malediction ornera elle point le drap mortuaire de son debteur trespassé? car pour son libera, elle invoque les Diables d'Enfer pour y emporter son ame.
Pareillement, si cela s'adresse à un boucher, gens où la pitié quelquesfois trouve place, quel De profundis dira-il pour le defunct qui luy a fait perdre son bien? je ne sçay, mais au moins je croy que Dieu par luy est bien mal prié: car je croy que celuy qui se voit frustré de la somme de deux mil livres, il ne peut pas songer à autre chose qu'à sa perte.
Je me suis trouvé une fois en pareille rencontre, sçavoir d'un boucher, qui, voyant que cette femme pleuroit et se deconfortoit, voulut se mesler de luy donner quelque consolation, luy disant: mamie, malheureux sont les personnes qui ont affaires à tels affronteurs, car j'en suis logé aussi bien que vous à la levrette[9], et attrappé comme un renard[10]; c'est pourquoy vous ne vous devez tant affliger, car vos pleurs vous ferons pas plutost payer. Il se rencontra là un marchand de draps qui avoit sa part aussi bien que ces deux au gasteau, lequel, prenant la parole, dit au boucher: nous nous devons bien plus affliger, elle et moy, que vous; lors le boucher, respondant, dit: pourquoy? pour ce, dit le marchand, que si vous avez livré à M. tel des boeufs, des moutons et des veaux qui sont mangez, au moins vous a-il laissé les peaux et le reste pour maintenant en faire vostre profit, et nous n'avons rien, elle et moy, qui nous puisse d'oresnavant profiter. Ne voyla pas une belle consolation que se donnèrent ces trois personnes.
[Note 9: Nous ne connaissions pas cette singulière locution, et nous n'en comprenons guère le sens. Il peut s'expliquer, toutefois, si l'on songe que levretter, levrauder, vouloit dire poursuivre, harceler, et que, par conséquent, être levretté, levraudé, signifioit: être poursuivi, malheureux. Le premier mot se trouve dans un vieux poète, cité dans le Dictionnaire étymologique de Noël, t. II, p. 155:
..... Hélas! c'est povreté Qui, an et jour, m'a si fort levretté.
Quant à levraudé, il se trouve dans Voltaire: «Il est un peu extraordinaire, dit-il au mot Homme du Diction. philosoph., qu'on ait harcelé, honni, levraudé un philosophe de nos jours très estimable....» Ailleurs, dans les Mémoires sur sa vie, écrits par lui-même, il dit: «Je crois qu'il vaut mieux bâtir un beau château, comme j'ai fait, y jouer la comédie et y faire bonne chère, que d'être levraudé à Paris comme Helvétius, etc.» Edit. Gotha, 1790, in-8º, t. 71, p. 311.]
[Note 10: Ici, comme dans le vers de La Fontaine (le Renard et la Cigogne):
Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris, etc.,
se trouve un souvenir du jeu de damier, où l'on voit un pion représentant le renard, serré de si près par d'autres qui jouent le rôle de poules, et si bien enfermé dans un angle, qu'il ne peut plus ni avancer ni reculer. Adry, les Jeux de l'Enfance, p. 250-251.]
Or je dis que pour ne point tomber d'un si haut mal, il faut avec soin vivre avec ordre, et bon mesnage desormais; c'est pourquoy la plus part des grands, par exemple, doivent mettre une bonne reigle en leurs maisons; mais comme tous ne peuvent pas songer ny gouverner comme il faut un mesnage, et que même il n'est pas bien seant à leur condition de se mesler de la diversité de leur table, considerons premierement qu'il est bon d'avoir un homme fidèle et bien experimenté en l'oeconomie, qu'il soit absolument et du tout chef d'hostel[11], et par dessus tous les autres domestiques, et qui ne rende compte qu'au seigneur de la maison de qui il a reçeu l'ordre de commander: prenant soin qu'il ne s'y passe point d'amourettes qu'elles ne soient cogneuës pour bonne du seigneur et de la dame, pour autant que sous telles amitiez, il se fait ordinairement d'estranges droleries, qui bien souvent passent pour scandaleuses et de nul effet; aussi est-ce le point principal, à quoy le maistre d'hostel doit prendre garde, car il y va de l'interest et de l'honneur pour son seigneur, et le maistre d'hostel doit tous les soirs prendre advis avec les officiers de cuisine, et de faire rendre compte de la despence du jour, pour puis après en rendre compte à son seigneur devant ses domestiques, et sans passion[12].
[Note 11: Le mot chef pour premier cuisinier vient de là.]
[Note 12: C'est ce que dit le sieur Audiger dans le passage de sa Maison réglée que reproduit notre note, p. 2.]
Il me souvient en passant d'une maison ou j'estois autrefois, laquelle estoit toute remplie d'amourettes, que le plus petit jusques au plus grand estoit entaché de cette furieuse maladie; et pour vous dire la verité, je n'ay jamais vu gens si prompts et charitables à se secourir les uns les autres en ce sujet, que je puis dire qu'il n'y a point de religion ou l'on pratique plus cette saincte oeuvre, tant recommandée en un meilleur sujet qu'en cette folie; car tel aymoit telle, qui croyoit que ce fust par le moyen de telle ou tel qu'il falloit l'avoir en amitié, et pour ainsi ils n'osoient ou ne pouvoient s'accuser les uns les autres. Ainsi bien souvent le maistre d'hostel excusoit le cuisinier et le sommelier, car lorsque Monsieur disoit que rien n'estoit cuit ou bon, ou que la viande sentoit le _reland_[13], ou que tout estoit trop salé, le maistre d'hostel, qui sçavoit la cause d'où provenoit toutes ses deffectuositez, ne disoit pas que c'estoit l'amour du cuisinier qui rendoit ainsi les viandes mal apprestées, mais au contraire faisoit ses excuses envers Monsieur, disant que c'estoit le temps qui en estoit la cause, ou que le cuisinier se portoit mal, que le bois estoit vert, que par malheur il estoit arrivé que le pot s'estoit cassé en voulant dresser le potage, qui faisoit que le bouillon n'estoit pas si bon qu'il devoit estre, d'autant que la graisse estoit perduë, tant y a que toutes les meilleures excuses qu'il pouvoit trouver pour le cuisinier, il le faisoit, afin que reciproquement le cuisinier excusat ses deffauts envers son seigneur, et pour ne pas luy reveler que le maistre d'hostel se promenoit tous les jours avec sa maistresse, ou bien qu'il s'estoit fait une bonne collation aux depens du seigneur.
[Note 13: C'est-à-dire sentir le gâté, le renfermé. V. l'_Ancien Théâtre_ de la Biblioth. Elzévir., t. VIII, p. 77.]
Cependant que la fille de chambre carressoit le valet de mesme condition, que le cocher avec une semblable à luy, que les chevaux, mal pensez, n'estoient pas le plus souvent visitez de l'escuyer, qui, pour s'en rapporter au pallefrenier, passoit legerement par dessus la sujection de sa charge, ayant d'autres affaires plus pressantes en ville que celle-là. Cependant il donne ou fait donner tout ce qu'il faut, sans regarder les parties du charon et du mareschal, et mesme se fait aymer du cocher, afin qu'il ne parle pas du lieu où il a mené monsieur l'escuyer; que s'il tarde trop, il s'excuse sur c'est cecy ou cela qui en est cause; enfin il dit tout ce qu'il veut, hormis la forte amitié qu'il porte à une telle, qui enfin voit et sent son ventre enfler, pour laquelle cause l'un s'en va, et l'autre prend Guillot pour mary, l'autre prend Perette pour femme; un autre est en fuite pour l'enfant que l'on luy vouloit donner; l'autre plaide par devant l'official[14] et jure qu'il n'a jamais fait cela à la quidante qui veut couvrir son honneur du manteau du mariage; bref c'est un passe-temps que de voir un tel mesnage en une maison.