Voilà ce que m'écrit un lieutenant d'artillerie et cette phrase m'a transporté, m'a fait pousser des cris. Depuis que je l'ai reçue comme un éclat de métal, elle me frappe toujours. Je ne cesse de la sentir, je ne peux pas détacher mon esprit de la splendide image et du symbole qu'elle évoque, image de poème épique d'une grandeur incomparable qui semble la trouvaille d'un génie et qui devient cent fois plus émouvante si je me dis qu'elle n'est pas le fruit d'une imagination merveilleuse mais la fleur pourpre et fière d'une réalité qui vibre, chaude encore.
Le canon sur les tombes! Vous représentez-vous ces morts étendus côte à côte dans le linceul de leurs habits en lambeaux, et recouverts de terre bien tassée, piétinée avec respect? Pourquoi ce sol est-il ainsi foulé, en y consacrant tant de soin? C'est afin que la pièce de 75 puisse être placée là et s'y trouve comme il faut!... Et sur eux, en effet, sur les soldats alignés et couchés de force... au bout d'un instant, le canon, pieux, doucement roule et puis s'arrête, les écrasant avec précaution d'un poids qui leur est amical et ne leur pèse pas, sous lequel ils respirent mieux dans leur nouveau sommeil. Qu'ils s'estiment heureux de demeurer alors tout contre leur pièce, d'en être la plate-forme! Et pour une sépulture d'artilleur, quel plus beau monument funéraire qu'un canon!... celui qu'hier encore, ce matin même, ils manœuvraient souples d'amour et dans une ardente tranquillité... C'est donc une joie sans seconde que de le supporter à présent face au ciel, les roues sur la poitrine.
De leurs yeux fixes que la mort a fait exprès de ne pas enclouer, à travers le drap brun de la terre et l'herbe d'automne... ils peuvent le voir, ayant lui aussi le cou tendu dans le même sens que leur allongement. Inanimés, ils en restent toujours les servants, et c'est encore eux qui pointent, qui règlent le tir... sans que jamais l'ennemi puisse les repérer, car la tombe est la tranchée où mieux qu'ailleurs tout se défile. Aussi figurez-vous la secousse de leurs os!... le battement de leur cœur rompu! le terrible tressaillement de leur dépouille ébranlée à chaque détonation, chaque fois que de la couleuvre de bronze gris sort l'obus qu'ils ont à présent, par faveur d'au-delà, le temps de voir passer... et d'accompagner jusqu'au bout où il opère son ravage! Ils sentent le vent, dur comme un bâton, du boulet, qui hérisse leur chair et fait sourire leur face morte, ils sont déracinés de joie, ils remuent de plaisir, ils comptent les coups. Pour reposer en paix il leur fallait ce grand et terrible fracas qui est leur élément, et qui devient à leurs oreilles la chanson de l'éternel silence. «Ah! la bonne idée, pensent-ils, qu'ont eue là les camarades!» Et s'arc-boutant, se raidissant, ils donnent le dernier effort de ce qui leur reste de chaleur d'âme aux canons brûlants dont ils sont l'affût.
La Cloche Dans La Nuit
C'est un pauvre village, très loin d'ici, perdu sur des sommets, en pays de Gascogne. Le soir est déjà passé, il a cédé la place aux avant-gardes de la nuit, une nuit sombre, confiante et veloutée de paix. Tout est calme, définitif. L'assurance descend et plane sur la terre. Alors, dans les ténèbres bleues qui, là où est le ciel et en son honneur, se paillettent d'étoiles, tinte la cloche de l'église... Elle se plaint à petits coups mesurés, pas trop forts, avec un son triste qui prend le cœur. Elle appelle. Pourquoi? Pour la prière. Quelle prière? Pour la prière des soldats.... dite à leur intention tous les jours, à cette même heure de quiétude et de recueillement...
Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L'humble troupeau des fidèles, des brebis noires, s'écoule entre les masures, le long des ruelles, dans l'obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l'on croise rentrent tout seuls à l'étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite sagesse. Rocailleux comme le lit d'un torrent à sec, l'étroit chemin, qui descend un peu, conduit au seuil usé de l'église. Elle est un gouffre d'ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de trois trous d'épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l'on ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s'est tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à coup des boiseries comme d'une cachette, traverse la nef, allume deux candélabres sur l'autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il va s'agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on ne distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu'éclaire un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui... La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en marche... Pendant de longues minutes les Pater noster et les Ave Maria se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains d'hommes soudés les uns aux autres, qui par d'indestructibles et solides dizaines font le rosaire des armées.
Et brusquement les voix s'arrêtent. La sublime monotonie expire et se noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s'en vont... là-bas dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les blessés, les morts qu'on ne sait pas... et puis là-haut aux autres frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le rassemblement de ceux que nous aimons.
Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle. Les flambeaux de l'autel, un par un, sont étouffés par le lent éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s'élève... Au nom du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c'est une enfant de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette l'attend, assise sur le brancard funèbre où l'on a peint un crâne qui rit de tout au milieu d'un semis de larmes.
Maintenant, dehors, c'est la nuit complète, plus certaine, et toujours aussi suave au front qu'elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes passent, s'évanouissent. D'autres bœufs graves se rencontrent dont la prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne immobile qui songe en travers du chemin, et qu'il faut contourner? La cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d'arrêt. Elle a l'air de dire: «Allez! J'ai fini! Rentrez chez vous...»
Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu'il fait bon d'aller se coucher après qu'on était à genoux! Mais qu'il est triste--et consolant aussi--de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d'une église obscure et debout encore...!
Alors j'ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...
La poignante inspiration! Il faut la suivre et l'étendre à tous les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d'une si pénible beauté... Qu'on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà trop longtemps qu'ils sont là, ayant rempli d'ailleurs leur office et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres que les araignées comme d'une housse ont peu à peu enveloppés de leurs épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les célèbres lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires gréés et taillés au couteau par des marins échappés du naufrage ont été hissées des béquilles... ramenez-les... faites la sainte et magnifique rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles, déboisez la grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée. Elle en recevra d'autres! Et je m'imagine que, munis de ce nouveau «matériel» précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et marcheront mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d'ex-voto! Des béquilles miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la souffrance comme au feu et ont fait double campagne! Des béquilles bénites, tombées du ciel...! Ah! qu'elles seront les bienvenues et de quel cœur, vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de loin ceux qui autrefois, après s'être appuyés et avoir traîné des mois ou des années sur elles, les ont--le jour de récompense où elles sont tombées--offertes à la Madone sans se douter qu'après eux, plus tard... en 1914... elles iraient soutenir d'autres éclopés, étayer d'autres blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d'aplomb sur le chemin de la victoire.
HENRI LAVEDAN.
La dernière ligne de retranchements élevés sur la route de Lierre par les brigades navales, envoyées d'Angleterre pour secourir Anvers et protéger la retraite de l'armée belge: au fond, la fumée d'explosion d'un gros obus allemand.]
Ce jour-là, dans la matinée, vers onze heures, j'arrivai à un village--dont j'ai dû oublier le nom;--j'étais en compagnie d'un commandant anglais, que les hasards de cette guerre m'avaient donné pour camarade depuis la veille, et nous étions aimablement suivis par un grand Magicien,--qui était le soleil. Un soleil radieux, un soleil de fête, transformant et embellissant toutes choses. Cela se passait dans un département de l'extrême Nord de France, je n'ai jamais su lequel, mais on se serait cru en Provence tant il faisait beau.
Pour arriver là, nous avions été depuis près de deux heures enserrés entre deux files de soldats qui marchaient en sens inverse l'une de l'autre. Sur notre droite, c'étaient des Anglais qui se rendaient à la bataille, tout propres, tout frais, l'air content et en train, admirablement équipés, avec de beaux chevaux bien gras. Sur notre gauche, c'étaient des artilleurs de France qui en revenaient, de la gigantesque bataille, pour prendre un peu de repos; poussiéreux, ceux-ci, avec quelquefois des bandages au bras ou au front, mais gardant des mines joyeuses, des figures de santé, et marchant en bon ordre par sections; ils rapportaient même des chargements de douilles vides qu'ils avaient eu le temps de ramasser, ce qui prouvait bien qu'ils s'étaient retirés sans hâte et sans crainte, en vainqueurs auxquels les chefs ont ordonné quelques jours de répit. On entendait au loin comme un bruit d'orage, d'abord très sourd, mais dont nous nous rapprochions de plus en plus. Dans les champs alentour, les paysans labouraient comme si de rien n'était, incertains pourtant si les sauvages, qui menaient tant de bruit là-bas, n'allaient pas un de ces jours revenir pour tout saccager. Il y avait, sur l'herbe des prairies, un peu partout, autour de petits feux de branches, des groupes qui eussent été lamentables sous un ciel sombre, mais que le soleil trouvait le moyen d'égayer quand même: émigrés, en fuite devant les barbares, faisant leur cuisine comme des bohémiens, au milieu des ballots de leurs pauvres hardes empaquetées en hâte pendant le sauve-qui-peut terrible.