LA REINE POMARÉ.
(Suite.)
On me conduisit à Beaumarchais, où l'on me reçut d'une façon charmante, quand j'eus dit que je m'appelais Mogador.
Je fus engagée; je répétai le lendemain dans une revue, où je me jouais moi-même et où je dansais à la fin la mazourka. Mon costume était délicieux. Je débutai le même soir que Pomaré; j'eus beaucoup de succès dans la danse.
J'appris le lendemain que Pomaré avait été sifflée à outrance. Je lus quelques journaux où on l'accablait de mauvais compliments et de railleries. Les journalistes traitent les femmes comme les gouvernements: ils les inventent; après les avoir inventées, ils les prônent; après les avoir prônées, ils veulent les défaire. Si ces réputations, qui sont leur ouvrage, résistent, ils se déchaînent, insultent, méprisent; ils crient à la dépravation.
Mais, messieurs, si cette dépravation, dont on commence à s'effrayer, a fait tant de progrès, c'est un peu votre faute.
Autrefois, il n'y avait qu'un ou deux bals publics; pourquoi y en a-t-il dix aujourd'hui? A cause des célébrités que vous vous êtes amusés à créer à temps perdu, et quand vous ne saviez que faire. Cette gloire de clinquant a trouvé des envieuses; des milliers de jeunes filles sont entraînées dans les bals publics par l'appât de cet éclat menteur! Elles font tout au monde pour qu'on les regarde et pour que vous disiez leurs noms.
Les jeunes gens de famille vont voir ces combats, ces assauts de jambes; comment voulez-vous qu'ils gardent leur raison au milieu de ces jeunes femmes, dont quelques-unes sont charmantes? Ils s'enivrent ensemble de la même folie.
Pomaré avait une voiture; toutes veulent en avoir, beaucoup en ont. Les Champs-Élysées comptent tous les jours dix promeneuses nouvelles, élégantes, hardies.
Ce luxe fait mal à voir, je le confesse, quand on songe que beaucoup de femmes, qui n'ont pas une faute à se reprocher, végètent dans la misère ou dans la gêne avec leurs familles.
Les vaudevillistes et les dramaturges, toujours à l'affût des passions qu'on peut exploiter avec succès, ont mis la prostitution sur la scène.
Tout Paris s'est attendri pendant deux cents représentations sur le désintéressement de cœur et sur l'agonie d'une courtisane; puis, un beau jour, on a été effrayé du chemin qu'on avait fait.
Le monde galant a eu sa réaction, tout comme la société vertueuse. D'autres vaudevillistes et d'autres dramaturges, saisissant la nouvelle veine, nous ont attachées au pilori de l'opinion.
Les journalistes ont fait ces choses sans se rappeler qu'à une autre époque ils avaient battu la grosse caisse à la porte du Ranelagh, à la porte du bal Mabille, à la porte du bal d'Asnières.
Dans les grandes, comme dans les petites choses, dans les choses honnêtes comme dans les choses honteuses, l'esprit humain est toujours le même: il ressemble à la girouette qui est sur ma maison.
Si l'on veut réellement détruire cette puissance des femmes galantes, qui touche à tout, qui commence dans les plus hautes sphères pour finir dans les derniers rangs de la société, le meilleur moyen c'est d'étudier les faits. L'histoire vraie des femmes qui ont vécu de cette vie infernale serait plus éloquente, pour en détourner les jeunes filles, que les idylles attendrissantes ou les contrastes forcés, dont le public parisien s'amuse tour-à-tour à pleurer et à rire.
Tant que j'ai vécu dans ce tourbillon, je n'avais guère le temps de réfléchir, ni à mon malheur, ni à celui des autres. Aujourd'hui, que je me suis retirée de ce monde; aujourd'hui, que j'envisage mon propre désenchantement et que je me rappelle comment ont fini les femmes que j'ai vues les plus brillantes et les plus adulées, il me semble que si, comme dans le petit drame de Victorine, on pouvait leur montrer leur avenir dans un rêve, toutes reculeraient.
Pomaré devait être triste; je fus la voir. Elle demeurait alors, 25, rue de la Michodière, à l'entre-sol. La maison, c'était un hôtel garni, était meublée très-proprement. Lise était très-élégante. J'attendais qu'elle me parlât de ses débuts; elle ne jugea pas convenable de le faire et me demanda les suites des miens.
--Je suis contente, lui dis-je; c'est un commencement.
--Ah bien! moi, dit-elle en riant, mon commencement ressemble joliment à une fin; j'ai eu au Palais-Royal le succès de Lola-Montès. On avait fait forger des clés à trous, et on s'en est donné à souffler dedans; le bruit a couvert l'orchestre. J'ai dansé à contre mesure; il était temps pour moi de me sauver, car on se disposait à me jeter les bancs à la tête. J'en suis encore malade; je ne sors plus de six mois.
--A part cela, lui dis-je, tu es heureuse?
--Oui, me dit-elle; vois.
Elle ouvrit une armoire et me montra un tas de chiffons, que je ne regardai pas, je l'avoue, sans une certaine envie.
--Je suis tranquille, me dit-elle. Je vis avec un jeune homme de Toulouse, qui m'adore et me comble. Il est employé au bureau des postes pour plaire à ses parents, qui veulent qu'il s'occupe, ce dont il n'a pas besoin, car il est fort riche.
--Tant mieux! cela me fait plaisir. Je t'aime beaucoup; je voudrais te voir ménager un peu plus ta santé et ta bourse.
--Oh! je n'ai pas longtemps à vivre; je veux bien m'amuser pour ne rien regretter.
--Joues-tu ce soir? me dit-elle en ouvrant la croisée.
--Oui, tous les soirs.
--Eh bien! j'irai te voir aujourd'hui avec mon époux.
Je la quittai. Je la vis le soir, dans une avant-scène du rez-de-chaussée, avec un petit homme blond mat, les cheveux frisés, portant lunettes. Il paraissait rempli d'attentions pour elle.
Elle me fit prier d'aller dîner le lendemain avec eux. Elle me dit, avant qu'il arrivât, qu'elle ne pouvait pas le souffrir, mais qu'il l'aimait tant qu'elle avait pitié de lui; que c'était la bonté même.
En effet, il m'intéressa; il avait l'air si honnête, si tendre; il faisait montre de si beaux sentiments, que je fus enchantée de lui, et que je fis promettre à Lise de mieux le traiter.
--Voyez-vous, mademoiselle, me dit-il le soir en me reconduisant, en ce moment, je ne puis pas faire tout ce que je veux pour elle; mais je vais avoir beaucoup d'argent d'une propriété que je fais vendre: je lui donnerai tout.
A quelques jours de là, j'entendis conter, au foyer du théâtre, que la reine Pomaré était arrêtée comme complice d'un vol très-important dont on recherchait les auteurs.
Je ne pouvais pas croire cela, et, d'ailleurs, je n'ai jamais pu supporter entendre dire du mal de mes amies. Je donnai des démentis à toutes ces vipères qui, ne m'aimant pas, étaient enchantées de me faire de la peine.
Une vieille duègne, qui, du reste, avait été très-belle, disait:
--Parbleu! des sauteuses comme cela, ça fait tous les métiers.
--Ah! reprenait une ingénue de trente ans, si j'étais juge, je la condamnerais à la prison pour toute sa vie.
Rien n'est méchant comme les vertueuses par force. Celle-là était si sèche, si laide, que je ne pus m'empêcher de lui dire:
--Il faudrait mettre en prison toutes les femmes un peu jolies; la disette en viendrait et vous trouveriez peut-être votre placement.