Storieta
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Xxv

VIVE LA RÉFORME!

Le lendemain en m'éveillant, j'allai voir Frisette; elle était heureuse de vivre, et ne voyait pas tout en noir comme Victorine.

Il y avait beaucoup de monde dans la rue; on chuchotait. Je m'approchai de plusieurs groupes et j'écoutai, sans comprendre un mot à tout ce qu'on disait. Je demandai à Frisette ce que cela voulait dire. Elle n'en savait rien.

--Veux-tu venir nous promener? lui dis-je, nous apprendrons peut-être quelque chose...

--Je le veux bien, allons!

Arrivées au boulevard, la foule était plus grande. Beaucoup de gens riaient; nous riions aussi. Nous ne pouvions entendre, au milieu du bruit, que ces mots: La réforme!

J'arrêtai un jeune homme et lui demandai ce que cela voulait dire. Il me répondit d'un air d'importance:

--Nous voulons la réforme.

--Ah! et qu'est-ce que c'est que la réforme?

Il me regarda, haussa les épaules, et partit sans me répondre.

--Est-ce que je lui ai dit quelque chose de désagréable? dis-je à Frisette qui riait.

--Dame, tu ne sais pas ce que c'est que la réforme!...

--Et toi, le sais-tu?

--Non!

Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle, devant le café de France. Beaucoup de jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns nous reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador! vive Frisette! vive la réforme et les jolies femmes!»

Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour de nous. Nous eûmes toutes les peines du monde à échapper à la masse qui nous serrait. Je devins fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était chargé de menaces. J'eus le sentiment que quelque chose d'extraordinaire allait se passer. J'entrai dans la maison no 5. Je connaissais Mme Emburgé à qui je demandai la permission d'attendre chez elle qu'il y eût moins de monde dehors. Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler ce flot noir émaillé de bleu qu'on appelle le peuple. Il allait et grossissait comme un orage! Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant, comme tout le monde dîne, même ceux qui veulent faire la guerre, vers les six heures, les chemins devinrent plus libres.

--Sortez, me dit Mme Emburgé; il y aura du bruit ce soir. Rentrez chez vous.

--Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que feras-tu, seule chez toi?

J'acceptai. Il était dix heures quand je pris congé d'elle. Je suivis le faubourg Montmartre, les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier, j'entendis une détonation. La foule répondit par un long cri! On courait du côté de la Bastille: je voulais avancer.

--Où allez-vous donc? me dit un homme d'une quarantaine d'années.

--Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez moi, place de la Madeleine.

--Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez passer par là; on vient de tirer devant le ministère des affaires étrangères.

Il disparut. J'avançais toujours, mais avec peine. Toutes les figures étaient empreintes d'une grande terreur; chacun se regardait avec défiance. Je pris la rue Basse-du-Rempart. Le vide s'y était fait; je la suivis, silencieuse. Je pensais à Robert! «Une révolution, me disais-je! une révolution qui ruine, qui force la noblesse à se cacher. Dans de pareilles circonstances, on a vu des gens du peuple rendre de grands services! Ah! si Robert pouvait avoir besoin de moi, de ma vie!»

Cette pensée ne fut qu'un éclair dans mon cœur. Je me rappelai, par le souvenir de Lyon, les malheurs qu'entraînent les révolutions, et j'eus regret de mon égoïsme.

J'étais au coin de la rue Caumartin. La pharmacie était changée en ambulance; de pauvres blessés y recevaient des secours!

A la vue du sang, mon cœur revint tout entier à la charité!

Je sentis des larmes dans mes yeux. Pleurer! c'est tout ce que peuvent les femmes! car elles ne comprennent rien, ne peuvent rien à ces grandes machines infernales qu'on appelle guerres, révolutions!

Rentrée chez moi, je me mis à écrire à Robert tout ce que j'avais vu, lui disant pour la première fois: «Ne venez pas.»

Je ne pouvais dormir! toute la maison était sur pied.

A quatre heures du matin, on frappa à la porte cochère. Le concierge avait peur; avant d'ouvrir, il demanda:

--Qui est là?

J'écoutai à ma fenêtre.

--Ouvrez, ouvrez! dis-je au concierge... Lui, lui, dans un pareil moment!... Oh! Robert, pourquoi êtes-vous venu à Paris? j'étais si contente de vous savoir en Berri!

--Je puis repartir, si je vous gêne!

--Me gêner!... ah! c'est juste! une bonne pensée ne m'est pas permise!... je pensais à votre sûreté avant le bonheur que j'avais de vous avoir près de moi... c'est invraisemblable, n'est-ce pas?

--Non, ma chère enfant; je ne savais pas ce qui se passait! Je suis parti hier de Châteauroux. En arrivant à la gare, je n'ai pu trouver de voiture; j'ai apporté ma valise sur mon épaule, et me voilà.

Le lendemain de son arrivée, il alla rejoindre la première légion de la garde nationale. Cela faillit me rendre folle d'inquiétude. Le poste de la Madeleine fut brûlé! On avait laissé dans ce poste de la poudre et des fusils chargés qui faisaient explosion à chaque instant.

Robert rentra à cinq heures, noir de poussière, épuisé de fatigue. Il avait aidé à défaire des barricades.

Un grand bruit se fit entendre sous mes fenêtres! j'allai voir.

Environ cent hommes, proprement mis, l'air assez raisonnable, étaient réunis et discutaient quelque grave question, sans doute soulevée par les événements.

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