Storieta
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Les éditions de Paris et de Lausanne, étant devenues extrêmement rares, j'ai consenti enfin à ce que l'on republiât à Londres ce petit ouvrage tel que je l'ai composé.

La traduction, comme on sait, a paru avant l'original; il est fort aisé de croire que ce n'était pas mon intention; des circonstances, peu intéressantes pour le public, en ont été la cause.

J'ai préparé quelques Episodes; ils sont indiqués à la page 200, comme faisant suite à Vathek; peut-être paraîtront-ils un jour.

W. BECKFORD.

VATHEK.

Vathek, neuvième Calife[1] de la race des Abbassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de son âge. Les grandes qualités qu'il possédait déjà, faisaient espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure était agréable et majestueuse; mais quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois même expirait à l'instant[2]. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états et de faire un désert de son palais ce prince ne se mettait en colère que très-rarement.

Il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue. Il ne croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz[3], qu'il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.

Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d'Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies, et qui commandait toute la ville de Samarah[4] ne lui parut pas assez vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutôt cinq autres palais, et il destina chacun d'eux à la satisfaction d'un des sens.

Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils se refroidissaient. Les vins les plus délicats et les meilleures liqueurs coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient jamais. Ce palais s'appelait le Festin éternel ou l'Insatiable.

On nommait le second palais le Temple de la Mélodie ou le Nectar de l'Ame. Il était habité par les premiers musiciens et poètes de ce temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux d'alentour de leurs chants.

Le palais nommé les Délices des yeux, ou le Support de la mémoire, était un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de toutes les parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y voyait une galerie de tableaux du célèbre Mani[5], et des statues qui paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; ici, la magie de l'optique la trompait agréablement; autre part, on trouvait tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait contenter la curiosité de ceux qui le visitaient.

Le palais des Parfums, qu'on appelait aussi l'Aiguillon de la Volupté, était divisé en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes aromatiques y étaient allumés, même en plein jour. Pour dissiper l'agréable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air suave et restaurant.

Dans le cinquième palais, nommé le Réduit de la Joie ou le Dangereux, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles étaient belles et prévenantes comme les Houris, et jamais elle ne se lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur compagnie.

Malgré les voluptés dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en était pas moins aimé de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Mais son caractère ardent et inquiet ne lui permit pas d'en rester là. Du vivant de son père il avait tant étudié pour se désennuyer, qu'il savait beaucoup; il voulût enfin tout approfondir, même les sciences qui n'existent pas. Il aimait à disputer avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des présents; ceux dont l'opiniâtreté résistait à sa libéralité, étaient envoyés en prison pour calmer leur sang: remède qui souvent réussissait.

Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara. Il mit par-là tous les dévots contre lui: alors il les persécuta; car à quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison.

Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, était indigné dans le septième Ciel de la conduite irréligieuse d'un de ses successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux génies qui sont toujours prêts à recevoir ses ordres: voyons où ira sa folie et son impiété; s'il en fait trop nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour qu'à l'imitation de Nembrod, il a commencé d'élever; non comme ce grand guerrier pour se sauver d'un nouveau déluge, mais par l'insolente curiosité de pénétrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne devinera jamais le sort qui l'attend.

Les génies obéirent; et quand les ouvriers élevaient durant le jour la tour d'une coudée, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidité avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de l'insensé et du méchant, sont les premières verges dont ils sont frappés.

Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois, les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paraissaient des fourmis, les collines des taupinières, et Samarah une ruche d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même, lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi éloignés de lui que lorsqu'il était au niveau de la terre. Il se consola cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de paraître grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumières de son esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre compte aux étoiles des arrêts de sa destinée.

Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, qu'aucun de ses sujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs; il voulait qu'on les amenât tous dans son palais.

Quelque temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure était si effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut étonné à son horrible aspect; mais la joie succéda bientôt à cet effroi involontaire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas même conçu la possibilité.

Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulière, décrite sur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. Des pantoufles par leurs mouvements spontanés épargnaient la fatigue de marcher; des couteaux coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup d'eux-mêmes au moindre geste.

Parmi ces curiosités inconcevables les sabres surtout, dont les lames jetaient un feu éblouissant, fixèrent l'attention du Calife qui se promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter devant lui tout l'or monnoyé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence.

Vathek ne douta point que le silence de l'inconnu ne fût causé par le respect que lui inspirait sa présence. Il le fit avancer avec bonté, et lui demanda d'un air affable qui il était, d'où il venait, et où il avait acquis de si belles choses? L'homme, ou plutôt le monstre, au lieu de répondre à ces questions, frotta trois fois son front plus noir que l'ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence était énorme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur d'ambre rayées de vert.

Le Calife, un peu ému, répéta sa demande; mais il ne reçut pas d'autre réponse. Alors, ce prince commença à s'impatienter, et s'écria: Sais-tu bien, malheureux, qui je suis, et de qui tu te joues? Et s'adressant à ses gardes, il leur demanda s'ils l'avaient entendu parler? Ils répondirent qu'il avait parlé, mais que ce qu'il avait dit n'était pas grand'chose. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme il pourra, et qu'il me dise qui il est, d'où il vient, et d'où il a apporté les étranges curiosités qu'il m'a offertes? Je jure par l'âne de Balaam que s'il se tait davantage, je le ferai repentir de son obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s'empêcher de lancer sur l'inconnu un de ses regards dangereux: celui-ci n'en perdit pas seulement contenance; l'oeil terrible et meurtrier ne fit aucun effet sur lui.

On ne saurait exprimer l'étonnement des courtisans, quand ils s'aperçurent que l'incivil marchand soutenait une telle épreuve. Ils s'étaient tous jetés la face contre terre, et y seraient restés, si le Calife ne leur eût dit d'un ton furieux: Levez-vous, poltrons, et saisissez ce misérable! qu'il soit traîné en prison et gardé à vue par mes meilleurs soldats! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens de lui donner; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba sur l'étranger; on le garrotta de fortes chaînes, et on le conduisit dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer, garnis de pointes aussi longues et aussi acérées que des broches, l'environnaient de tous côtés.

Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation; à peine voulut-il se mettre à table, et ne mangea que de trente-deux plats sur les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette diète, à laquelle il n'était pas accoutumé, l'aurait seule empêché de dormir. Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le tourmentait! Aussi, dès qu'il fut jour, il courut à la prison pour faire de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne saurait se décrire quand il vit qu'il n'y était plus, que les grilles de fer étaient brisées, et les gardes sans vie. Le plus étrange délire s'empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres qui l'entouraient, et continua tout le jour à les frapper de la même manière. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour le calmer; mais voyant qu'ils n'en pouvaient venir à bout, ils s'écrièrent tous ensemble: le Calife est devenu fou! le Calife est devenu fou!

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