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Lettre Trente-sixième,

Déterville à Valcour.

Verfeuille, le 17 Novembre.

N'est-ce donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu'un malheureux jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les vertus. . . . Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les périls qui peuvent s'affronter, ne rencontre d'écueils, de tourmens; de malheurs, qu'à la porte de sa patrie: et bientôt au centre de cette même Patrie, qu'il ne peut revoir qu'en la maudissant . . . Oui, j'ose le dire, ces fatalités font naître bien des réflexions, et j'aime mieux les taire que les dévoiler. L'amitié qu'inspire l'infortuné Sainville y répandroit trop d'amertume.

C'était Aline et lui, Valcour, c'était tous deux que ce train avait pour objet . . . Aline et lui, t'entends-je dire? Eh quelle bisarrerie les rassemble? écoute, et tout va s'éclaircir.

Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la maison se remplir d'exempts, d'espions, de gardes, de toute cette dégoûtante canaille, dont le despotisme effraye l'humanité aux dépens de la justice et de la raison, comme s'il fallait au gouvernement d'autres sûretés que des vertus, et à l'homme d'autre lien que l'honneur. . . . Je n'ai pas besoin de te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros, bien hébêté, bien tremblant, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre, s'intitulant conseiller du Roi, et de plus, officier supérieur du tribunal de la sûreté de Paris; disant que pour la sûreté de l'État, il fallait qu'il s'assurât d'un officier, sous le nom de Sainville, nom qu'il usurpait, comme on le verrait par l'ordre, dont il était porteur, que ledit sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d'Orléans; il lui était enjoint à lui, Nicodême Poussefort, officier supérieur, d'arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu'une demoiselle qu'avait enlevée cet officier, et qu'il faisait passer pour sa femme, le tout à l'effet de les conduire l'un et l'autre au lieu de sûreté que son ordre indiquait [1].

Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s'agit que de t'apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu'a le président à tout ceci.

Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un capucin qui descend de chaire; nos dames revenues à elles à force de soins, le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs gémissemens. Le comte de Beaulé s'est avancé vers l'exempt et lui ordonnant avec cet air de noblesse et de supériorité qu'il avait en menant autrefois les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé; comment il s'avisait de s'introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d'une femme honnête. À cette demande, à l'air de maître, dont elle était faite, aux titres, aux décorations qui la soutenaient, Nicodême Poussefort, officier supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu'il s'était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les différentes consignes particulières qu'il avait reçues de ceux que cela concernait; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et lui avoir dit que les ordres de parens ne s'annonçaient pas comme ceux de Mandrin, mais se signifiaient par l'organe des officiers préposés dans chaque généralité à cet effet, la prépondérance chimérique ou l'autorité illusoire du tribunal de la sûreté de Paris ne s'étendant pas au-delà des barrières, lui a demandé encore s'il savait de qui venait l'ordre, et à la sollicitation de qui il était obtenu. . . . Pour toute réponse, l'exempt lui a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d'ouvrir, soyez tranquille monsieur, je me charge de tout. . . . puis s'adressant à monsieur et madame de Sainville, vous voilà l'un et l'autre mes prisonniers, leur a-t-il dit, donnez-moi vos paroles d'honneur de ne point vous écarter de cette maison sans moi. . . . Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment l'officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n'est point la personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c'est elle qui doit être madame de Sainville . . . Vous seul commettez l'erreur, a repris le comte, ou votre signalement est faux; la jeune personne que vous désignez, est la fille de madame de Blamont. --Et montrant Léonore. . . . Celle-ci seule est madame de Sainville, . . . Monsieur le comte, a répondu l'exempt, la chose est d'autant moins probable, que ce signalement dont je m'autorise, est l'ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m'aurait-il ordonné d'arrêter sa fille? Confrontons monsieur, le voilà.

Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s'y méprendre. . . . Ah! je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s'adressant à l'exempt: achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci; aviez-vous quelqu'ordre particulier relatif à cette jeune personne. . . . Celui de la laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu l'exempt; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu'aux isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. --Et quelles personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame de Blamont? --J'ai d'abord reçu, madame, a répondu l'exempt, un ordre général et vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le père de monsieur de Sainville, lequel n'a pas voulu prendre sur lui de faire arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter avec monsieur le président; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se terminant le même jour, on m'a indiqué un second rendez-vous pour le lendemain au matin; là j'ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles j'avais affaire, et j'ai reçu d'elles différents détails, qui m'étaient utiles pour agir.

Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie, et comme rien n'en est encore éclairci, j'imagine qu'avant d'achever la lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons; formons-en donc quelqu'unes avec toi, quelqu'interruption qu'il en doive résulter aux choses intéressantes qu'il me reste encore à t'apprendre.

Il paraît d'abord assez clairement, que monsieur de Blamont s'est confié au père de Sainville, qu'il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet destinée à cette Léonore; que celle-ci n'étant actuellement réclamée par personne, il se chargeait d'en répondre, que l'important était de la séparer de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait la chercher lui-même, pour la placer dans quelque couvent, où elle serait toujours en état d'être représentée aussitôt qu'elle serait requise; que le père de Sainville prenant peu d'intérêt à cette Léonore, et ne désirant que de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille. . . . Définitivement qu'Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n'aurait pas manqué de l'aller joindre; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de toute la société; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus souffrir de retard.

Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l'exempt, dès que ses éclaircissemens ont été donnés; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé, que le comte de Beaulé, commandant dans l'Orléanais et lieutenant-général des armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit l'exempt en se prosternant jusqu'à terre, j'obéis sans réplique assurément, mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous n'avez la bonté de me faire un reçu; le général a demandé un écritoire, et a signé sans difficulté ce que l'exempt désirait. Après quoi, l'alguasil et sa troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant l'usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains [2].

À peine partis, qu'avant même d'ouvrir l'ordre, on a raisonné prodigieusement sur les manœuvres sourdes et infâmes du président; mais comme tout ce qui a été dit, n'est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons tout-à-l'heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette aventure.

Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert l'ordre; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes. . . . Quoi! monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes le comte de Karmeil? Je connais beaucoup votre père; le comte de Karmeil, s'est écrié madame de Blamont toute troublée. . . . Avez-vous bien lu, ne vous trompez- vous point?. . . . Ciel . . . Léonore, non je ne résiste point à ces coups multipliés du sort. . . . Malheureux enfant . . . Ouvre tes bras . . . reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder . . . trop attendrie d'une scène si touchante, elle s'est évanouie sur le sein même de Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame l'abusent assurément, que veut-elle dire? . . . Moi, sa fille! Ah plût au ciel que cela eût été! Vous l'êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons madame de Blamont . . . elle est bien loin d'être dans l'erreur; nous avons tout ce qu'il faut pour vous convaincre. . . . Sainville, aidez-nous à rendre à votre femme la plus adorable des mères.

Je te laisse à juger le trouble universel; le comte nullement au fait, ne savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait Léonore qu'on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l'usage de ses sens, elle s'est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s'est éclairci, j'ai produit d'un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l'autre les dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s'enchaînant, se prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l'intelligence de cette histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems s'aveugler sur sa naissance. . . . Et voilà donc pourquoi j'étais haïe de madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa véritable mère; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh! madame, a-t-elle continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment: (c'est un trait de son caractère qu'il ne faut pas perdre de vue)! oh, madame, laissez- moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m'a jamais permis de connaître; mon ame était faite pour les sentir, et la plus barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère; demandes-lui pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m'obtenir que de son aveu. Alors, cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs; et prosterné devant elle, oh! madame, lui a-t-il dit, daignerez-vous me pardonner mon crime? . . . . des crimes! . . . Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate et sensible! vous n'en avez point commis, tout votre tort est de l'avoir aimée; je l'aurais aimée comme vous; levez-vous Sainville. . . . La voilà, je veux que vous la receviez de ma main . . . Je ne t'esquisserai point la situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant . . . Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur. . . . Non, mon ami, non, c'est avec les couleurs de la nature même qu'il faut essayer de rendre ce tableau, l'art ne réussirait pas à le tracer.

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