Storieta
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L'auteur de Félicia était le fils d'un trésorier au parlement de Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit à Dijon et m'a communiqué l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude où l'on était touchant la date de naissance d'«André-Robert Andrea de Nerciat né à Dijon 17 avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de Marlot. Parrain Claude André Andrea, avocat payeur des gages du Parlement, seigneur de Nerciat». Après avoir terminé ses études, et sans doute de bonnes études, car il était fort cultivé, le chevalier voyagea pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne, apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrière des armes lui souriant, il alla prendre du service au Danemark.

La preuve de ce fait se trouve à la fin de la Dédicace placée en tête de la comédie: Dorimon ou le marquis de Clairville (Strasbourg, 1778). Le titre de cette pièce ne porte aucune indication d'auteur et cependant, c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signés. On lit après l'épître dédicatoire cette signature imprimée: le Cher De Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C.

A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut comprise dans la réforme qu'opéra le comte de Saint-Germain par Ordonnance du Roi pour réduire les deux compagnies des gendarmes et chevau-légers de la garde du 15 décembre 1775. Nerciat se retira avec une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais néanmoins il regretta beaucoup cette réduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:

Dieu des combats, je suivais tes timbales; Aux bandes que l'on vit à Fontenoy fatales, Foudres de guerre, ornements de la paix, Je m'étais joint, mais un orage épais De projets destructeurs menaça notre tête... Sur nous fondit la première tempête... Au bien futur nous fûmes immolés... Quand du bien opéré l'on chômera la fête, Vrais citoyens nous serons consolés.

[4] Prologue de contes nouveaux (Liège, 1777).

Et il ajoutait en note: «L'auteur servait dans les gendarmes de la garde, lorsqu'on réduisit cette compagnie et celle des chevau-légers au quart, et les deux compagnies de mousquetaires à rien».

Nerciat a dû peindre Monrose, le principal héros de ses romans, avec quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: «Les êtres bien nés, dit-il, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable». Et auparavant Nerciat dit que Monrose fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta que lors de leur suppression.

Jusqu'au licenciement, Nerciat avait mené une vie assez mondaine et probablement assez dissipée, fréquentant aussi bien les mauvais lieux que certains salons où l'on devait apprécier ses talents de musicien et de poète compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succès, et dont la femme avait reçu une nombreuse compagnie jusqu'au jour où ils avaient dû partir ruinés par des mines dont s'occupait le marquis et déconsidérés à la suite des farces énormes des mystificateurs qui avaient pris le salon de la marquise pour théâtre de leurs exploits.

Nerciat avait dû pénétrer dans ce milieu brillant et bruyant, présenté par un de ses aînés, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20 octobre 1745 et y demeura jusqu'à la réforme. Selon toute vraisemblance, c'était un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce dernier.

C'était une époque où l'amour était à la mode. Nous n'en avons plus idée aujourd'hui où l'on a tant parlé d'amour libre.

L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en souciaient. Il n'était pas comme maintenant une statue de petit dieu nu et malade à l'arc débandé, un honteux objet de curiosité, un sujet d'observations médicales et rétrospectives. Il volait librement dans les parcs ombreux où le dieu des jardins prenait ses aises.

Andrea de Nerciat aima l'amour et il en étudia passionnément le physique, pénétrant les mystères des sociétés d'amour, et les secrets de cette maçonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle répandait en même temps le goût de la liberté, propageait le culte de la chair en Europe.

Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique né à Dijon, il boit peu de vin. Ce contraste entre son goût et ses origines est si frappant qu'il le trouve digne d'être chanté et ce Bourguignon s'excuse auprès de Bacchus[5]:

Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse, Je te dois hommage féal, Et pourrais, étant ton vassal Près de toi trouver du service... De mon devoir je m'acquitterais mal; N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse, Souffre que du tendre Appollon Je préfère le violon A tes discordantes cymbales: Ce choix n'est ingrat, ni félon.

[5] Loc. cit.

Le galant chevalier avait consacré, à écrire des ouvrages licencieux et brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses occupations mondaines. Il avait écrit les Aphrodites qui ne devaient paraître qu'en 1793, et le Diable au corps qui ne devait paraître qu'en 1803, après sa mort, et dont on venait de lui dérober la première partie que l'on publia à son insu en Allemagne quelque temps après. On venait de faire paraître malgré lui, mais en respectant son anonymat, un ouvrage dont les premières éditions se sont vendues ouvertement et qui est son chef-d'oeuvre: Félicia ou mes Fredaines. Le succès en était très vif, mais l'édition était fort incorrecte, au dire de l'auteur que cela chagrinait infiniment.

En outre, le chevalier avait fait recevoir par le théâtre de Versailles, une comédie[6] en prose (déjà mentionnée) Dorimon, ou le marquis de Clairville, qui fut jouée le 18 décembre 1775, trois jours après que le roi eût rendu la fatale ordonnance.

[6] Elle était tirée d'une nouvelle, un roman, qu'il avait écrit «en pays étranger».

L'effet de cette représentation n'ayant pas été celui qu'espérait Nerciat, il se remit à voyager pour compléter encore son instruction. Il alla en Suisse, retourna en Allemagne, écrivant des petits vers et composant de la musique légère pour se consoler du licenciement qui avait brisé sa carrière, de sa déconvenue théâtrale et des chagrins d'amour auxquels il fait allusion dans le Prologue déjà cité:

Brûler encens à Paphos, à Cythère, Fut l'office de mon printemps; Mais hélas! ne dure longtemps De prêtre de Vénus le galant ministère. Sage est celui qui n'attend de déplaire A la déesse et qui prend son congé; Elle ne veut dans son clergé Que jeunes clercs, et les novices Sont revêtus des meilleurs bénéfices... J'eus, dans mon temps, un bon archevêché... Par le destin jaloux il me fut arraché... En noirs cyprès mes myrtes se changèrent... Prieurés ne me consolèrent... Adieu Vénus, adieu, adieu charmant Amour Je suis de trop à votre aimable cour.

Quelle était cette femme qu'il appelle indévotement un bon archevêché? Sans doute, celle qu'il a dépeinte sous les traits de Félicia, dont il fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites.

Il faut ajouter que Nerciat dédia à une femme qu'il dissimulait sous les initiales: M. L. D. D. sa comédie, lorsqu'il la fit paraître, et qu'un des morceaux de ses Contes nouveaux intitulé: Vérité est dédié à Mlle Angélique d'H...

Il erra ainsi pendant toute l'année 1776, ne trouvant où se fixer, triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une allégorie[7] consolé par la visite de Momus, le dieu plaisant:

[7] Prologue des Contes Nouveaux.

Ainsi parlais quand figure comique, A l'oeil perçant, au sourire cynique, Brusquement s'offrit à mes yeux.

Or, je lui dis: «Etranger si joyeux, Qui cherchez-vous? Est-ce moi?--C'est vous-même, Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime: Plus gai que vous, quoiqu'aussi réformé[8]. --Qui? Momus!--Vous m'avez nommé.-- --Certes, votre visite est un honneur extrême... --Sans compliment, mon cher, écoute-moi: Ne pense plus à ta Maison du Roi, Et quitte ce visage blême.» Du Dieu l'influence suprême Agit soudain; mon coeur est délivré, Et mon esprit follement enivré.

[8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).

Il ajouta: «Tu ne veux donc au Parnasse Te présenter? On n'y peut trouver place, Phoebus[9] en vain se laisse importuner; Je lui connais, aux hôtels de Mémoire, De Vrai Goût, d'Estime et de Gloire, Vastes logements à donner: En obtenir, c'est une mer à boire; A ce ne faudra t'obstiner.

[9] Phoebus. Apollon s'entend; car le vrai Phoebus est de nos jours singulièrement accessible (note de Nerciat).

Voici le fait: orner la double cime Où règne le dieu de la rime, Est cas soumis à de nouvelles lois, Au pied du mont tourne un immense abîme Que sur un pont l'on passait autrefois: Ce pont rompit sous trop pesante armée D'écrivains stériles et froids, Cohorte à jamais diffamée, On réparait: la foule envenimée Des envieux et des rivaux Ne laissait faire, abattait les travaux: Lors toute voie à ces gens fut fermée,

Grand nombre se précipitaient, Dans le bourbier barbottaient, périssaient. Cependant élite estimée Pour vrais talents, et d'Apollon aimée, Visites de Pégase avait, Qui sur son dos, favoris recevait; Puis malgré l'effort du pygmée Invectivant d'une voix enrhumée, Pégase, fier, sous grand homme arrivai Au temple de la Renommée. L'usage plut; or, il est demeuré. Le pont jamais ne sera réparé, De l'avenir ne te mets donc en peine Sans cabaler, obéis à ta veine; Signale-toi: rien ne peut empêcher Que le père de l'Hippocrène[10], Où que tu sois, ne te vienne chercher: Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine, De temps en temps je viendrai t'inspirer, Non traits amers, qui pourraient t'attirer De l'univers le mépris et la haine, Comme à Rufus[11], à Défontaine[12], Insolents que Thémis fit bien de châtier; Non de ces traits que Fréron, Chevrier[13] Versaient, dans leur noire migraine, Sur un mercenaire papier; Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine Je les triais dans Boccace et la Reine[14]; Tels qu'en offrais au délicat Vergier[15]. Causticité, de son impure haleine, Jamais ceux-ci n'osa souiller, Ni leur chefs-d'oeuvre barbouiller.

[10] Pégase toujours (note de Nerciat).

[11] Rufus. Rousseau, qui fut grand poète, grand brouillon: maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses malheurs. La postérité ne connaîtra que ses talents vraiment admirables (note de Nerciat).

[12] Desfontaine. Je me suis permis d'altérer, pour le besoin de la rime le nom d'un méchant qui a défiguré tant de réputations pour le seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les détails qui le concernent, à son ami Voltaire (note de Nerciat).

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