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A Sa Majesté

L'IMPÉRATRICE DE TOUTES LES RUSSIES.

Le nom de Votre Majesté, que Vous m'avez autorisé à mettre en tête de ce récit du temps d'Ivan le Terrible, est la meilleure preuve qu'un abîme infranchissable sépare les sombres visions de notre passé de l'atmosphère sereine de l'époque présente.

C'est avec cette consolante conviction, avec un profond sentiment de gratitude et de confiance que j'offre mon travail à Votre Majesté Impériale.

Comte ALEXIS TOLSTOY.

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

«At nunc patientia servilis tantumque sanguinis domi perditum fatigant animum et moestitia restringunt, neque aliam defensionem ab iis, quibus ista noscentur, exegerim, quam ne oderim tam segniter pereuntes.»

Tac. Ann. Lib. XVI.

Ce récit ne vise pas seulement à faire revivre certains événements, mais surtout à caractériser une époque, à se rendre compte des croyances, des moeurs, du degré du civilisation de la société russe dans la seconde moitié du seizième siècle.

En restant fidèle à l'histoire dans ses traits principaux, l'auteur s'est permis quelques écarts dans des détails sans importance. Ainsi le fil du récit l'a amené à avancer de cinq ans le supplice de Viazemski et celui de Basmanof. Il s'est cru autorisé à commettre cet anachronisme, parce que, si les innombrables supplices qui ont suivi la chute de Silvestre et d'Adachef caractérisent parfaitement Ivan, ils sont cependant sans corrélation avec ses autres actes.

Par rapport aux horreurs de ce temps, l'auteur est demeuré constamment au-dessous de l'histoire. Par respect pour le lecteur, il les a laissées dans l'ombre et ne les a rapprochées de lui que le moins possible. Malgré cela, il avoue qu'en parcourant les sources qui l'ont aidé à composer ce récit, le livre lui est souvent tombé des mains et sa plume a été souvent jetée avec dépit, moins à la pensée qu'il a pu exister un Ivan IV, qu'à celle qu'il s'est trouvé une société qui ait pu le supporter; ce sentiment pénible a fait languir son travail pendant dix ans.

A l'égard d'événements d'une importance secondaire, l'auteur a cru pouvoir s'accorder quelques licences, mais il n'en a été que plus scrupuleux dans la description des caractères, de tout ce qui touchait aux coutumes populaires et à l'archéologie. S'il est parvenu à ressusciter un moment la physionomie de l'époque, il ne regrettera pas son labeur et espérera avoir atteint le but qu'il s'était proposé.

L'année de la création 4013 et de la rédemption 1565, par une accablante journée d'été, le 28 juin, le jeune prince Nikita Sérébrany arrivait au village de Medvedevka à trente verstes de Moscou. Il était suivi d'une troupe de guerriers et de vassaux.

Le prince venait de passer cinq années entières en Lithuanie. Le tzar Ivan l'avait envoyé chez le roi Sigismond pour signer une paix durable. Dans cette circonstance le choix du tzar avait été malheureux. Le prince Nikita soutint sans doute avec énergie les intérêts de son pays et, sous ce rapport, aucun autre ambassadeur n'eût mieux rempli sa mission, mais Sérébrany n'était pas né pour les négociations. Rejetant les finesses de la science diplomatique, il voulut conduire l'affaire simplement et, au grand chagrin des secrétaires qui l'accompagnaient, il ne leur permit aucun détour. Les conseillers du roi, déjà prêts à faire des concessions, profitèrent promptement de la franchise du prince; ils surent lui arracher le secret de son côté faible et augmentèrent d'autant leurs prétentions. Alors il perdit patience: en pleine diète, il frappa du poing sur la table et déchira le traité qui n'attendait que sa signature. «Vous et votre roi, s'écria-t-il, êtes des gens à double face! Je vous parle selon ma conscience et vous ne pensez qu'à me tromper par vos ruses!» Cette violente apostrophe anéantit en un instant tous les résultats obtenus dans les précédentes conférences et Sérébrany n'eût pas échappé au courroux de son maître si, par bonheur pour lui, ne fût arrivé le même jour, de Moscou, l'ordre de ne pas conclure la paix et de poursuivre les hostilités. Ce fut avec joie que Sérébrany quitta Vilna et changea son habit de velours contre une brillante cotte de mailles. Il montra qu'il était plus brave soldat qu'habile diplomate et sa valeur lui acquit une grande renommée aussi bien chez les Russes que chez les Lithuaniens.

L'extérieur du prince correspondait à son caractère. Les traits distinctifs de son visage, plutôt agréable que beau, étaient la simplicité et la franchise. Dans ses yeux d'un gris foncé, ombragés de cils noirs, un observateur aurait lu une décision extraordinaire et pour ainsi dire inconsciente, qui ne lui permettait pas de réfléchir une seconde au moment de l'action. Des sourcils hérissés, réunis l'un à l'autre, indiquaient un certain désordre et un manque de suite dans les idées; mais la bouche, bien dessinée et légèrement arquée, exprimait une inébranlable fermeté et le sourire une bonté sans prétention, presqu'enfantine, qui eût pu quelquefois faire douter de son intelligence, si la noblesse qui respirait dans chacun de ses traits n'eût garanti que le coeur sentait ce que l'esprit avait peut-être de la peine à comprendre. L'impression générale était en sa faveur et faisait naître la certitude qu'on pouvait hardiment se confier à lui dans toutes circonstances réclamant de la résolution et du dévouement.

Sérébrany avait vingt-cinq ans. Il était de stature moyenne, large d'épaules et mince de taille. Ses épais cheveux blonds, plus clairs que son visage brûlé, formaient un contraste avec ses sourcils et ses cils noirs. Une barbe courte, un peu plus foncée que ses cheveux, ombrageait légèrement les lèvres et le menton.

Le prince était joyeux en ce moment, il retournait dans son pays. Le temps était splendide, le soleil radieux; c'était un de ces jours où la nature semble en fête, où les fleurs paraissent plus brillantes, le ciel plus bleu, l'air plus transparent, où l'homme se sent léger, comme si son âme, ayant passé dans la nature, palpite sur chaque feuille ou se balance sur chaque brin d'herbe.

C'était une belle journée de juin; après un séjour de cinq ans en Lithuanie, le prince la trouvait plus belle encore. Dans les champs, dans les bois, il aspirait l'air de la Russie. Sérébrany s'était rallié au jeune Tzar Ivan. Sans hésitation comme sans arrière-pensée, il gardait avec loyauté son serment et nul n'eût pu ébranler son énergique dévouement à son prince. Quoique son coeur et ses pensées fussent tournés depuis longtemps vers son pays, si, à l'instant même, il eût reçu l'ordre de retourner en Lithuanie sans avoir vu ni Moscou ni ses parents, aussitôt il eût tourné bride sans murmure et se fût lancé avec son ardeur accoutumée dans de nouveaux combats. D'ailleurs, il n'était pas le seul à penser ainsi. Sur toute la terre russe, Ivan était aimé. On eût dit qu'avec son règne fortuné un nouvel âge d'or approchait pour la Russie; les moines, en relisant les annales, n'y trouvaient aucun prince comparable à celui-ci.

Un peu avant d'arriver au village, le boyard et ses gens entendirent de joyeuses chansons et, quand ils eurent atteint la palissade, ils virent qu'on y était en liesse. Aux deux bouts de la rue, les jeunes garçons et les jeunes filles formaient des rondes autour d'un bouleau orné de morceaux d'étoffes de différentes couleurs. Les danseurs, garçons et filles, portaient des guirlandes de verdure. Les rondes chantaient tantôt ensemble, tantôt tour à tour, simulant parfois une querelle. Le rire des jeunes filles retentissait bruyamment au milieu des chants, et les chemises bigarrées des garçons ressortaient gaiement au milieu de la foule. Des volées de pigeons voltigeaient d'un toit à l'autre. Tout était en mouvement, le bon peuple russe s'amusait.

Près de la palissade, le vieil écuyer du prince s'approcha de son maître.

--Regarde! lui dit-il, regarde, prince, comme ils fêtent sainte Agrippine! Ne nous reposerons-nous pas ici? Les chevaux sont épuisés et nous-mêmes, après nous être restaurés, nous achèverons mieux notre route. Tu le sais bien, petit père, ventre vide n'est pas bon à grand'chose.

--Mais ne sommes-nous pas tout près de Moscou? dit le prince visiblement désireux de ne pas s'arrêter.

--Ah! petit père, tu as déjà fait aujourd'hui cinq fois la même question. Les bonnes gens t'ont répondu que d'ici nous avions encore quarante verstes. Ordonne, prince, qu'on se repose; en vérité les chevaux sont fatigués.

--C'est bien! dit le prince, reposez-vous.

--Holà, vous! cria Michée en se tournant vers les cavaliers. Pied à terre, détachez les marmites et allumez le feu!

Les cavaliers et les vassaux étaient sous les ordres de Michée; ils se hâtèrent d'obéir et se mirent à décharger les bagages. Le prince lui-même descendit de cheval et se débarrassa de son armure. Reconnaissant un homme de haut rang les jeunes gens arrêtèrent leurs chants, les vieillards se découvrirent et tous s'arrêtèrent, se demandant s'ils devaient continuer leurs jeux.

--Ne vous dérangez pas, braves gens, dit avec bienveillance Sérébrany, le gerfaut ne peut être à charge aux faucons.

--Merci, Boyard, répondit un vieux paysan. Puisque ta seigneurie n'éprouve pas de dégoût à se trouver parmi nous, assieds-toi sur le fossé et nous apporterons, si tu le permets, un pot d'hydromel; fais-nous, Boyard, cet honneur!--Sottes! continua-t-il en s'adressant aux jeunes filles, de quoi vous êtes-vous effrayées? Ne voyez-vous pas que c'est un Boyard avec sa suite et non des Opritchniks. C'est que, vois-tu, Boyard, depuis que l'Opritchna a envahi la Russie, notre frère a peur de tout; la vie est dure pour le pauvre monde. Et, à la fête, bois si tu veux, mais ne t'endors pas, chante, mais aie l'oeil ouvert. Parfois ils tombent tout d'un coup on ne sait d'où, comme la neige du ciel.

--Quelle Opritchna? que sont ces Opritchniks? demanda le prince.

--Qui diantre le sait? Ils s'appellent gens du Tzar. Nous sommes gens du Tzar! des Opritchniks! et vous? des Serfs! A nous de vous piller et de vous rançonner; à vous de souffrir en silence et de vous incliner!--C'est la volonté du Tzar.

Le prince Sérébrany ne put se contenir.

--Le Tzar a ordonné d'outrager son peuple! Oh! ce sont des misérables. Mais qui sont-ils? Pourquoi ne garottez-vous pas ces brigands?

--Garotter des Opritchniks! Ah! Boyard, on voit que tu viens de loin, puisque tu ne les connais pas. Essaie de leur résister! Je me rappelle qu'un jour dix d'entre eux arrivèrent dans la cour d'Étienne Mikhailof. Étienne était aux champs, ils s'adressèrent à sa femme: donne ceci, donne cela. La vieille fournit ce qu'on lui demande et salue humblement. Mais encore: donne de l'argent, bonne femme! la vieille gémissait, que faire? elle ouvre le coffre, sort d'un chiffon deux pièces d'or et les leur donne en pleurant: prenez, seulement laissez-moi la vie. C'est peu! dirent-ils, et l'un des Opritchniks la frappe si fort à la tempe qu'elle expire. Étienne arrive des champs, et voit sa femme avec le crâne brisé; il ne peut se retenir, il accable de reproches les gens du Tzar: Vous ne craignez donc pas Dieu, scélérats! Je vous souhaite de ne trouver en l'autre monde aucun refuge! Pour toute réponse ils lancent un noeud coulant au cou du cher homme et le pendent à sa porte.

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