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A NOSSEIGNEURS DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE.

MÉMOIRE POUR LES MAÎTRES DE POSTES.

L’Établissement des Postes en France, est sans contredit un des plus beaux, des plus nécessaires & des plus utiles qui honore ce grand Empire; aussi n’a-t-il cessé de jouir de la protection de la Nation, & de celle du Gouvernement qui l’ont continuellement surveillé; c’est par cette protection & par cette surveillance qu’il s’est maintenu, malgré les tentatives réitérées de la cupidité & de l’envie; c’est par cette protection & par cette surveillance qu’il a atteint ce degré de perfection qui fait aujourd’hui l’admiration de l’Europe entière.

La conservation de cet Établissement précieux à l’État ne saurait manquer d’intéresser vivement l’auguste Assemblée de la Nation, dont tous les Membres concourent avec un égal succès à la régénération du Royaume, & à le faire jouir de toute la splendeur dont il est susceptible; il ne sera donc pas possible aux Représentans Français de se dissimuler que cette conservation est étroitement liée au sort des Maîtres de Postes.

Il est d’autant plus juste de s’en occuper, qu’ils sont tous des Cultivateurs, entièrement livrés à des travaux utiles, & dont l’ambition se borne à mériter, sous tous les rapports, l’estime de leurs Concitoyens, aux dépens même de leur repos & de leur tranquillité, sans qu’aucune idée de luxe occupe un seul instant leur pensée; vivre péniblement, élever avec soin leurs enfans, en faire des Travailleurs & des Citoyens qui leur ressemblent; c’est à quoi se borne le vœu des Maîtres de Postes.

Dans tous les tems le Gouvernement leur a accordé des Priviléges; mais qu’on ne s’y trompe pas! Ces Priviléges n’étaient que des indemnités, ils n’étaient que des secours sans lesquels on ne pouvait espérer de former l’Établissement si intéressant dont ils se chargeaient.

Louis XI fut le premier qui rendit les Postes ordinaires & perpétuelles; il accorda aux Maîtres de Postes les mêmes Priviléges dont jouissaient les Commensaux de sa Maison.

Henry IV y ajouta la faculté de tenir à ferme 60 arpens de terre, & de faire valoir tous leurs propres en exemption de taille.

Louis XIII leur accorda de plus la faculté de faire le Commerce.

Louis XIV porta l’exemption de la taille à cent arpens de location, indépendamment de leurs propres; & les Maîtres de Poste ont joui sans interruption de ces priviléges, ou, pour parler plus correctement, de cette indemnité, de ce secours qui balance à peine les charges & les pertes attachées à l’état de Maître de Postes.

Ceux-ci ne dissimuleront pas qu’on a quelquefois tenté d’altérer ou de restraindre ce secours; mais que la justice la plus sévère a été forcée de la rétablir aussitôt.

Sous la minorité de Louis XIV la Régence, par une Déclaration du 20 Octobre 1648, restraignit l’exemption de la taille accordée aux Maîtres de Postes à cinquante arpens de terres affermées; cette Déclaration avait porté la plus funeste atteinte au service des Postes, aussi par une autre du mois de Janvier 1669, Louis XIV rétablit les Priviléges des Maîtres de Postes de jouir en exemption de taille de soixante arpens de terres affermées; M. de Louvois leur accorda sa protection & sa surveillance spéciales, le service des Postes se rétablit, il y fit regner l’ordre, & cet Établissement atteint toute la perfection dont il était susceptible par la Déclaration de 1672, qui attribua aux Maîtres de Postes la faculté de jouir en exemption de taille de cent arpens de terres affermées, & qui leur accorda d’autres exemptions, priviléges, franchises, immunités & prérogatives.

Ces priviléges éprouvèrent une nouvelle atteinte par la Déclaration du 8 Janvier 1692, les inconvéniens s’en firent si promptement sentir, que par une nouvelle Déclaration du 12 Avril de la même année, ils furent tous rétablis & il fut de plus permis aux Maîtres de Postes de se démettre de leur place en faveur de leurs enfans, gendres ou autres parens en état de faire le service.

Il résulte de cette courte analyse, que sans priviléges, sans indemnité, sans secours quelconques, on ne peut espérer faire desservir utilement la Poste aux Chevaux; le seul moyen d’inviter le Cultivateur à se charger, à courir les risques de ce pénible service, c’est de le rendre indemne d’une partie des sacrifices trop réels qu’il fait journellement, & il y a d’autant moins d’inconvénient que la spéculation des Cultivateurs se borne à faire du bien, aux dépens de toutes ses avances, pourvu qu’il y trouve sa subsistance & celle de sa famille.

Les charges des Maîtres de Postes sont immenses.

1º. Ils sont obligés d’avoir en tous tems pour le service public, & sans égard aux mortes saisons, un nombre fixe & suffisant de bons chevaux.

2º. Ils sont assujettis à la conduite journalière des malles qui écrasent leurs chevaux par leurs poids, & dont le prix est plus médiocre, puisqu’ils ne sont payés qu’à raison de dix sols par cheval.

3º. Ils doivent fournir aux Courriers du Cabinet & à ceux des Ministres les chevaux les plus vifs & les meilleurs de leur écurie au prix modique de 15 sols par course, ce qui est d’autant plus étonnant & d’autant plus injuste, qu’il est alloué à chacun de ces Couriers 7 liv. 10 sols par Poste & quelquefois 10 liv. à des Couriers extraordinaires.

En tems de guerre il en coûte au Roi 300,000 livres par mois pour les Couriers du Cabinet, & conséquemment les Maîtres de Postes éprouvent une perte proportionnelle, & qui ne profite véritablement qu’à ces Couriers.

4º. Dans les tournées pour les voyages du Roi & des Princes, pour les Mariages, pour les tems de Guerre, les Maîtres de Postes sont souvent forcés de faire conduire leurs chevaux à 50 ou 60 lieues de leur domicile, on les paye à raison de 13 sols 4 den. par jour & vingt sols dans les tournées extraordinaires.

5º. Ils sont tenus de la conduite gratuite des Visiteurs & Contrôleurs, tant de la Poste aux chevaux que de la Poste aux lettres.

Si l’on joint à ces charges, déjà si pésantes & continuelles les frais d’acquisition, ou le loyer d’emplacemens immenses pour le logement des chevaux de Postes & des approvisionnemens nécessaires à leur nourriture.

Si l’on y joint les craintes continuelles & malheureusement trop souvent réalisées, du feu, par les lumières que l’on est obligé d’avoir toutes les nuits dans les écuries pour un service toujours actif, & de jour & de nuit.

Si l’on y joint le renouvellement, trop fréquent, des chevaux par le très-petit nombre qui réussit à un métier aussi pénible; les pertes accidentelles de quinze & vingt chevaux en une année par la morve & le farcin, quelquefois même du double.

On sera forcé de convenir que les Maîtres de Postes seraient obligés d’en abandonner l’entreprise, s’ils étaient bornés au prix modique toujours subsistant de 25 sols par course de cheval, malgré l’accroissement du numéraire & l’augmentation progressive du prix des chevaux & des denrées depuis cette époque.

C’est toujours un homme aisé qui se charge de l’entreprise des Postes, il n’en est point d’assez insensé pour s’exposer aux pertes qu’elle entraîne, pour s’assujettir aux charges qu’elle exige, pour essuyer tous les jours des duretés, des vexations & des mauvais traitement de toute genre de la part des Couriers, s’il y courait les risques de son aisance, & s’il n’y trouvait pas sa subsistance & celle de sa famille.

Les Maîtres de Postes ne se dissimuleront pas qu’ils ont quelquefois excité l’envie de leurs voisins, jaloux ou desireux de jouir des mêmes priviléges; mais ces sentimens trop communs aux hommes, toujours mécontens de leur sort, est le fruit de l’ignorance & de la présomption, qui les portent à se dissimuler qu’ils soient incapables de supporter les charges sous le poids desquels succomberoient infailliblement les Maîtres de Postes, sans l’ordre qu’ils sont obligés d’observer rigoureusement, sans une surveillance continuelle, en un mot, sans les justes secours qu’ils ont obtenus, & que la justice de Nosseigneurs les portera à leur continuer de la maniere qu’ils jugeront la moins onéreuse au peuple: ce sera toujours là le vœu des Maîtres de Postes, qui ont dans tous les tems donné les preuves les moins équivoques des sentimens de patriotisme dont ils sont animés.

C’est cette même ignorance des charges attachées au service de la Poste aux chevaux qui a fait éclore en cette partie les projets, on peut dire extravagans, des Chamousset, Corby, Lachenaye & autres, qui avoient de l’esprit, sans doute, mais qui manquoient absolument de cette expérience dont les résultats devoient servir de base à un projet d’autant plus insensé, que leurs auteurs ne demandoient rien moins que de se charger de l’entreprise de toutes les Postes du Royaume.

Se charger de l’entreprise de toutes les Postes du Royaume? Ce projet médité au coin du feu, ne peut être regardé que comme un rêve de ces gens à systême, qui dans l’ancien régime, n’ont cessé d’assaillir le Gouvernement, & qui lui ont fait faire tant de faute.

On ne pourroit imaginer de le proposer de nouveau à l’auguste Assemblée Nationale, quand il a été proscrit dans un tems heureusement oublié; on ne pourroit le proposer à l’Assemblée Nationale sans insulter à ces principes, & sans avoir eu la criminelle intention de la mettre en contradiction avec elle-même; ce seroit entreprendre de ressusciter les priviléges exclusifs à jamais anéantis, & dont le nom seul inspire une sainte horreur, garante à l’avenir de la liberté publique & particuliere solennellement prononcée; c’est, en un mot, livrer à une entreprise plus qu’hasardée la subsistance de 1440 Maîtres de Postes répandus sur la surface de l’Empire, tous peres de familles, tous Citoyens utiles, laborieux, tous zélés Patriotes, uniquement livrés à l’agriculture avec les moyens peut-être uniques de la rendre florissante.

L’état de perfection que les Postes ont atteint dans le Royaume, est dû à 300 ans de peines & de soins; c’est une vérité qu’on ne sauroit se dissimuler. Adopter le projet du sieur Lachenaye ou tous autres de ce genre, ce seroit en perdre le fruit, & livrer à la cupidité d’une compagnie purement financiere, un des établissemens qui fait le plus d’honneur à la France.

Le sieur Lachenaye sentit tellement l’impossibilité d’étendre son projet à tout le Royaume, qu’il y renonça de lui-même & se borna à le demander pour les routes seulement de Paris à Fontainebleau & à Compiegne.

Telle étoit la base de son système, qu’il prétendoit établir des Relais de quatre lieues en quatre lieues, y placer mille chevaux pour assurer ce service, en convenant qu’il y en auroit toujours deux cens boiteux, il fondoit son bénéfice sur l’espoir du retour de ses chevaux à charge.

Indépendamment de la difficulté de trouver toujours à quatre lieues des emplacements faits ou à faire, de l’eau absolument indispensable dans chacun des Relais de Poste; ce systême est contraire à l’opinion des plus célèbres Administrateurs, qui s’occupant des grandes & principales routes du Royaume, nommément de celles d’Espagne, d’Italie, de Flandres & autres, crurent avec raison ne devoir établir les Postes qu’à deux & trois lieues de distance, & de la moindre étendue; alors les Postes n’étoient que de 2000 toises, il n’y eut d’autre motif que celui de prévenir la ruine des chevaux devenue plus rare par ce moyen. Il est sensible que plus on éloignera les relais, plus on perdra de chevaux, & cet inconvénient est d’une si haute importance, qu’on ne sauroit employer trop de moyens pour s’en garantir.

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