Storieta
Sign up

The opening · free to read

La veille, ils avaient quitté, en compagnie de nombreux et bruyants camarades, la petite ville de l’Est où ils venaient de terminer leurs quatre années de service. A chaque grande gare, il était descendu quelques-uns de ces camarades, qu’à moins d’une chance bien improbable, on ne reverrait jamais, et, à présent, ils n’étaient plus que quatre.

Le somme tardif qu’ils venaient de faire, accotés les uns aux autres sur la banquette dure leur avait brisé les jambes; ils se redressèrent ahuris, les paupières battantes. Ils jurèrent un peu. Puis, ils furent soudain joyeux en reconnaissant Bressuire, et ils se précipitèrent sur leurs valises. Séverin n’avait que sa musette et son clairon; il sauta le premier sur le quai. L’employé qui se trouvait à la sortie sourit en voyant venir ces quatre militaires.

--Cette fois, dit-il, c’est la classe, les gars!

--Oui, c’est la classe! et la vraie...

Ils passèrent vivement, impatients de se sentir enfin chez eux, hors des casernes, hors des gares, hors des villes. Le jour naissait à peine; il avait plu; une brume très fine enveloppait les choses, une brume qui n’avait rien de commun avec le brouillard traître qui, tant de fois, les avait fait grelotter là-bas, pendant les longues nuits de garde. Ils se plurent à reconnaître l’humidité familière, la buée honnête montant des terres profondes et fraîches.

Une grosse joie leur serrait la gorge: joie de la liberté retrouvée, joie du retour, joie intime et profonde de l’être qui reconnaît son milieu naturel. Ils demeuraient sur le trottoir, gauches à présent, minables dans leurs uniformes râpés, tellement émus qu’ils ne trouvaient rien à se dire. Ils avaient envie de pleurer et se sentaient ridicules. Tout à coup, l’un d’eux cria:

--Séverin! sonne!

Leur attendrissement avorta en fanfare, Séverin sonna le réveil. Deux cochers et un gamin bossu qui était là pour les journaux s’approchèrent des soldats. Séverin sonna le réveil en fantaisie. Ses compagnons admiraient. Bressuire ne les intimidait pas. Bressuire! petite ville sans importance, bonasse et lourdaude comme une paysanne; garnison de pompiers. On y pouvait sans risques faire du tapage.

Séverin sonna la soupe, la visite, l’appel, le couvre-feu. Tout y passa. En deux temps, très nets, il embouchait l’instrument, puis, la sonnerie finie, il l’éloignait d’un brusque lancé de l’avant-bras. Le petit bossu gambillait de joie.

Séverin recommença le couvre-feu; le couvre-feu était son succès. Cela débutait par de petites explosions, des sons brefs et durs comme des noyaux; puis la dernière note s’allongeait infiniment, passait par-dessus la ville, allait jusqu’aux coteaux sombres endormis sous la brume, pour revenir enfin tout près et mourir lentement, comme une haleine. A la troisième reprise, il tenta d’allonger encore cette note finale, mais le son qui filait, mince, s’épandit soudain en foirade. Il était à bout de souffle, haletant, congestionné comme un coq en colère, mais glorieux. Il cria:

--En avant, le 237!

Et il lança la sonnerie du régiment.

Un de ses camarades lui ayant pris le bras, les deux autres se placèrent par derrière et ils partirent du pied gauche en chantant. La petite rue où ils s’engagèrent retentit d’un couplet injurieux à l’égard des Berrichons. Elle était étroite, cette rue, et leurs voix, jointes au bruit du clairon, y éveillaient de terribles sonorités. Des volets s’ouvrirent. Derrière eux, le petit bossu, s’efforçant de suivre, agitait ses longs membres d’araignée dans leur sillage de brume.

Ils se dirigèrent vers une auberge qu’ils connaissaient pour y avoir, autrefois, payé de l’eau-de-vie sucrée à des servantes, les jours de foire. Elle était justement ouverte; une lampe y blêmissait, jetant aux vitres grasses des pâleurs équivoques.

Ils entrèrent comme une bourrasque. Une petite bonne, accroupie près d’un poêle au milieu de rondelles de fonte, de bouts de papier et de tas de cendres, se leva et vint à eux en s’essuyant les doigts à l’envers d’un tablier sale. Vivement, elle débarrassa une table où traînaient encore des verres de la veille et où les culs des bouteilles avaient entremêlé des anneaux roses; puis, elle se remit à son poêle, en les admirant à la dérobée. Son regard allait des jambes rouges aux boutons de cuivre et aux képis cavalièrement chiffonnés; il finit par se poser sur Séverin à cause du clairon.

Séverin, d’ailleurs, était bien le plus beau des quatre. Moins lourd que ses camarades, moins blond, avec des lèvres plus minces, on le devinait d’une espèce plus fière et plus nerveuse. Ses yeux, qui étaient très noirs et un peu farouches, souffraient à cause de la lampe toute proche, et ses paupières battaient. En versant négligemment d’abondantes rasades, il se félicita d’avoir donné l’aubade à la ville paresseuse; puis il se mit à rire à cause du vin répandu sur la table. Les trois autres riaient aussi. Leur insouciance s’accommodait du désordre; ils étaient heureux de tout, même de se voir si sales, les mains et la figure poivrées de charbon.

Peu à peu ils se calmèrent. Le poêle ronflait; ils tombaient à une béatitude douce, car ils étaient fatigués et avaient sommeil. Ils allaient se quitter tout à l’heure et ils en souffraient un peu, la longue camaraderie du service ayant noué entre eux des liens assez forts. Ils firent quelques projets, espérèrent se rencontrer aux foires d’hiver.

Ils avaient éteint la lampe, car le jour était tout à fait venu. Ils causaient maintenant tranquillement, juraient sans fracas. Leur idée revenait doucement aux choses de la terre, et, comme ils n’avaient pas de mots tout prêts pour ces choses, les phrases anciennes, les tournures lentes remontaient une à une à leurs lèvres. Ils en avaient ri tout d’abord, mais ce leur était tout de même d’une grande douceur. Ils songeaient que, bientôt, ce serait le contraire: pour raconter leurs bons tours de caserne, ils parleraient à la mode des villes, aux grandes veillées où vont les filles; ils seraient fiers d’être écoutés. Et au fond d’eux-mêmes, bien qu’ils fussent de race taciturne, ils se réjouissaient d’en avoir pour longtemps à exagérer.

Vers huit heures, ils se levèrent. Séverin avait encore un long chemin à faire, car il allait au moulin de la Petite-Rue, dans la commune de Coutigny, par delà Clazay; les trois autres s’en allaient ensemble dans la direction opposée par la route de Saint-Porchaire.

Ils se dirent au revoir en patois.

Séverin sortit rapidement de la ville. Le temps menaçait. Au-dessous des nuages noirâtres, de petites fumées grises se hâtaient de fuir, poursuivies par le vent du Bas-Pays qui apportait le bruit de cloches lointaines. La messe sonnait à Glazay, et Séverin marchait à grands pas, pour arriver là-bas avant la sortie: il espérait y trouver son ancien patron, le meunier Bernou, qui le reprenait pour quelque temps à son service.

Une vague tristesse l’envahissait. Il aurait aimé un chez soi pour l’accueillir; il n’en avait pas; à vrai dire, il n’en avait presque jamais eu.

Il revoyait dans son souvenir le petit «creux de maison» où il avait vécu ses premières années. C’était une cabane bossue et lépreuse, à peine plus haute qu’un homme; on descendait à l’intérieur par deux marches de granit; il y faisait très sombre, car le jour n’entrait que par une lucarne à deux petits carreaux; l’hiver, il y avait de l’eau partout, et cela faisait de la boue qui n’en finissait pas de sécher, sous les lits surtout; il y avait des trous qui empêchaient les tabourets de tenir debout; on les comblait de temps en temps avec de la terre apportée du jardin.

Il se souvenait pourtant d’avoir passé quelques bons moments dans cette maison, tout seul avec sa mère, sur la pierre du foyer. Elle était si douce, sa mère! Malheureusement, elle était souffreteuse et ne pouvait pas travailler l’hiver; il revoyait sa face pâle et son pauvre sourire courageux.

Le père, lui, avait eu un accident en sa jeunesse: une charrette lui avait écrasé une jambe et il boitait. Bien qu’il fût dur à l’ouvrage, il n’était pas recherché des fermiers à cause de son infirmité; aussi ne se louait-il qu’en été pendant les grands travaux. L’hiver, il allait aux carrières, arrachait du genêt, bricolait, gagnant parfois une bonne pièce, car il était ingénieux, mais, le plus souvent, rapportant à peine de quoi payer son tabac à chiquer. Il buvait le plus possible, toutes les fois que cela ne lui coûtait rien. Quand il rentrait ivre, il chantait, et Séverin s’amusait beaucoup; ou bien il jurait, s’en prenant à tout le monde de sa boiterie et de sa misère, criant des injures à l’adresse des gros métayers, menaçant jusqu’aux bourgeois qu’il mettait au défi de l’empêcher de braconner sur leurs terres. Ces soirs-là, Séverin pleurait et la mère, fermant vite la porte, s’empressait de faire coucher son homme: précautions inutiles, car il tenait aussi ces propos ailleurs. D’autre part, sa réputation de tendeur de lacets et sa mauvaise mine le faisaient mal voir dans le pays.

Cependant, il n’était pas foncièrement méchant, malgré ses sourcils broussailleux; il était même bon pour les siens; un fond de droiture native lui faisait scrupuleusement rapporter à la maison tout le produit de sa peine et même les petits bénéfices clandestins du furetage.

Séverin était le premier-né de cette pauvre famille. Il avait trois ans quand naquit sa sœur Victorine; peu de temps après, vint un petit frère qu’on appela Désiré, bien qu’il fût de trop.

La misère s’était beaucoup accrue à ce moment-là chez les Pâtureau. La mère, vraiment affaiblie, ne faisait plus les laveries des fermes voisines; elle toussait et se penchait vers la terre. Elle ne put pas nourrir Désiré.

Elle l’éleva tant bien que mal avec des bouillies de pommes de terre et du lait écrémé qu’elle achetait à bon marché. Il vint au petit un ventre énorme avec des jambes maigres et comme ratatinées. La Pâturelle avait bien de la peine à cause de lui; il criait souvent d’une voix plaintive et salissait beaucoup de langes. Comme elle avait peu de toile, elle était obligée d’être tous les matins au lavoir; puis elle faisait sécher devant le feu les linges où se trouvaient toujours de grandes taches vertes. Ces taches l’inquiétaient à la longue et elle en parlait aux voisines. Quand elle démaillotait le petit, Séverin s’approchait et le chatouillait pour le faire rire; mais il n’y réussissait pas toujours; le bébé le regardait comme regardent les vieux avec un air de dire:

--Pourquoi ris-tu, toi? Où vois-tu de quoi rire?

Alors la mère se penchait, redressait le bonnet de piqué d’où sortaient de rares cheveux sans couleur et baisait longuement les petites tempes bleues; puis elle pleurait en emmaillotant l’enfant.

A trente mois, Désiré marchait à peine, traînait son petit derrière de marmiteux d’une chaise à l’autre, les jambes tordues et roulant sur ses hanches.

Séverin alla un peu à l’école. Son père aurait voulu le faire bien instruire afin qu’il eût de la défense plus tard; mais, pour cela, il fallait payer l’écolage et les Pâtureau étaient bien pauvres.

Le Boiteux s’arrangea avec le régent: moyennant quelques lapins attrapés en temps de neige, Séverin put fréquenter la classe pendant plusieurs mois. Il apprit assez vite à lire la lettre moulée et même l’écriture; mais la vie étant devenue plus difficile, l’école fut abandonnée.

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from Alice's Adventures in WonderlandIllustrated scene from The Adventures of Sherlock HolmesIllustrated scene from Frankenstein

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.