Storieta
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Une heure plus tard, il dit:

«Sophie, je suis vraiment désolé de vous enlever comme cela à toutes vos habitudes. Je... je suppose que nous sommes, ce soir, les deux êtres les plus isolés de la création.

--«N'est-ce donc rien pour vous de nous en aller ensemble?» repartit Sophie, sa femme, en l'embrassant.

--Ils dérivèrent de par l'Europe durant des mois, parfois seuls, parfois en compagnie de bohèmes de rencontre de leur pays. Du Cap Nord à la Grotte d'Azur ils errèrent, parce que le prochain paquebot prenait ce chemin-là, ou que quelqu'un les avait mis sur la route. Les médecins avaient averti Sophie que Chapin ne devait pas prendre intérêt même aux intérêts des autres; d'ailleurs, la sensation familière qu'il éprouva à la nuque au bout d'une heure de vive conversation avec un magnat des chemins de fer de Nauheimed la délivra de tout souci à cet égard. Il en pleura presque.

«Et j'ai à peine trente ans! s'écria-t-il. Avec tout ce que je comptais faire!

--Nous appellerons cela une lune de miel, dit Sophie. Savez-vous que, depuis six ans que nous sommes mariés, vous ne m'avez jamais dit ce que vous comptiez faire de votre existence?

--De mon existence? A quoi bon? Elle est maintenant fichue. (Sophie leva vivement les yeux de dessus la Baie de Naples.) Du train dont va mon affaire, je n'ai plus qu'à vivre de mes rentes, comme cet architecte, à Saint-Moritz.

--C'est en ne vous tracassant pas, que votre santé s'améliorera; et, en admettant que cela demande du temps, il y a des choses pires que... Combien avez-vous?

--Entre quatre et cinq millions de dollars. Mais ce n'est pas la question d'argent. Vous le savez bien. C'est la question de principe. Quel respect auriez-vous pour moi? Vous n'en avez eu, la première année de notre mariage, que lorsque je me suis mis au travail comme les autres. La tradition comme l'éducation, pour nous, s'y opposent. Nous ne saurions accepter ce genre d'idéal.

--Soit, je suppose que je vous ai épousé pour un genre quelconque d'idéal.»

Et ils réintégrèrent leur quarante-troisième hôtel.

En Angleterre, il leur manqua ces langues étrangères des rues continentales, qui leur rappelaient leurs cités polyglottes. En Angleterre, tout le monde parlait une seule et même langue, semblable, d'apparence, à l'américain pour l'oreille, mais, en y réfléchissant, inintelligible.

«Ah, mais vous n'avez pas vu l'Angleterre,» dit une dame aux cheveux gris d'acier.

Ils l'avaient rencontrée, cette dame, à Vienne, à Bayreuth et à Florence, et s'estimaient heureux de la retrouver au Claridge, attendu qu'elle commandait des positions, et savait où les ordonnances se préparent avec le plus de soin.

«Vous devriez prendre intérêt au logis de nos ancêtres... comme je fais.

--J'ai essayé toute une semaine, Mrs. Shonts, repartit Sophie, mais je n'ai guère jamais fait plus que graisser la patte aux garçons d'hôtel allemands.

--Ce n'est pas là en effet la vraie façon, poursuivit Mrs. Shonts. Je sais où vous devriez aller.»

Chapin dressa l'oreille, impatient de fuir n'importe où des rues où des hommes ardents quelque peu de sa trempe accomplissaient la besogne qui lui était refusée.

«Nous oyons et obéissons, Mrs. Shonts,» dit Sophie, qui sentait l'agitation de son époux en train de boire le thé britannique abhorré.

Mrs. Shonts sourit et se chargea d'eux. Elle écrivit à la ronde et télégraphia au loin en leur faveur jusqu'au jour où, armée de sa lettre d'introduction, elle les poussa dans ces solitudes que l'on atteint en partant d'une gare à l'aspect de baril de cendre, appelée Charing Cross. Il leur fallait aller à Rocketts--la ferme d'un nommé Cloke, dans les comtés du Sud--où, leur assura-t-elle, ils rencontreraient la pure Angleterre du folklore et de la chanson.

Ils découvrirent Rocketts au bout de quelques heures, à quatre milles d'une station, et, autant qu'ils purent en juger dans l'obscurité cahotante, à deux fois la même distance de toute espèce de route. Les arbres, les vaches et le contour des granges se profilaient dans l'ombre en ombres autour d'eux, lorsqu'ils mirent pied à terre, et Mr. et Mrs. Cloke, à la porte ouverte d'une profonde cuisine dallée, leur souhaitèrent gravement la bienvenue. Ils reposèrent, sous un plafond gondolé, blanchi à la chaux, en une chambre mansardée, où, parce qu'il pleuvait, on avait allumé un feu de bois dans une corbeille de fer, sur un foyer de briques; et, c'est au pépiement des souris et au pleurnichement des flammes qu'ils s'endormirent.

Lorsqu'ils s'éveillèrent, c'était par une belle journée, pleine de bruits d'oiseaux, des senteurs du buis, de la lavande et du jambon grillé, mêlées d'une senteur élémentaire qu'ils n'avaient jamais rencontrée nulle part.

«Voici, dit Sophie, laquelle faillit faire sortir de ses gonds le frêle châssis, en essayant de voir par l'encoignure, voici qui n'est pas,--comment a dit le cocher au porteur du chemin de fer à propos de ma malle?--_de la petite bière?_

--Non, du chiqué. Je ne me suis jamais de ma vie senti si loin de tout. Il s'agit de découvrir où perche le bureau du télégraphe.

--A quoi bon?» repartit Sophie, en se promenant de droite et de gauche, sa brosse à tête en main, pour admirer les images d'hebdomadaires illustrés collées sur la porte et le placard.

Mais l'âme exotique n'eut pas de cesse qu'elle ne se fût assurée du bureau de télégraphe. L'Américain questionna à ce sujet la fille des Cloke, en train de servir le petit déjeuner, tandis que Sophie s'enfouissait le visage dans le buisson de lavande qui fleurissait à l'extérieur de la fenêtre basse.

«Allez jusqu'à la barrière, en haut du champ à Barne, dit Mary, et regardez de l'autre côté de Friars Pardon, le clocher le plus proche. C'est droit dessous. Vous ne pouvez pas le manquer... si vous ne vous écartez pas du sentier. C'est ma sœur, la télégraphiste. Mais vous êtes dans le rayon de trois milles, monsieur. Le gamin distribue les télégrammes du village de Friars Pardon directement jusqu'à notre porte.

--Il n'y a pas mal de choses à mettre en trust, dans ce pays», murmura-t-il.

Sophie regarda l'herbe broutée, que balafraient seulement les roues de la veille au soir, deux ornières qui s'enroulaient autour d'une cour à foins, et l'enceinte de verger tranquille à l'entour de la maison mi-partie en charpente.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle. Télégrammes distribués dans la Vallée d'Avalon! Naturellement!»

Et elle fit signe d'entrer à un chien de chasse aux yeux ardents, aux façons engageantes, et libre d'engagements, qui répondait, parfois, au nom de Rambler. Il les conduisit, après le petit déjeuner, jusqu'à cette montée, derrière la maison, où cette barrière se profilait sur le ciel, et:

«Je me demande ce que nous allons trouver maintenant», dit Sophie en se pavanant franchement de joie sur l'herbe.

C'était tout un versant de champs aux haies trouées de brèches, et dont le centre, à chacun, était la proie de grosses masses de ronces. Les barrières manquaient, et les poteaux, sapés par les lapins, rabotés par le bétail, penchaient de ci de là. Un étroit sentier serpentait parmi les buissons, des douzaines de queues blanches scintillaient devant le chien en pleine course, et un épervier s'envola avec un sifflement perçant.

«Pas de routes, pas rien! dit Sophie, sa jupe courte accrochée par les ronces. Moi qui croyais que toute l'Angleterre n'était qu'un jardin. Le voilà, votre clocher, George, de l'autre côté de la vallée. Est-ce drôle!»

Ils se dirigèrent vers lui à travers une lande tout abandonnée. Ici, c'était le spectre d'une pièce de luzerne qui s'était refusée à mourir; là, quelque âpre jachère livrée à des chardons d'un mètre de haut; et là, un carré de kelk luxuriant, aux airs de moisson légitime. Dans les herbages non pâturés ils se prenaient les pieds dans des rangées de choses fauchées et mortes, par-dessous quoi le sol rayonnait de sueur. Au fond de la vallée un petit ruisseau avait miné sa passerelle, et bouillonnait dans les débris. Mais de grands bois se dressaient là-bas au delà, sur les pentes--vieux, hauts, éclatants, tels des tapisseries restées intactes aux murs d'une maison en ruines.

«Tout cela, à moins de cent milles de Londres! dit-il. Ne croirait-on pas que cela souffre aussi du repos forcé?»

Le sentier contournait l'épaule d'un versant, à travers un fourré de rhododendrons en désordre, pour croiser ce qui, jadis, avait été un chemin carrossable et se terminait dans l'ombre de deux gigantesques chênes verts.

«Une maison! dit tout bas Sophie, une maison _coloniale_[1]!»

[Note 1: Les Américains appellent style colonial le style anglais georgien, époque de 1750, où les Etats-Unis étaient encore colonies britanniques.]

Derrière le vert-bleu des arbres jumeaux s'élevait une construction en briques bleuâtre sombre, de style georgien, pourvue d'une imposte en coquille au-dessus de sa porte à colonnes. Le chien s'en était allé sur de folles et secrètes pistes. A part quelque agitation dans les branches et la fuite de quatre pies effarouchées, nul bruit ne dénotait la vie autour de la maison carrée, laquelle, toutefois, par ses longues fenêtres, vous regardait le plus tendrement du monde.

«Cha...armée de vous rencontrer, pour sûr, dit Sophie, en faisant la révérence jusqu'à terre. George, voici de l'histoire que je comprends. C'est ici que nous avons commencé.»

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