Storieta
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Il y avait plus de trois ans que l’on discutait sur ce monument, dans les maisons égrenées au flanc du coteau bombé dont l’ondoyant vêtement de prés, de bois et de vignes se déchire sur de grandes falaises calcaires, d’une ocre éclatante, au-dessus d’un «estey» vaseux qui forme un petit port sur la rive droite de la Garonne.

Les pois de senteur trois fois avaient refleuri, autour des profondes carrières qui ouvrent dans le roc leurs bouches noires de catacombes; trois fois l’été avait soufflé son crépitement d’étincelles sur les vignes accablées et vertes, qu’éblouit la couleuvre engourdie du fleuve; les bonnes et les mauvaises récoltes s’étaient succédé, et les fêtes de toutes sortes: le monument ne paraissait pas.

Le Conseil municipal était critiqué. Les mots malsonnants, si riches de sens, qui abondent dans ce petit pays, semblaient sortir un peu de partout: des gabares brûlantes de soleil, amarrées le long de «l’estey»; de la grande tonnellerie, en face de l’église, où les coups pleuvent sur les douelles et les cercles neufs, assourdissant les maisons blanches, autour de la place où règne la paix des platanes. Les bateliers, vignerons, petits artisans, qui soulevaient devant le maire un béret bleu sombre, avaient depuis longtemps leur opinion faite: toutes les communes de la Gironde auraient leur monument, avant qu’on eût posé une seule pierre à celui de la Rébédèche.

Le maire, Aristide Brun, était un solide paysan, propriétaire d’une jolie vigne à flanc de coteau. Il avait amassé une fortune en y plantant des arbres fruitiers. Son domaine, bien exposé au midi et enclos de haies, semblait au printemps une petite Provence. Ses pêchers et ses pruniers, éclatants de fleurs, posaient un nuage rose et blanc en haut du vallon. Leur taille n’avait pas de secrets pour lui. Pendant l’hiver, monté sur une chaise de cuisine ou sur une échelle, il plongeait au milieu des ramilles noires sa grosse tête sur laquelle une casquette à oreilles était rabattue. Mais la question du monument le passait un peu.

Tout d’abord, on avait décidé de «ramasser l’argent». Aristide Brun, après bien des hésitations, s’inscrivit péniblement pour cinquante francs, en tête d’une liste à laquelle un crayon était attaché. Le garde champêtre, en vieux képi galonné d’argent, la présenta de porte en porte. Dans les maisons où il y avait eu des morts, on pleura beaucoup: «Lou praoube, lou praoube», disaient les mères, la figure ruisselante sous leur foulard. Les hommes, avant de signer, regardaient ce qu’avaient donné leurs voisins.

Les souscriptions des grands propriétaires étaient commentées. M. Auguste Virelade, qui avait, dans la palud le beau domaine de la Flaütat, et une île au milieu du fleuve, versa mille francs. Tout le petit pays le sut le soir même. «Il peut bien le faire, puisqu’il est riche», dirent les envieux. Mais d’autres allaient déjà de porte en porte, répétant que M. Auguste était un orgueilleux, qui se ruinerait. L’occasion fut belle pour récapituler ce qu’il avait gâché d’argent en entreprises extraordinaires. Seules, les bonnes âmes, et il s’en trouva au moins deux ou trois, vantèrent sa générosité et rappelèrent qu’il avait perdu à la guerre le mari de sa fille unique.

Tout le monde connaissait bien ce Georges Borderie, né et élevé à la Rébédèche, dans une autre propriété sur le bord du fleuve, et qui laissait un souvenir assez mystérieux parce qu’il était peintre et parlait très peu. Pendant les années d’avant-guerre, il avait habité Paris. Depuis son veuvage, la jeune femme était revenue vivre à la Flaütat, chez ses parents. On la saluait avec respect quand elle passait, belle, affable et toujours en deuil. Les paysans qui travaillaient sur le domaine l’appelaient Mme Élisabeth.

Personne ne se montra plus irrité que sa belle-mère, Mme Anselme Borderie, lorsque la liste lui fut présentée: bien inscrit à l’encre noire, au milieu d’une page, le fameux mille sautait à l’œil, comme le numéro du gros lot dans une tombola, et les autres dons à côté se rapetissaient, chétifs, piteux et dérisoires.

Mme Borderie, posant ses lunettes rondes cerclées d’écaille sur un guéridon, sentit une terrible colère bourgeoise gonfler son cerveau. Donner mille francs, c’était de la folie! Auguste Virelade mourrait sur la paille. La vision de cette fin misérable la réconforta. Mais, en attendant que la justice immanente eût remis l’ordre dans les choses, la situation créée ne laissait pas d’être embarrassante: Mme Borderie ne voulait faire ni trop ni trop peu. En quelques secondes, elle envisagea son budget, sa situation et se décida:

--Une année où ma toiture a besoin d’être réparée, je ne peux pas donner plus de trois cents francs.

Encore les inscrivit-elle à regret, avec le sentiment qu’Auguste Virelade l’obligeait à une prodigalité déraisonnable, dont personne ne lui saurait peut-être un gré suffisant.

--J’ai donné ce qui m’a semblé convenable, proclama-t-elle par la suite à plusieurs reprises, bien résolue à provoquer l’approbation. Cette femme courte, aux hanches ballonnées sur des jambes basses, et qui se dandinait un peu en marchant, ne souffrait pas d’être contredite. Dans sa figure carrée, aux bajoues pendantes, qui avaient été jadis pétries de lis et de roses, ses yeux bleus brillants dardaient soudain de fulgurants regards qui faisaient céder chacun à sa volonté. Sa manie d’orgueil était si forte qu’elle accueillit avec une égale satisfaction les compliments que les uns lui adressèrent sur sa générosité et les autres sur sa sagesse. Seule, sa belle-fille, la triste et grave Élisabeth, l’écouta silencieusement.

--Votre père a voulu se distinguer, lança enfin Mme Borderie, en l’enveloppant d’un regard de réprobation.

--Chacun est libre de donner, répondit la jeune femme, avec une expression qui montrait que ce débat lui faisait horreur.

La collecte prit beaucoup de temps. Le garde, intimement flatté de son rôle, ne se pressait pas. Chacun, d’ailleurs, lui offrait à boire. Quand il eut vidé des verres dans toutes les cuisines du village et de la palud, il remonta la route ombragée qui s’enfonce dans un étroit vallon, au bord de «l’estey»; puis il gravit les pentes du coteau. A Gueyte-lou, grand et beau domaine, dont le péristyle Louis-Philippe regarde en face la vallée du fleuve brillante à ses pieds, Mlle de Lagarette l’accueillit avec enthousiasme:

--Un monument pour nos pauvres morts! Je sais, mon ami, M. le curé nous en a parlé.

C’était une spirituelle et aimable femme de soixante ans, alerte, les mains fines et le regard vif. Les grâces du dix-huitième siècle semblaient avoir ciselé son visage de jolie laide. Elle et son frère, qui n’avait jamais non plus voulu se marier, formaient une sorte de vieux ménage, admirable de délicatesse, de bonté touchante et de prévenances.

Bien avant que le garde, transpirant sous le soleil d’août, n’eût fait chez eux cette démarche officielle, M. et Mlle de Lagarette s’étaient inquiétés du monument. L’un et l’autre redoutaient, en matière d’art, la balourdise du pauvre maire.

--Il faudra que nous en parlions à Élisabeth, avaient-ils conclu.

Il eût été raisonnable, en effet, de consulter la jeune femme qui avait vécu à Paris, parmi des artistes, et devait garder au moins quelques-unes des relations de son mari. Mais le Conseil s’inquiétait surtout de choisir un emplacement: dans la commune, où chacun donnait son avis, les uns en tenaient pour la petite place plantée de platanes qui borde l’église; certains plaidaient pour le cimetière, d’autres encore pour la croisée d’un chemin creux et de la grande route, endroit consacré par la feuillée ronde du «chêne de la Liberté». Une année passa, pendant laquelle les décisions prises furent à chaque séance remises en question. Les vieilles querelles qui divisent les gens du coteau et ceux de la palud s’étaient ranimées; le maire, bonasse, et qui ne voulait surtout «pas d’histoire», prodiguait des promesses à tout le monde, et d’autant plus facilement qu’il n’avait lui-même aucune opinion.

Une autre année s’étant écoulée, et la risée publique croissant peu à peu, le secrétaire de la mairie fit un coup d’éclat en découvrant un architecte. C’était un vieux maître, doux et effacé, qui s’était retiré pour finir ses jours dans une petite propriété et y vivait en philosophe, au milieu de ses livres et de beaux dessins, se délectant de rouvrir, l’été, sous une treille, un traité de Philibert de L’Orme relié en veau brun, qu’il avait acheté jadis sur les quais. Le garde le trouva assis sur une chaise pliante, à côté d’un pied de dahlia. Le vieux maître fut sensible à cette idée de clore par un pieux monument à de jeunes morts une vie chargée d’œuvres. Dans sa chambre, où l’ombre de la treille versait un jour vert, il accumula des dessins patients, envisagea tous les emplacements, et se montra d’une complaisance inépuisable.

--On voit bien qu’il n’a rien à faire, disaient les commerçants du village qui le voyaient passer, modeste et voûté, s’abritant du soleil sous un parapluie, et son soulier fendu sur un pied goutteux.

Il y eut grande séance le jour où il vint, un rouleau pressé sous son bras, présenter ses projets au Conseil réuni pour la circonstance. C’était par une matinée de dimanche toute vibrante du son des cloches. La salle de la mairie, qui ouvrait sur la cour de l’école par ses deux fenêtres, se remplit peu à peu de gens endimanchés, méfiants et sceptiques, devant lesquels les projets furent étalés sur la grande table et qui hochaient la tête en face des lavis, ne comprenant point ce qu’est un plan ni une coupe, mais voulant savoir d’abord ce qui serait le meilleur marché. Les plus dégourdis trouvaient qu’un bout de colonne sur un piédestal ne faisait pas beaucoup d’effet. Aristide Brun, tout en reconnaissant que c’était très bien dessiné, déchaîna un gros rire en disant que ce monument ressemblait à un chandelier.

M. Justin Videau, l’architecte, écoutait en homme qui a entendu beaucoup de sottises et plaidé toute sa vie dans le désert la cause de l’art. Il développa patiemment ses explications. Mais le secrétaire de la mairie lui en remontra. C’était M. Clastre, instituteur en retraite, un petit homme qui ne perdait pas un pouce de sa taille, solennel, en jaquette grise, pinçant une bouche de pédant de village sur son impériale blanche. Trente ans d’école lui avaient donné le pli des sentences et des remontrances: il parla de la Justice, de la Liberté et de la République, pour réclamer un coq gaulois. L’adjoint, qui avait de grandes idées, aurait préféré un poilu casqué et la croix de guerre. Puis la séance finit dans le brouhaha et la confusion.

Cependant, après bien d’autres hésitations, une stèle blanche finit par s’élever, à droite de l’église, entourée par la sollicitude de Mlle de Lagarette qui planta tout autour de petits cyprès. Pour donner au goût public une satisfaction, le vieil architecte, las de disputer, permit qu’on l’encageât dans des barres de fer, reliées aux angles par de gros obus.

Ce 11 novembre, la commune fut donc réveillée par les décharges répétées d’un petit canon villageois qui tirait ses pétards dans toutes les fêtes.

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