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Maxime Gorki

La littérature russe qui, depuis un demi-siècle, abonde en trouvailles heureuses, vient encore de manifester sa merveilleuse puissance d’innovation. Un vagabond, Maxime Gorki, dénué de toute préparation systématique, a soudainement fait irruption dans les genres consacrés, y apportant la spontanéité toute fraîche de sa pensée et de son caractère. Rien d’aussi spécial ni d’aussi neuf ne s’était révélé depuis les premiers romans de Tolstoï. Cette œuvre ne doit rien à ce qui l’a précédée; elle apparaît comme un prodige exceptionnel. Aussi n’obtient-elle pas seulement un succès d’art; elle produit une véritable révolution.

Gorki est né de très humbles gens, à Nijni-Novgorod, en 1868 ou 1869,--il ne sait pas au juste--et, de bonne heure, fut orphelin. On le mit en apprentissage auprès d’un cordonnier, mais il se sauva, la vie sédentaire n’étant pas de son goût. Il s’esquiva pareillement de chez un graveur, puis entra chez un peintre d’icones. Nous le trouvons ensuite marmiton, puis aide jardinier. Il essaya la vie de toutes ces manières, et ne se plut à nulle d’elles. A peine avait-il eu le temps, jusqu’à sa quinzième année, d’apprendre un peu à lire sous la direction d’un grand-père qui lui faisait épeler une bible en vieux-slavon. Il ne garda de ces premières études que le dégoût de l’écriture imprimée, jusqu’au moment où, gâte-sauce à bord d’un vapeur, il fut initié par le cuisinier-chef à des lectures plus attrayantes. Gogol, Glèbe Ouspenski, Dumas père lui furent un enchantement. Son imagination s’exalte alors; il est pris du «désir féroce» de s’instruire. Le voilà parti pour Kazan, «comme si un enfant pauvre pouvait recevoir gratuitement de l’instruction», mais il s’aperçoit bientôt «que ce n’est pas dans les usages». Déçu, il s’établit garçon boulanger, à raison de trois roubles par mois. Au milieu des pires fatigues et des plus rudes privations, il se rappela toujours avec une particulière amertume la boulangerie de Kazan; il utilisa plus tard, dans une de ses nouvelles, ce douloureux souvenir: «La cuisine était dans un sous-sol voûté. Il y avait peu de lumière, peu d’espace, mais beaucoup d’humidité, de saleté, de poussière de farine. Dans le four brûlaient de longues bûches, et la flamme, reflétée sur le mur gris, s’agitait et tremblait comme si elle parlait tout bas. L’odeur du levain imprégnait l’atmosphère. La lumière du jour et celle du feu, mêlées, donnaient un éclairage indécis et fatigant pour les yeux.»

Gorki rêvait de grand air. Il lâcha la boulangerie. Toujours lisant, s’instruisant avec fièvre, buvant avec les va-nu-pieds, se dépensant de toutes manières, il est un jour scieur de planches, un autre jour débardeur sur les quais... En 1888, le désespoir le prend, il essaye de se tuer. «Je fus, dit-il, malade autant qu’il le fallait, et je continuai à vivre pour vendre des pommes...» Il fut ensuite garde-barrière et puis débitant de kvass dans les rues. Un bon hasard le mit en rapport avec un avocat qui lui témoigna de l’intérêt, dirigea ses lectures, organisa son instruction. Mais son humeur inquiète le rejeta dans la vie errante; il arpenta la Russie en tous sens et fit tous les métiers, y compris désormais celui d’homme de lettres.

Il débuta par une courte nouvelle, Makar Tchoudra, qui fut publiée par un journal de province. C’est une œuvre assez curieuse, plutôt, à vrai dire, par ce qu’elle annonce que par ce qu’elle donne. Le sujet rappelle un peu trop certaines fictions chères aux romantiques. La scène se passe dans un campement de tziganes. Les personnages, par leurs gestes, leurs discours, la manière dont ils se drapent dans une perpétuelle attitude d’orgueil, manquent parfois de naturel. Évidemment, le jeune auteur s’est appliqué à faire de la littérature. Il a dramatisé de son mieux une histoire d’amour fatal et un peu déclamatoire. Néanmoins, on trouve déjà dans ce récit quelques-unes des particularités de Gorki, la passion de la vie libre, l’amour enivré de la musique et de la nature; et les traits de caractère les plus profonds de ces tziganes un peu conventionnels sont empruntés aux vagabonds qu’il a vus dans la réalité.

Le véritable début de Gorki date de 1893. Il fit, à cette époque, la connaissance de l’écrivain Korolenko, et, grâce à lui, publia bientôt une nouvelle, Tchelkache, dont le succès fut retentissant. Gorki s’est débarrassé désormais de tout poncif; il a rejeté les esthétiques traditionnelles, et maintenant, avec intransigeance, avec désinvolture, il ne s’efforce que de traduire franchement, directement, sa vision propre de la vie. Or, comme il n’a vécu jusqu’ici qu’au milieu de vagabonds, vagabond lui-même et des plus réfractaires, c’est le poème du vagabondage qu’il a écrit.

Son genre de prédilection est la nouvelle. Il en a composé, depuis sept ans, une trentaine, qui tiennent en trois volumes et, par leur expressive brièveté, rappellent parfois la manière de Maupassant.

Le scénario en est extrêmement simple. Souvent, il n’y a que deux personnages: un vieux mendiant et son petit-fils, un couple d’ouvriers, un vagabond et un juif, un garçon boulanger et son aide, deux compagnons de misère.

L’intérêt de ces récits n’est pas dans le développement d’une intrigue savante. Ce ne sont là plutôt que des fragments de la vie, des morceaux de biographies depuis une date jusqu’à une autre, sans que les limites en soient celles d’un drame complet. Tout cela n’est pas plus artificiellement combiné que ne le sont les événements de l’existence réelle.

Un jeune paysan a quitté le village pour trouver du travail. Dans un port, il rencontre un vagabond d’une particulière énergie, qui l’effraie, le fascine et finit par l’embaucher: il s’agit d’une expédition mystérieuse dont il lui promet grand profit. Tchelkache l’emmène, de nuit, sur une barque,--pour un vol. Il faut passer sous le feu des douaniers dans la nuit terrifiante. Après mille dangers, la proie est enlevée et bientôt transformée en or. Tant de richesses éblouissent le paysan. Dans son esprit obscur, des images de vie aisée surgissent, le troublent et le tentent. Mal satisfait de la généreuse paye que Tchelkache lui donne, il essaye de l’assassiner et lui dérobe sa bourse. Puis, tourmenté de remords et craignant que le prix du sang et du vol ne lui porte malheur, il revient à l’homme qu’il a presque assommé, s’humilie et propose de lui restituer l’argent. Mais Tchelkache le méprise, lui jette à la face la somme tant convoitée et, comme suprême injure, finit par lui jeter aussi le pardon.

Tel est le sujet d’une nouvelle de Gorki; celle-ci n’est pas moins simple.

Artème, un vagabond venu on ne sait d’où, est l’idole de toutes les femmes du port et la bête noire de tous les hommes. Sa beauté et sa force le rendent aussi redoutable que séduisant. Mais, un soir, ses ennemis l’attirent dans un traquenard, le frappent et le laissent pour mort. Un pauvre juif, Caïn, abject et méprisé, le secourt. Artème, touché de reconnaissance, déclare à son sauveur que dès lors il le protégera, lui parlera devant tous et le reconnaîtra pour son ami. Une ère nouvelle de paix et de sécurité commence pour le malheureux. Mais cela ne dure guère. Au bout d’un mois, Artème lui annonce qu’il est à bout de son dévouement, que cette amitié forcée lui pèse et l’accable; la vie ancienne reprend pour les deux hommes, toute d’indépendance vaniteuse pour Artème et de sordide misère pour Caïn.

Comme on le voit, il n’y a guère d’événements dans ces récits, la peinture des caractères y est tout. Les personnages s’y manifestent tout entiers par les plus simples de leurs actes, de leurs gestes, de leurs paroles.

Le style, malgré des négligences et des imperfections, est merveilleusement adapté au sujet; très vigoureux, mais souple, il se diversifie suivant l’occasion et tantôt exprime toute la rudesse et toute la grossièreté qu’il faut, tantôt, poétique et riche en couleurs, arrive presque au lyrisme. Il étonne par son inégalité, suivant dans ses alternatives l’humeur de l’écrivain. Il est souvent diffus et long dans le calme et se relève soudain comme fouetté par une émotion forte. Il s’égaie d’images multiples d’une agréable fantaisie. La phrase manque un peu de préméditation; on la sent improvisée, mais toute chaude aussi de la pensée qui l’anime. Il n’y a pas là de clichés, de locutions mortes. Tout cela est neuf, révélateur et frémissant de sensation vive.

C’est une des choses qui charment le plus chez Gorki que cette absence des procédés littéraires connus. Les habiletés courantes, les méthodes usées, tous les trucs en désuétude, n’avaient pas leur emploi dans cette œuvre ingénue où l’écrivain ne s’inspire que de lui-même et de la réalité. Il n’a pas eu, comme d’autres, à faire effort pour se distinguer de ses prédécesseurs et ce n’est pas du vieux qu’il rajeunit, mais c’est du neuf qu’il crée avec une étonnante audace.

Tout ce qu’il raconte, Gorki l’a vu. Tous les paysages de terre ou de mer qu’il décrit, il les a observés au cours de son existence aventureuse. A chaque détail de ce décor se rattache pour lui quelque souvenir de détresse ou de souffrance. Ce vagabondage a été le sien. Ces vagabonds ont été ses camarades, il les a aimés ou haïs. Aussi l’œuvre est-elle toute palpitante de ce qu’il y a mis de lui-même sans presque y songer. En même temps, il sait se détacher de son œuvre; les personnages qu’il y introduit vivent de leur vie propre, indépendante de la sienne, avec leur caractère particulier, leur manière à eux de réagir contre la commune misère. Nul écrivain n’eut davantage le don de l’objectivité, tout en se mêlant intimement à son œuvre.

S’il a pu résoudre ce problème d’une création à la fois impersonnelle et passionnée, c’est qu’il n’y a pas eu dans son existence deux époques successives pendant lesquelles il aurait d’abord agi, puis se serait souvenu: ce dédoublement a été chez lui perpétuel.

Aussi donne-t-il à ses vagabonds un air de frappante vérité. Il ne les idéalise pas; la sympathie que lui inspirent leur force, leur courage et leur esprit de liberté ne l’aveugle pas. Il ne dissimule ni leurs défauts, ni leurs vices, leur ivrognerie, leur vantardise. Il est sans complaisance pour eux et les juge avec clairvoyance. Il peint la réalité, mais sans en exagérer non plus la laideur. Il n’évite pas les scènes pénibles ou grossières; mais dans les passages même les plus cyniques il ne révolte pas, parce qu’on a la certitude qu’il veut seulement être véridique, et non émouvoir par des moyens faciles. Simplement il constate que les choses sont telles, et qu’on n’y peut rien faire, et que cela dépend de lois immuables. Aussi toutes ces tristesses, jusqu’aux plus horribles, les accepte-t-on comme la vie même. Gorki n’aperçoit en ses personnages qu’un spectacle naturel: il a vu la passion les secouer ainsi que le vent soulève les flots et le rire passer sur leurs âmes ainsi que le soleil perce à travers les nuages. Il est, dans la meilleure acception du terme, et sans effort, un réaliste.

L’introduction des vagabonds dans la littérature est la grande innovation de Gorki. Les écrivains russes s’étaient intéressés d’abord aux classes cultivées de la société; puis ils étaient allés jusqu’au moujik. La «littérature du moujik» prit une importance sociale. Elle eut une influence politique et ne fut pas étrangère à l’abolition du servage. Elle démontra la valeur de toute une classe vivace et puissante dont on devait tenir compte. Cependant une caste était restée dans l’ombre, celle des vagabonds, caste étrange, hétérogène, disséminée, mais nombreuse et nettement caractérisée. Elle se recrute, il est vrai, dans toutes les classes, celle des nobles, des marchands, des paysans ou du clergé, mais, à partir du moment où le déclassé vient grossir la grande famille éparse des vagabonds, sans cesse en quête d’un gagne-pain et prête à faire tous les métiers, il constitue avec ses frères nouveaux une unité réelle, non seulement par l’identité de la situation matérielle, mais par une commune forme d’esprit que l’on peut définir. Ces gens-là sont évidemment très difficiles à étudier; ils n’écrivent pas, ils parlent peu, ce qu’ils disent est élémentaire bien que leur pensée soit compliquée. Pour les comprendre, il fallait avoir vécu longuement avec eux, avoir été des leurs assez intimement pour qu’ils ne pussent se dissimuler; et pour les peindre il fallait être doué d’une singulière puissance d’expression. Cette tâche si difficile a trouvé en Gorki son ouvrier spécial; les circonstances de sa vie et son génie propre l’y destinaient.

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