OU TRAITÉ DU FOUET, ET DE SES EFFETS SUR LE PHYSIQUE DE L’AMOUR.
Ouvrage médico-philosophique, suivi d’une dissertation sur tous les moyens capables d’exciter aux plaisirs de l’amour.
PAR D***** MÉDECIN.
Delicias pariunt veneri crudelia flagra; Dum nocet, illa juvat, dum juvat, ecce nocet. Meibomius, de flagrorum usu in re veneria.
1788.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
J’ai longtems balancé avant que de me déterminer à publier cet ouvrage; mais quelque singulier[1] qu’il paroisse à beaucoup de personnes, j’ai jugé qu’il feroit toujours plus de bien que de mal, & qu’on me pardonneroit de m’y être quelquefois servi d’expressions un peu libres en faveur des vérités importantes que j’ose annoncer.
[1] Singulier... Mes censeurs ne se serviront pas de ce terme pour désigner mon livre; les prudes diront, quelle horreur! les dévots crieront à l’impiété... la populace de règ.. de pr. de mo. fera grand bacanal... enfin, que sais-je, chacun déraisonnera de son côté; il n’y aura que quelques gens raisonnables qui diront que j’ai raison, encore n’oseront-ils pas le dire tout haut.
Quoique persuadé de l’utilité de mes réflexions, j’ai cependant cru devoir garder l’anonime. Je n’ignore pas qu’il y a des erreurs qu’il est très-dangereux de combattre, & qu’il ne seroit pas toujours prudent d’attaquer tous ceux qui s’y livrent. Si mon ouvrage est condamné, je m’en consolerai d’autant plus facilement que je n’ai eu, en l’écrivant, que l’intention d’être utile: mais si je voyois une cabale injuste & puissante, ne pas se contenter d’en faire griller les exemplaires, & poursuivre quelque innocent écrivain; j’atteste que je ne balancerois pas de me nommer. Je le répete, ce n’est pas à dessein qu’on persécute quelqu’un à ma place que je tais mon nom.
La matiere que je traite n’est pas entierement neuve; _J. Henri Meibomius_[2] nous a laissé un traité intitulé de flagrorum usu in re veneria: mais ce traité est peu connu, & l’auteur n’y est pas entré dans tous les détails qui ont rapport à cet objet; il a seulement voulu rendre raison de l’effet que le fouet peut produire sur le physique de l’amour. J’ai consulté cet écrivain sans le suivre, & j’ai joint de nouvelles réflexions à celles de ce savant médecin.
[2] Il y a eu trois auteurs qui ont porté le nom de Meibomius. L’auteur de la dissertation que je viens de citer, fut professeur en médecine à Helmstadt, ensuite premier médecin de Lubek; il a publié plusieurs autres ouvrages, & vivoit dans le commencement du siecle dernier.
Pour mettre de l’ordre dans la variété des objets que je vais présenter, il est indispensable de diviser mon ouvrage en différens chapitres; mais je préviens le lecteur qu’il ne devra me juger qu’après avoir parcouru tout le livre; en ne lisant qu’un chapitre isolé, l’auteur ne seroit à ses yeux qu’un écrivain scandaleux. Que l’on parcoure le tout, on verra si j’ai eu tort d’avancer que je n’ai d’autre but que celui d’être utile.
Je parlerai dans le premier chapitre, de l’effet des flagellations sur le physique de l’amour.
On expliquera, dans le second, pourquoi & comment le fouet produit cet effet.
Le troisieme démontrera de singulieres erreurs.
On trouvera dans le quatrieme chapitre, des raisons bien puissantes pour changer les peines qu’on inflige à l’enfance & à la jeunesse.
La conclusion sera enfin, le résumé de tout ce qu’on aura dit, pour en faire ensuite une juste application; & j’y prouverai comment des abus qui ne paroissent rien en eux-mêmes, influent sur la santé & les bonnes-mœurs.
Mais, dira-t-on, comment un médecin a-t-il pu s’occuper d’un ouvrage de cette nature?... Eh! qui voudroit-on qui s’élevât contre des erreurs préjudiciables à la santé! De qui le Public est-il en droit d’attendre des notions sur ce qui peut lui nuire, si ce n’est d’un médecin?
On me reprochera sans doute, d’avoir écrit mes réflexions en langue vulgaire... Y auroit-il, par hazard, des mots qui deviennent obscènes dès qu’on les prononce en françois? Si cela étoit, il faudroit renoncer à ce langage, qui sera bientôt celui du monde entier, & même le défendre, puisqu’il ne peut dire le nom de certaines choses sans allarmer la pudeur. Pauvres esprits que nous sommes! où plaçons-nous la délicatesse? & pourquoi faut-il qu’un médecin soit forcé de faire tant de questions, pour demander à une prude si elle est bien ou mal réglée? Quelques ecclésiastiques ne sont pas si scrupuleux, lorsqu’ils ont une jeune fille à leur confessionnal, ils parlent de tout... ils interrogent sur tout... on répond à tout... c’est presque le seul endroit où la langue ne soit jamais obscene.
Je pense que chaque chose doit porter son nom, que l’on peut & que l’on doit le proférer sans faire rougir personne. J’ai vu dans une de nos grandes villes, des imbécilles qui avoient sait une société de savantes[3]; elles commencerent entre elles un cours d’anatomie; lorsque le démonstrateur en vint aux parties de la génération, elles planterent là la leçon, & s’enfuirent en se couvrant le visage; ces dames trouverent très-indécent qu’il fût question de ces bêtises dans des démonstrations anatomiques. Je dispense les êtres de cette nature de porter leurs chastes regards sur mon ouvrage.
[3] Il en est, par fois, des sciences comme des habits, elles sont aussi sujettes à la mode. Tantôt nos élégantes Parisiennes sont chimistes, tantôt botanistes; l’invention des globes les avoit même rendues physiciennes, astrologues, mathématiciennes; elles sont toujours tout, hormis ce qu’elles devroient être.
CHAPITRE PREMIER.
Du fouet & de ses effets sur le physique de l’amour.
L’amour étant nécessaire pour la propagation de l’espece, il falloit que cette passion fût profondément enracinée dans le cœur de l’homme, que la nature nous en fît un besoin, & qu’elle y attachât la plus grande jouissance. Les plaisirs que procure l’amour sont les plus vif que l’on puisse goûter, aussi leur donne-t-on le nom de volupté; il est impossible de les avoir connus sans les rechercher de nouveau, & l’on en jouit aujourd’hui sans préjudice pour les désirs du lendemain. Cependant, quelque nécessaire que soit le sentiment de l’amour, il ne peut & ne doit faire notre bonheur qu’en s’y livrant avec modération; car tout ce qu’on donne au corps au-delà de ses besoins l’affoiblit, & l’on trouve toutes sortes de maux dans le sein même de la volupté.
On est plus ou moins emporté par la violence de cette passion, suivant sa bonne ou mauvaise constitution; ceux qui sont d’un tempérament sanguin ont les passions plus vives que les pituiteux. Le docteur Venette parle de la femme d’un Catalan, qui un jour fut obligée de s’aller jetter aux pieds du roi, pour implorer son secours sur l’excessive vigueur de son mari, qui, à ce qu’elle dit, lui ôteroit bientôt la vie, si l’on n’y mettoit ordre. Le roi fit venir ce mari pour savoir la vérité; il avoua avec franchise, que chaque nuit étoit marquée par dix triomphes; sur quoi le roi lui défendit par arrêt, sur peine de la vie, de s’abandonner plus de six fois à la violence de ses transports, de peur que par l’excès de ses embrassemens, il n’accablât son épouse. Cet arrêt est fort singulier, mais il faut avouer qu’il est bien rare que les souverains soient dans le cas d’en porter de semblables.
Quel que soit le tempérament qu’on ait reçu de la nature, on ne sauroit être homme longtems, si l’on céde de bonne heure à l’empire de ses passions; c’est par cette raison que nos débauchés de Paris sont vieux à trente ans & décrépits à quarante. Lorsqu’on a abusé de son existence, si les désirs s’étoient anéantis comme les forces, ce ne seroit alors qu’un demi-mal; mais les êtres exténués ne sont que plus avides de ces plaisirs qu’une femme peut leur permettre, sans qu’il soit pourtant en son pouvoir de les leur faire goûter; l’impuissance irrite alors les désirs, & l’on ne se lasse pas d’importuner la nature.
L’acte vénérien, quoiqu’en lui-même salutaire[4], devient le principe de mille maux, par l’abus que quelques femmes en font; ensorte que la source des plaisirs & de la vie se change souvent en une source de douleurs. Loin d’attendre que le physique parle, on se hâte de l’exciter; & quels sont les moyens dont le libertinage ne se sert pas dans ce cas! On a d’abord cherché dans les aliments ceux qui seroient les plus échauffants de leur nature; on a ouvert les pharmacopées pour faire usage des cordiaux, des irritants & des aphrodisiaques; quelques médecins ont eu même assez peu de délicatesse, pour donner des conseils dans de semblables occasions[5].
[4] Il n’y a que l’abus des plaisirs de l’amour qui puisse nuire; car le célibat comporte souvent avec lui des inconvéniens qui ne le cédent en rien à ceux qui résultent d’avoir trop sacrifié à Vénus.
[5] Un médecin ne doit pas toujours garder le silence sur cette matiere; lorsqu’il arrive, par exemple, que la froideur conjugale cause des désordres dans le ménage, je pense qu’il peut employer quelques secours pour y maintenir l’union & la paix.
Les femmes n’ont rien oublié de leur côté pour s’attirer des hommages; elles ont embelli tout ce qui peut décemment se montrer, & se sont vêtues de telle maniere, que ce qui se voit suffit pour donner une idée des charmes cachés. Cela suffiroit sans doute; mais l’art de la volupté devoit pousser ses recherches plus loin.
Vénus eut bientôt des prêtresses qui se dévouerent entierement à l’amour; la délicatesse fut bannie des temples que vint élever le plaisir; & tout le culte s’y réduisoit à chercher des ressources pour faire renaître le moment de la jouissance. Nos couvents de courtisannes sont les restes de ces monumens antiques, mais ils n’en sont pas moins courus, ni moins élégants. Ce n’est que là que le vieux financier peut, à force d’or, se rappeller, par intervalle, de son antique existence: l’époux, que glace la décence & la monotonie de sa femme, vient y chercher des plaisirs qu’il n’ose exiger que là: le célibataire, qui a des raisons pour qu’on le croie tel, se glisse en secret dans les temples de ce genre, il y trouve les moyens de se débarrasser de son superflu[6], & de se parer en Public de tous les dehors de la chasteté & de l’abstinence.
[6] Les plaisirs de l’amour sont un besoin pour les deux sexes. Cela étant, comment ose-t-on faire vœu de célibat, ou plutôt, comment permet-on à quelqu’un de le faire? L’exemple journalier ne prouve-t-il pas que ces malheureux manqueront de parole? quand ils sont pris sur le fait, ils croient s’excuser en disant qu’ils sont hommes & faits de chair & d’os comme nous; cela ne prouve rien, sinon qu’ils ont tort de ne violer le vœu qu’en secret. Que ces célibataires élevent une voix commune contre un état qui n’est pas dans la nature! Qu’ils rompent d’accord entre eux & la raison, ce lien qui les rend à charge à la société! alors il leur sera permis de connoître tous les charmes attachés à l’existence de l’homme; & les ménages de leurs voisins seront en même tems plus tranquilles.
Les filles de joie sont-elles un mal nécessaire? doit-on le tolérer, ou l’empêcher? Ce n’est pas ici le lieu d’agiter cette question, qu’il me soit seulement permis de dire qu’il y a beaucoup d’hommes qui en ont besoin.