OUVRAGE SINGULIER, Traduit du latin de J. H. MEIBOMIUS, Et enrichi de notes historiques, critiques et littéraires, d’une introduction et d’un index.
NOUVELLE ÉDITION.
A PARIS, Chez C. MERCIER, imprimeur-libraire; rue du Coq-Honoré, Nº. 120.
1795.
[Frontispice: Delicias pariunt Veneri crudelia flagra, Dum nocet, illa juvat, dum juvat ecce nocet.]
AVERTISSEMENT.
On sait que Jean-Henri Meibomius étoit un savant du dernier siècle, qui s’est rendu célèbre en médecine, par la découverte des nouveaux vaisseaux qui prennent leur chemin vers les paupières, et qu’on a appelés de son nom, conduits de Meibomius. Il fut long-temps professeur de médecine à Helmstadt, sa patrie, et ensuite premier médecin de Lubeck, ville d’Allemagne dans le duché de Holstein.
Le petit traité que nous publions est très-curieux, et n’est guère connu que de quelques médecins, et d’un petit nombre de gens de lettres. Il n’en existe que deux éditions devenues fort rares et fort chères, faites toutes deux en pays étrangers et fourmillant de fautes d’impression. La première à Londres 1665, in-64, et la seconde à Francfort 1670, in-8º. L’une et l’autre étant fautives, nous nous sommes déterminés d’en donner une troisième purgée de ces fautes; et pour faire connoître cet ouvrage intéressant et utile aux littérateurs, aux gens du monde, et à ceux qui ne sont pas familiers avec le grec et le latin, nous avons entrepris de le traduire, et nous avons accompagné notre version de notes historiques étroitement liées au sujet, d’observations nouvelles puisées dans des auteurs modernes, tels que MM. l’abbé Chappe, de Lignac, Arnaud de Villeneuve, et Lémery, etc., et multipliées au point qu’elles forment, pour ainsi dire, un second ouvrage aussi étendu que celui de Meibomius.
Nous avons adouci le mieux qu’il a été possible, des expressions trop libres dans les citations, de manière pourtant à ne pas nuire à la clarté du sujet, dans un ouvrage dont le but est de développer le méchanisme des parties auxquelles l’Etre-Suprême a confié l’emploi de la propagation de l’espèce, et d’indiquer les remèdes nécessaires à les rendre capables de s’en acquitter, quand un vice dans les organes ou des excès de volupté ont altéré en elles cette précieuse faculté.
Nous renvoyons ceux qui nous accuseroient d’avoir voulu faire l’apologie de la flagellation, à ce qu’ont dit dans les mêmes vues, M. de Bienville, dans l’avant-propos de son excellent traité de la Nymphomanie, pages 4 et 5; M. de Lignac, dans l’introduction de son traité de l’amour conjugal, page 19, et M. Tissot dans celle de l’Onanisme, pages 7, 8 et suivantes.
Au reste, nous espérons que le plus grand nombre des lecteurs, nous saura gré de n’avoir rien négligé pour leur offrir un ouvrage complet.
Il y a des écueils inséparables de la matière, et que le traducteur le plus chaste ne peut éviter, s’il veut rendre les pensées de son original; c’est ce que nous avons éprouvé toutes les fois qu’il a été question de rendre en français les vers libres de Pétrone, Catulle, Tibulle, Ovide, Martial et Apulée. Il falloit donc abandonner le travail; non, sans doute: à côté des vers libres, je trouvois des autorités puisées dans les auteurs ecclésiastiques, les livres sacrés et les pères de l’église. L’exemple des St.-Augustin, des St.-Jerôme, des Isidore, des Lactance, des Origène et des Tertullien m’encourageoit dans mon entreprise, puisqu’écrivant en langues vivantes, ils n’ont pas cru devoir se taire sur les crimes obscènes, parce qu’on ne peut les désigner sans mots. Au reste, si nous sommes réprehensibles, notre faute est celle de Meibomius, et nous nous justifions entièrement par l’aveu sincère de la faute même, et si c’en est une, nous n’avons eu d’autre motif en traduisant cet ouvrage, que de nous occuper, de nous amuser, et de procurer aux littérateurs et aux gens du monde la connoissance d’un ouvrage que sa rareté leur avoit fait perdre, et leur en faciliter l’acquisition à moindres frais.
J’ai rassemblé dans l’introduction qui suit, tout ce qui peut servir à l’histoire de la flagellation, en offrant au lecteur un extrait lumineux et discuté de l’ouvrage de l’abbé Boileau sur cette matière: et cette compilation nécessaire à mon ouvrage ne laissera plus rien à désirer. Nous osons avancer que cet extrait, ceux de Brantôme, et l’étendue des notes dont nous avons semé l’ouvrage, dans la vue d’égayer l’aridité du style de Meibomius, ne manqueront pas de rendre ce petit traité aussi intéressant que curieux.
Quant à la manière dont nous avons traduit le latin, dans lequel il falloit remédier à des fautes d’impression ou de latinité, et à des demi-mots qui, si je puis le dire, n’étoient que les premiers linéamens des pensées de l’auteur qu’il falloit développer, nous supplions le lecteur de vouloir bien se souvenir de ce précepte d’Horace dont nous avons tâché de faire notre profit, sur-tout quand il a fallu rendre des morceaux d’anatomie, qui ne sont plus les mêmes que du temps de Meibomius, et suivre la marche nouvelle prescrite par nos nouvelles découvertes en médecine, et à laquelle je me suis le plus possible conformé.
Nec verbum verbo curabis reddere fidus lnterpres, nec desilies imitator in arctum.
(HOR. Art. Poët.)
INTRODUCTION.
L’abbé Boileau, docteur de Sorbonne, doyen et grand vicaire de Sens, sous de Gondrin, et ensuite chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, donna en 1700 un ouvrage intitulé: «Historia Flagellantium de _recto_[1] et perverso Flagrorum usu apud Christianos, ex antiquis scripturæ, Patrum, Pontificum, Conciliorum et Scriptorum profanorum monumentis, cum cura et fide expressa,» imprimé chez Janisson, en gros caractères, et composé de près de 400 pages _in_-12. Du Cerceau et Thiers le critiquèrent. On en publia une traduction plus indécente que l’original; elle fut réformée par l’abbé Granet, qui la fit réimprimer en 1732.
[1] L’auteur fut obligé d’ajouter ce mot recto au titre, et de retrancher des choses qui choqueroient même dans un traité de chirurgie.
Un auteur anonyme déchargea sa bile sur ce livre, dans un petit ouvrage _in_-12, de 43 pages, et qui a pour titre: Lettre à M. L. C. P. D. B. sur le livre intitulé: Historia Flagellantium. Cette lettre est une véritable satyre, et qui attaque M. l’abbé Boileau, d’une manière hardie et peu honnête. L’éclipse, dit le critique, que souffrit l’histoire des flagellans, dès qu’elle commença à voir le jour, vint d’une suppression tacite ou de l’avidité des libraires de Hollande et d’Angleterre, et de l’empressement à enlever toute l’édition d’un ouvrage qui devoit être d’un grand débit chez eux. On m’a assuré depuis peu, dit-il, qu’on en faisoit une nouvelle édition en faveur des mousquetaires et autres jeunes gens d’agréable humeur, qui le trouvent fort à leur gré. Il est en effet très-divertissant, et peut tenir son rang dans leur bibliothèque, entre Rabelais, Bocace et les contes de Lafontaine. Il ajoute que cet ouvrage a mérité à M. Boileau le surnom de Flagellant, pour le distinguer des autres abbés Boileau, fort connus dans le monde par leur réputation et leur mérite. Dans tout le cours de la satyre, le critique appelle M. Boileau de ce nom de Flagellant ou de petit Flagellant. Le portrait qu’il en fait est trop injurieux pour être rapporté ici. Je dirai seulement que ce critique n’épargne ni le livre ni la personne. Sa satyre est pleine d’invectives, de railleries, d’ironies et de réflexions mordantes, et son ouvrage peut être mis, avec justice, au rang des libelles diffamatoires. Car, après tout, dit l’auteur des nouvelles de la république des lettres, (décembre 1700, page 695,) quand il y auroit quelque chose à reprendre ou dans le choix de la matière du livre de M. Boileau, ou dans la manière dont il l’a traitée, cela n’empêche pas que l’auteur ne soit un honnête homme et de bonnes mœurs[2].
[2] Le traducteur du traité de Meibomius n’a pas d’autre réponse à faire à tous ceux qui voudroient lui faire éprouver les désagrémens auxquels M. l’abbé Boileau a été en proie.
Les jésuites attaquèrent aussi cet ouvrage, et ont extrait de ce livre ou de ceux qu’il a approuvés, diverses propositions qu’ils croyoient censurables. Il y en a une qui le paroît effectivement, et la voici en français: Les écrivains sacrés ont fait mention onze fois des flagellations, cinq fois principalement en parlant de J. C. notre sauveur, qui fut flagellé malgré lui et contre sa volonté. Cette expression paroît trop forte, mais on voit bien pourtant ce que l’auteur veut dire; c’est que si J. C. a été flagellé par ses ennemis, il ne s’est jamais donné volontairement la discipline, comme font les moines. Voici une autre proposition que je ne rapporterai qu’en latin: Nec esse est cum musculi lumbares virgis aut flagellis diverberantur, spiritus vitales revelli, adeò que salaces motus ob viciniam partium genitalium et testium excitari, qui venereis imaginibus ac illecebris cerebrum mentem que fascinant ac virtutem castitatis ad extremas augustias redigunt.
Si cette proposition n’est pas fausse, il est du moins sûr qu’elle auroit beaucoup mieux sa place dans un ouvrage de quelque médecin, que dans celui d’un prêtre docteur en théologie; mais il sied mal aux jésuites de relever de semblables propositions, puisque plusieurs de leurs auteurs ont avancé des choses beaucoup plus capables de blesser les imaginations foibles et délicates.
Le dessein général de l’auteur étoit de faire voir que l’usage des disciplines volontaires est une superstition qui s’est introduite chez les moines, et qui tire son origine du Paganisme, et qu’elle est pernicieuse à la santé du corps et de l’âme. Il loue l’exercice de la mortification de la chair comme un acte saint et méritoire, lorsqu’il est autorisé par la loi divine ou établi par l’église. Or, celui dont il s’agit n’est point autorisé par la loi divine. Il n’en est point fait mention dans l’ancien testament. La loi de Moïse, au contraire, (Deut. 25, 2, 3.) défendoit de donner aux criminels plus de quarante coups de fouet, d’où il suit qu’elle ne permet pas aux moines ni à aucun autre particulier, de s’appliquer plus de quarante coups de fouet, ni de se déchirer la peau d’une manière si cruelle, pendant que l’on chante lentement miserere, de profundis et l’antienne salve regina. La loi naturelle nous défend de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait; et la loi de Moïse nous défend de nous faire à nous-mêmes ce qu’elle ne veut pas que nous fassions à un autre. Dans l’évangile, J. C. ni les apôtres n’ont pas fait mention de la flagellation, car, par le passage de St.-Paul, je mortifie ma chair (Corinth. 9, 27.), l’auteur fait voir qu’il ne favorise point la discipline que se donnent les moines. Il remarque que la flagellation involontaire est fort ancienne, puisqu’elle étoit en usage parmi les payens, avant la fondation de Rome. Elle étoit même établie par la loi divine, (proverb. 13, 24 et 23, 13) pour punir les enfans et ceux qui faisoient quelque faute qui méritât cette punition. Mais outre ces flagellations involontaires, il y en avoit de volontaires et de libres. Tertullien rapporte que c’étoit une coutume parmi les Lacédémoniens de célébrer de certaines fêtes en l’honneur de Diane, et que ce jour-là, pour honorer la déesse, les jeunes gens se fouettoient eux-mêmes devant son autel, et quelquefois jusqu’au sang. Environ l’an 476 de J. C., les juifs rabins mirent au nombre de leurs cérémonies une espèce de flagellation volontaire, mais elle étoit mutuelle, et ils se flagelloient les uns les autres alternativement. Dans les premiers temps de l’église, où la pénitence étoit dans sa plus grande ferveur, l’usage de la discipline étoit une chose inouïe. Du temps de St.-Augustin, on avoit coutume de flageller les hérétiques et les criminels, mais les chrétiens ne se flagelloient point eux-mêmes. Ceux qui ont écrit la vie austère des anciens anachorètes ne parlent point de disciplines ni de flagellations volontaires. M. Boileau répond à un passage de St.-Jérôme, à un autre de St.-Jean Climaque, et à un troisième de St.-Cyrille d’Alexandrie, que les moines croient leur être favorables.