On sait combien sont recherchés aujourd’hui en Europe et plus encore en Amérique les relations contemporaines des grandes découvertes faites par les navigateurs du XVe siècle et des premières années du XVIe. Les bibliophiles se disputent à prix d’or dans les ventes publiques ces opuscules de quelques feuillets souvent et s’empressent aussitôt acquis de les faire couvrir de magnifiques reliures, afin que la splendeur de l’enveloppe en frappant les yeux arrête quelque vandale de l’avenir prêt à détruire comme insignifiants ces trésors du passé.
La lettre de Christophe Colomb: «Epistola Christophori Colom: de Insulis Indie supra Gangem nuper inventis (sine loco) 1493 4 ff. in-4º» eut de nombreuses éditions en plusieurs langues dans la même année. Combien en reste-t-il d’exemplaires aujourd’hui? On a perdu de vue pendant des siècles cette curieuse publication et on ne l’a reproduite que de notre temps. Les opuscules d’Americ Vespuce, non moins recherchés à présent par les amateurs de curiosités n’ont été exhumés que récemment de la poussière des bibliothèques.
On n’avait que des détails très incomplets sur le premier voyage aux Indes de Vasco da Gama par la route inconnue jusque-là du Cap de Bonne-Espérance, lorsque MM. Diogo Kopke et Antonio da Costa Païva découvrirent dans la bibliothèque publique de Porto et publièrent le routier d’Alvaro Velho intitulé: «Roteiro da viagem que em descobrimento da India pelo cabo de Boa-Esperança fez dom Vasco da Gama em 1497, Porto 1838 in-8º.»
Ce routier écrit par un des matelots chargés des présents du roi de Portugal pour le rajah de Calicut, a été traduit en français dans le 3e volume des «Voyageurs anciens et modernes» de M. Ed. Charton, Paris, 1855 grand in-8º.
Mais on n’avait toujours que très peu de renseignements sur le second voyage très imparfaitement relaté dans Galvao, Ramusio, Castanheda, Faria, Barros etc. lorsque vers 1860, un chercheur infatigable de curiosités bibliographiques, qui avait découvert à Londres l’opuscule que nous reproduisons, me chargea de le lui traduire en français, car il n’en comprenait qu’imparfaitement le texte néerlandais.
Six ans plus tard, ce bibliophile étant venu à mourir, ses livres furent dispersés dans une vente aux enchères. Je n’avais pas suivi la vente et j’ignorais si le livre y avait passé et ce qu’il était devenu. Enfin en 1874 je m’avisai de chercher, dans les catalogues si complets que le British Museum met à la disposition de ses lecteurs, si par hasard le livre que j’avais traduit n’était pas entré dans la vaste collection. Les catalogues suivent simplement l’ordre alphabétique par noms d’auteurs ou titres d’ouvrages anonymes. Au mot Calcoen je fus renvoyé immédiatement à celui de Calicut et là je trouvai ce que je cherchais. Une demi-heure après avoir écrit mon bulletin on m’apporta non-seulement l’original de Calcoen mais encore le manuscrit de ma traduction que l’amateur avait fait relier dans le même volume par un des grands relieurs de Londres.
J’obtins immédiatement la permission de reproduire l’ouvrage en phototypie. Je le traduisis en anglais et il fut publié sous ce titre: «Calcoen a dutch narrative of the second voyage of Vasco da Gama to Calicut, printed at Antwerp circa 1504 With introduction and translation.» London, Basil Montagu Pickering, 1874, in-4º.
L’édition d’Anvers circa 1504 se compose de six feuillets en caractères gothiques, sine anno, loco aut typographi nota. Sur le f. 1a au milieu de la page est le mot CALCOEN en grosses lettres gothiques de 3 cm. Fº. 1b commencement du texte: Dit is die reyse. Fº. 3a porte la seule signature du livre a iij. On compte 29 lignes dans chacune des dix pages de texte. Au verso du dernier feuillet est une gravure de la crucifixion avec la vierge et saint Jean à droite de la croix et à gauche un évêque mitre en tête et la crosse à la main. Cette gravure reproduite ici et que l’on retrouve sans doute dans d’autres livres imprimés à la même époque à Anvers a ceci de remarquable que l’inscription du philactère qui flotte derrière la croix: «deus qi pro redēpciōe» est à l’envers, preuve de l’inexpérience du graveur qui ne se rendait pas compte du résultat de l’impression. Il n’avait pas oublié cependant de graver à l’envers l’inscription INRI qui surmonte la croix et se lit régulièrement sur la gravure. Avec ces indications il est donc facile de retrouver dans les livres de la même époque la même gravure, qui n’a rien à faire dans le livre, sinon à remplir une page blanche, et le nom du typographe qui l’utilisait.
Il est assez singulier que le nom de Vasco da Gama ne soit pas même prononcé dans cette relation de son second voyage. Mais il ne peut faire l’objet d’aucun doute qu’il s’agit bien ici de ce voyage. Car les dates, les lieux visités, les incidents relatés coïncident parfaitement avec la seconde expédition aux Indes du grand navigateur portugais.
Peut-être aussi trouverait-on des renseignements sur cette expédition dans: «Den rechten Weg aus zu fahren von Lisbona gen Callachut.» S. N. in-4º circa 1504; dans «Itinerarium Portugallensium in Indiam et inde in occidentem et demum ad Aquilonem; ex vernaculo sermone in Latinum traducto, interprete Archangelo Marignano» Mediolani 1508 in-fol., ou bien encore dans «Gesta proxime per Portugallenses in India, Ethiopia et aliis, orinetalibus (sic) terris» Coloniæ 1505 in-4º; et dans «Almada (Francisco de) Gesta proxime per Portugalenses in India... ab Emanuele Portugali rege ad Episcopum Cardinalem Portuens. missa» Norinbergae 1507 in-4º. Mais nous n’avons pu malheureusement découvrir aucun de ces livres dans les bibliothèques publiques de Paris.
Quoi qu’il en soit, la présente relation, très naïve dans sa simplicité, est évidemment l’œuvre de quelque aventurier néerlandais qui fut le compagnon de Vasco da Gama, soit comme officier, soit même comme simple matelot.
La narration commence par le récit de cette expédition malheureuse que Vasco da Gama dirigea sur la côte de Barbarie contre le célèbre Barberousse, à la tête de quinze vaisseaux, dit l’histoire, avec soixante-dix suivant notre auteur.
Il était à prévoir que dans une relation si ancienne de voyages dans un pays inconnu jusque-là, l’auteur n’écrirait pas correctement les noms des lieux ou des peuples qu’il visitait; mais il est facile de réconcilier les noms de lieux et de populations qu’il donne, avec leurs appellations modernes.
Ainsi il nomme Kenan la première terre que l’expédition touche après son départ de Lisbonne le 10 février 1502. Il s’agit évidemment du cap Non sur la côte occidentale d’Afrique en face des Canaries. Il omet le nom du cap Vert qui forme la station suivante, mais il en indique exactement la distance du Portugal. Le 29 mars, l’expédition perd de vue la grande Ourse et le 2 avril elle se trouve sous la ligne équinoxiale. Huit jours après elle est dans l’hémisphère austral et le 22 avril à midi vrai, les matelots voient avec étonnement le soleil au Nord. Ils cherchent en vain dans le ciel quelque point de repère connu pour se guider; il ne leur reste que la boussole et leurs cartes, sans doute celles que Vasco da Gama et Bartholomeu Dias avaient dressées lors de leurs précédents voyages.
C’est dans ces parages qu’ils virent pour la première fois les poissons volants s’élancer de la surface de la mer et prolonger leur vol à une portée d’arbalète, pour échapper à leurs ennemis aquatiques, trop heureux s’ils ne sortaient pas de l’eau pour tomber sous les serres des oiseaux de proie qui leur font la chasse dans l’air.
Les hardis navigateurs furent poussés par le vent dans une mer où, dit notre auteur, il n’y avait ni chair ni poisson ni rien de vivant. C’est-à-dire qu’ils avaient sans le savoir atteint cette partie de l’océan austral où le froid empêche la vie de se manifester avec la même abondance que dans le voisinage de l’Équateur ou des Tropiques.
Le 22 mai ils furent assaillis par une violente tempête où la pluie, la grêle et la neige se mêlaient au bruit du tonnerre et à la lueur des éclairs; car l’hiver austral avait commencé pour ces régions qu’aucun navire européen n’avait encore visitées. Ils avaient été repoussés par un vent contraire à plus de mille milles hors de leur route et furent douze jours sans voir la terre. Enfin la tempête calmée ils purent se rapprocher du cap de Bonne-Espérance et firent voile au nord-est. Le 10 juin la grande Ourse et des cieux connus apparurent de nouveau à leurs yeux, ce qui leur causa naturellement une grande joie.
Trois jours après ils abordèrent à Scafal (Sofala) et cherchèrent à y faire du commerce. Mais le roi de Sofala était alors en guerre avec les Cafres ses voisins que notre auteur appelle les Paepiens; il refuse donc d’entrer en relations commerciales avec les quatre navires que Vasco da Gama avait amenés. Les Cafres de l’intérieur dit l’auteur sont séparés du pays de Sofala par une muraille qui n’est autre sans doute que la chaîne de montagnes parallèle à la côte; et comme la rivière qui a son embouchure à Sofala est la seule voie par laquelle les Cafres de l’intérieur puissent avoir accès à la mer, les habitants de Sofala craignaient que les Cafres ne prissent cette voie pour se mettre en communication avec les navires portugais. Là, l’expédition trouva des hommes qui avaient été faits prisonniers et réduits en esclavage par les Cafres, dont le pays, disaient-ils, abondait en argent, en or, en pierres précieuses et en toutes sortes de produits.
L’expédition se rendit de là à Miskebijc (Mozambique) qui est à deux cents milles de Sofala et y trouva une population à qui l’usage de la monnaie était inconnu, mais qui pratiquait l’échange de l’or et de l’argent contre d’autres marchandises.
Le 18 juillet l’expédition arrive à Hylo, nom rectifié plus loin en celui de Kilo, pour Quiloa. Là Vasco da Gama force le roi à payer un tribut annuel de quinze cents ducats à celui de Portugal et à porter une bannière comme signe de la suzeraineté de ce dernier sur le pays. Les Portugais virent là pour la première fois des moutons à grosses queues, des corbeaux noirs et blancs et des oignons larges de deux palmes qui n’étaient probablement que les bulbes de la Scilla maritima.
Les navires se dirigèrent de là sur Mélinde, dont l’auteur fait une île; mais ils manquèrent cette escale et s’arrêtèrent à ce qu’ils appellent le cap Sainte-Marie, c’est-à-dire le Ras-Mory qui forme la pointe orientale de l’île de Socotora. Cette île était alors habitée en grande partie par des chrétiens du rite grec. L’abbé Prévost «Histoire des voyages», vol. I, p. 80, La Haye 1747, in-4º, parlant du voyage de Vasco da Gama, vers Mélinde, dit: «Mais un vent impétueux le poussa huit lieues au delà de cette ville dans une baye, où il se trouva plusieurs vaisseaux mores et quelques-uns de Calecut dont il se saisit.»
Là l’expédition quitta ce que notre auteur appelle le pays des Paepiens, c’est-à-dire la Cafrerie qui, à cette époque, était supposée s’étendre du cap de Bonne-Espérance au sud, jusqu’aux frontières de l’Abyssinie au nord; et les vaisseaux firent voile pour la Marabie c’est-à-dire pour l’Iram-Arabie.