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Confession de Minuit: Roman
Language: fr474 downloads on Project Gutenberg
Subjects
In: FR Littérature·Novels·French Literature
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #10290.
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The opening · free to read
Je n'en veux pas a M. Sureau; Je suis tout a fait mecontent d'avoir perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux pas a M. Sureau. Il etait dans son droit et je ne sais trop ce que j'aurais fait a sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de choses, malheureusement.
Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait ete necessaire de lui donner des explications et, tout bien pese, j'ai mieux fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laisse le temps de me ressaisir, de me justifier. Il a ete vif. Tranchons le mot: il s'est montre brutal et meme feroce. Ca ne fait rien: je ne songe pas a lui en vouloir.
Pour M. Jacob, c'est different: il aurait pu faire quelque chose en ma faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regarde travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me connait. C'est-a-dire qu'a bien juger il ne me connait guere. Enfin! Il aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononce ce mot, je ne lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une reputation avec laquelle il ne peut pas jouer.
A coup sur, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas defendu, il ne m'a pas repeche; toutes reflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces gens ne sont pas obliges d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a eu la un ensemble de circonstances tres penibles. Mettons, pour le moment, que la faute soit a moi seul. Puisque le monde est fait comme vous savez, je veux bien reconnaitre que j'ai eu tort. On verra plus tard!
Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si vous n'aviez pas reveille de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrive tant de choses, depuis, que je peux avoir oublie quelques details. Je dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient a ce que la maison Socque et Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des relations avec leurs deux mille employes. Quant a mon service, il n'avait aucun rapport avec la direction.
Un matin donc, le telephone se met a sonner. Je ne sais si vous etes sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette espece infernale. Pour moi, j'execre cela. L'existence d'une sonnerie electrique dans l'endroit ou je me tiens suffit a troubler ma vie! Pour cette seule raison, il y a des moments ou je me felicite d'avoir quitte les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos pensees et qui arrete tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne s'habitue pas a cela.
Voila donc le telephone qui se met a sonner. Tout le bureau dresse l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrete, et on attend. Je ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.
Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le Suisse. Moi, je marchais a trois coups. Depuis que je suis parti, les trois coups doivent etre pour Oudin, qui, de mon temps etait a quatre coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-la! Des le premier coup, il commencait a se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant a ce doigt-la.
Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, irritant a force d'assurance.
M. Jacob sort de derriere sa demi-cloison; il sort de ce reduit ou il se tient comme un cheval de course dans son box. Il vient decrocher l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tete collee contre le mur, ou ses cheveux ont, a la longue, laisse une tache grasse.
La conversation commence. J'ecoute a moitie: c'est toujours etonnant un bonhomme qui cause avec le neant, et qui lui sourit, qui lui fait des graces, un bonhomme qui, tout a coup, regarde fixement la peinture chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'etonnant.
Ce jour-la, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de graces. Des les premiers mots, il avait pris un air gene, puis il etait devenu tout rouge, puis il avait baisse les yeux et il s'etait mis a contempler le radiateur herisse dans son coin, comme un roquet qui n'est pas content.
Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: "Mais monsieur, mais monsieur..." et je pensais au fond de moi-meme: "S'il repete encore une fois son Mais monsieur... je me leve et je vais lui administrer une gifle! Pan! La tete contre le mur!"
Je me dis toujours des choses comme ca. En realite, je suis un homme tres calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donne de gifle. Je n'en continuais pas moins a casser ma mine et a me salir le Bout des doigts. M. Jacob me rappelait ces spirites qui pretendent s'entretenir avec les ombres et qui finissent par leur communiquer une espece d'existence. Pendant les silences qu'il menageait, on entendait une rumeur grele qui semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu a peu, je distinguais les eclats d'une voix irritee.
Tout a coup, M. Jacob se decolle de l'appareil et il depose le recepteur a tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le rencontrer. J'etais au comble de la fureur; mais ca ne se voyait certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe a mon crayon et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, ou la mine de plomb ne marque pas.
M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et soudain s'ecrie:
--Salavin! Venez voir un peu ici!
J'en etais sur. Je me leve et j'obeis. Je trouve M. Jacob en train de s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe d'inquietude. Il me dit:
--Prenez ce cahier et portez-le vous-meme a M. Sureau. Vous le trouverez dans son cabinet, a la direction. Vous direz que je viens d'etre pris d'indisposition.
La-dessus, il s'arrete; il regarde, en clignant de l'oeil vers la fenetre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie d'eternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:
--Allez Salavin, et depechez-vous!
Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs corps de batiment. En ete, quand les fenetres sont ouvertes et que les portes baillent a la fraicheur, on apercoit toutes sortes de compartiments superposes, ou les hommes travaillent.
Il y a de ces hommes qui sont enfonces jusqu'au torse dans des bureaux americains compliques comme des machines. D'autres se tiennent ratatines au faite de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au columbarium du Pere-Lachaise. La-devant, circulent, sur des galeries aeriennes, deux ou trois garcons qui ont un air affaire de mouches a miel. Parfois, on entend un gresillement, un bruit de friture, et on entre dans une grande salle ou les dactylographes pianotent comme des alienees: une musique d'orage, piquee de petits coups de timbre. Ailleurs, ce sont des especes de soupiraux qui sentent le chat mouille et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ecrasent les registres a copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les machoires. Enfin tout le tableau d'une boite ou ca va bien, c'est-a-dire rien de comparable avec le paradis terrestre.
Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livree et en bas blancs. Il me demande le numero de mon service et me pousse dans une grande piece en murmurant: "On vous attend".
Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, ou je ne suis pourtant venu qu'une fois, ayant apercu les deux autres fois M. Sureau dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur de raisine, et, dans un coin, un plan-coupe de la "batteuse-trieuse Socque et Sureau", avec les medailles des expositions.
Lui, il est la! Vous le connaissez peut-etre et vous savez que c'est un homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de peau, sous le front.
M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:
--Vous venez de la redaction? Que fait M. Jacob?
--Il est souffrant.
--Ah? Donnez!
Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il vaut mieux garder les talons reunis, le corps bien droit, ou me hancher dans la position du soldat au repos.
Je dois vous avouer que j'ai vecu fort retire, a la maison Socque et Sureau. Je detestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes fonctions et de mes habitudes. Mon metier etait de corriger des textes et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais M. Jacob et preparais, a son intention, quelques-unes de ces phrases bien mijotees, qu'en definitive je ne dis jamais. J'etais d'ailleurs inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes muscles qui se guindaient, chacun dans une posture a faire tort aux autres, et j'avais la curieuse impression de composer une enorme grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, mes membres, enfin avec toute la bete.
Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que je lui avais remis. Il eprouvait une rage lourde, assez bien contenue.
Tout a coup, sans lever le nez, il ecrase un index sur la page et dit:
--Mal ecrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-la?
Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hesiter, a haute voix: "surerogatoire". Cette manoeuvre m'avait place tout pres de M. Sureau, a portee du bras gauche de son fauteuil.
C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens tres exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce coin de peau avec une attention extreme, qui devint bientot presque douloureuse. Cela se trouvait tout pres de moi, mais rien ne m'avait jamais semble plus lointain et plus etranger. Je pensais: "C'est de la chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familiere".
Je vis tout a coup, comme en reve, un petit garcon,--M. Sureau est pere de famille--un petit garcon qui passait un bras autour du cou de M. Sureau. Puis j'apercus Mlle Dupere. C'etait une ancienne dactylographe avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'apercus penchee derriere M. Sureau et l'embrassant la, precisement, derriere l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idee me paraissait, je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. Differentes images se succedaient dans mon esprit, quand, soudain, je m'apercus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et, tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur l'oreille de M. Sureau.
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