
Public-domain ebook
La maison blanche
by Léon Werth
Language: fr1,242 downloads on Project Gutenberg
Subjects
Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #78418.

Public-domain ebook
by Léon Werth
Language: fr1,242 downloads on Project Gutenberg
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Public-domain ebook sourced from Project Gutenberg #78418.
Ce texte s’inscrit dans la tradition de la fiction française du XXᵉ siècle, signé Léon Werth, qui mêle réflexion philosophique et souvenirs d’enfance. Dès les premières lignes, le narrateur évoque des conversations sur les peintres, la lumière qui éclaire les hommes, puis glisse vers des souvenirs de la gare Saint‑Lazare, de la boutique de son père et des rues de la Gaîté. Le ton oscille entre description poétique d’un « fauve » intérieur et anecdotes de la vie quotidienne, comme les rencontres au comptoir du vin ou les jeux avec Henriette. L’ouverture place le lecteur au cœur d’une méditation sur la maladie, la souffrance et la joie de vivre, tout en ancrant le récit dans des scènes urbaines et familiales qui donnent à la narration une texture à la fois intime et sociale.
Le style de Werth est dense, riche en métaphores et en digressions, typique de l’époque entre les deux guerres où l’on cherchait à donner un sens existentiel aux expériences ordinaires. Sa voix, à la fois incisive et tendre, alterne entre le lyrisme d’un observateur sensible et le réalisme d’un témoin de la vie populaire. Les lecteurs qui apprécient une prose réfléchie, des portraits de personnages aux contours presque bestiaux, et une exploration des contradictions humaines – entre douleur et humour, pauvreté et dignité – trouveront dans La maison blanche une lecture stimulante et émouvante.
The opening · free to read
La Maison Blanche est son premier livre. Mais Léon Werth s’est depuis longtemps présenté lui-même.
Il a parlé des peintres que nous aimons... il a parlé des peintres que nous n’aimons pas... et son intelligence est si claire qu’elle lança comme une projection de lumière sur les hommes et sur les œuvres. Pourrions-nous désormais oublier le mouvement de sa phrase, la sonorité et l’accent de sa voix?
Son œuvre, aujourd’hui, se mesure à la puissance de haine et à l’ardeur d’enthousiasme qu’il a su provoquer.
Il sait ma tendresse fraternelle. Avec la ferveur qui fait étreindre un compagnon très cher la veille d’un premier départ, je voudrais dire seulement quelle envie, quelle joie de vivre il a su me donner.
A l’époque où je rencontrais encore ce ministre qui me fait regretter de n’être pas gendarme, cette grande dame qui me fait regretter de n’être pas gavroche, cet écrivain qui me fait regretter d’avoir essayé d’écrire, j’apercevais parfois devant la gare Saint-Lazare un trimardeur qui, las du chantier où le travail est toujours le même, contemplait avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance un paquebot à cheminée rouge qui fumait sur une affiche bleue.
Léon Werth, non plus, n’aime pas les chantiers, il s’évade toujours avant que le contremaître ait sorti sa montre et son sifflet et son carnet de paye. Il s’embête avec vous et s’en va en voyage; je pars souvent avec lui. Il n’a pas besoin d’aller loin pour s’enrichir et pour nous enrichir. Il ne joue pas de la dolente musique des ailleurs et des autrefois, il n’est pas le poète qu’aiment les fruitières de rêve et les crémières neurasthéniques, il est violemment, il est brutalement un pauvre homme d’aujourd’hui...
Une de ses dernières étapes fut une chambre d’hôpital, où la maladie l’avait conduit. Ce voyage, avec quel accent il nous le conte!... Nous savons maintenant quels autres livres nous pouvons attendre: fermes, rudes, riches et généreux.
Avec ses yeux doux et féroces, Léon Werth est un fauve. Il a besoin d’agir, il a du sang et de la race. Pour le tenir en cage, il vous faudrait d’abord l’attirer avec une belle proie, mais il ne flaire pas vos cadavres, il ne saute pas comme une grenouille sur le ruban rouge, ni comme un brochet sur une cuiller d’argent. Il saute par-dessus les pièges parce qu’il a des jarrets de fauves comme il a des yeux et des dents de fauves.
On serait intimidé parfois si, brusquement, on ne découvrait sur l’échine cambrée ce petit frisson multiplié qui trahit sa sensibilité. Car il est tendre au repos lorsqu’on ne le regarde pas en dessous pour lui offrir du sucre.
Il est tendre et sa tendresse est d’une qualité que nous ne connaissons plus, puisque nous ne connaissons que des animaux domestiques. Elle est discrète, et il faut être seul avec Léon Werth, en voyage, pour en sentir la chaleur et la grave douceur.
En voyage? Oui... voyage dans une chambre de la Maison Blanche, voyage de découvertes dans la vie.
OCTAVE MIRBEAU.
Peut-être les hommes sauront-ils un jour tirer de la maladie une leçon de joie et de sérénité. Les mystiques aimèrent la souffrance pour elle-même, par haine de la santé et de la vie, et se consolèrent par la magnifique illusion de l’offrir à Dieu. Ils s’en détaillaient voluptueusement les symptômes, comme un père attendri contemple en chemin le cadeau qu’il vient d’acheter et qu’il porte à son enfant. En contraste, de gros hommes gloussent ridiculement à la seule pensée de la souffrance physique.
Mais personne n’aime la maladie pour ce qu’elle contient d’imprévu, de comique ou de joyeux.
Le comique... Nous croyons qu’il est décent de ne pas l’apercevoir là où est la tristesse, là où est le malheur. Les nègres sont moins bêtes que nous. Un explorateur qui traversa l’Afrique me raconta qu’ayant fait halte près d’un gué et s’étant endormi sous sa tente, il fut réveillé par les éclats de rire de ses porteurs nègres. Il se leva et s’approcha d’eux, qui faisaient cercle près de la rivière. Ils étaient agités par la plus irrésistible hilarité. Ils sautaient alternativement penchés et redressés, basculaient sur leurs jambes, ou ils frappaient leurs cuisses nues de grandes tapes sonores, du plat de la main. Il s’enquit du motif de leur hilarité: un nègre, en traversant la rivière, avait eu le pied sectionné net par un crocodile.
Un malade débute dans la maladie, comme un enfant fait ses premiers pas. Il n’est pas ridicule. Il est comique. Il peut être attendrissant. Mais n’ayez pas la larme à l’œil, chaque fois que vous voyez un malade, ne pleurez pas automatiquement. Si de sa maladie, le malade ne tire aucune joie, c’est qu’il n’en tirerait aucune de la vie, c’est qu’il est indigne de la santé.
Et ne prenez pas un air trop grave, si vous songez qu’il est menacé de mourir. La mort n’est pas un événement exceptionnel. Et le miracle, ce n’est pas la mort, c’est la vie.
J’aimerais votre respect des malades, s’il n’était absurde. Vous acceptez, vous vénérez tout ce qui fait mourir, sauf la maladie.
Les malades ont des soins. Même les pauvres, qui sont mal soignés, cependant sont soignés. Je ne puis adopter votre mesure de la maladie. Quand vous rencontrez un miséreux dans la rue, vous lui donnez deux sous, si vous avez bon cœur. Mais vous consentez pleinement à sa misère. Si ce miséreux est malade, vous lui bâtissez un hôpital. Pourquoi?
Vous avez fait de la maladie le luxe des classes pauvres. Vous avez décidé qu’elles étaient indignes de tout autre luxe. Bien. Mais ne vous caressez pas vous-même de votre pitié, de votre pitié qui s’applique mal et dépasse son objet. Vous me faites penser à ce gamin qui par un jour de juillet eut la pensée charmante d’apporter un éventail pour éventer sa mère, qui avait la migraine. Mais il approchait si soigneusement sa tête de l’éventail balancé, que le meilleur de la fraîcheur était pour lui. Modérez votre pitié de la maladie. Vous manquez d’imagination, ou du moins de perspicacité. Vous n’entrez en pitié qu’au spectacle de l’agonie.
Dieu nous envoie la maladie comme une épreuve, disaient les mystiques. Et ils avaient ainsi la double joie d’offrir leur souffrance à Dieu et de la recevoir de lui. Pour nous la maladie n’est pas une épreuve, mais elle a sa place dans notre vie. Elle est un moyen d’expérimenter la vie. Elle est aussi, bien souvent, le moyen de retrouver en soi les forces vraies qui permettent de vivre. Car elle est un repos, une station.
Il y a le bon et le mauvais malade. Le bon malade est celui qui n’a pas peur de la mort et qui explore gaîment la maladie. Le bon malade garde de la maladie un agréable souvenir. Il n’y prend pas un goût malsain. Il ne désire pas recommencer. Mais il y pense comme, de retour en Europe, le voyageur pense à la brousse tropicale.
On en meurt? C’est possible. Mais qui me dit que sans la maladie, dont j’ai guéri, je ne serais pas mort de dégoût?
La maladie, c’est l’oasis. Je parle de la belle maladie, de la maladie qui a un commencement et une fin, et non pas de ces maladies qu’on appelait autrefois de langueur.
Je ne savais jamais où retrouver mes sentiments haletants et dispersés. Mon adolescence s’en accommoda. Ma jeunesse commençait à en souffrir. La maladie m’apporta le calme. Tout d’abord elle m’étonna et m’exaspéra. Je ne connaissais pas le métier de malade. Mais bientôt je fus comme un nageur fatigué qui, loin de la rive, fait la planche, détend ses muscles et s’abandonne.
Les riches qui ont une vie molle et sont toujours au centre du monde comme des malades précieux, sur qui veillent les autres hommes, ne connaissent de la maladie que la souffrance corporelle. Les paresseux n’y trouvent qu’une occasion de paresse moins agréable. Enfin les malades professionnels n’y entendent rien. Ils n’ont plus de surprise et, même quand ils en sont obsédés, ils n’aiment pas leur mal. Ma rude santé et la vie que j’avais menée me prédisposaient à aimer, d’un amour sain et passager, ma maladie.
Mon père était marchand de vins, avenue du Maine, tout près de la rue de la Gaîté. J’avais sept ans lorsque je perdis ma mère. La clientèle de mon père était composée--pour le restaurant--de cochers et de quelques filles qui venaient en pantoufles de l’hôtel d’Armorique et de l’hôtel de l’Avenir. Mais elle était--pour la limonade--beaucoup plus variée. En ai-je vu, devant le comptoir, des ouvriers, des camelots, des chanteurs ambulants, des acrobates de la rue et des employés sans place! Quand les lumières s’allumaient, les ménagères, parfois, en revenant du lavoir, buvaient des raspails, et le soir, les filles, entre deux passes ou entre deux quarts, buvaient des vins blancs.
Assis sur la banquette, au fond de la boutique, j’écrivais mes devoirs sur une des tables de marbre.
Mon père s’occupait peu de moi. «Les enfants, disait-il, c’est l’affaire des femmes...» Il avait des principes. Je ne devais pas l’embrasser le matin, quand je partais pour l’école, mais seulement le soir quand j’en revenais. Le client du matin boit vite et veut être servi de même. On sert des cafés et des vins blancs gommés. Mon père n’avait pas de temps à perdre. Mais quand je rentrais à l’heure de l’apéritif, il disait:
--V’là le gamin.
Je passais derrière le comptoir. Mon père se penchait, glissait sa serviette sous le bras et me tendait une joue épaisse, ronde et rude. S’il versait une consommation, il ne s’interrompait pas et ne se penchait vers moi qu’après avoir posé la bouteille dans le trou du zinc qui lui était destiné. Mais, après, il prenait son temps. L’heure de l’apéritif permet de la tendresse et du loisir. Il y a gros travail. Mais le client flâne et cause. Après ce baiser de l’apéritif, mon père ne s’occupait plus de moi. Le soir, quand j’avais sommeil sur ma banquette, c’était une des filles de l’hôtel d’Armorique ou de l’hôtel de l’Avenir qui m’envoyait au lit.
Je jouais à la sortie de l’école avec les petites Italiennes qui déjà font métier de modèle, ou du moins rôdent dans les couloirs des casernes d’ateliers.
Deux ou trois fois par an, mon père disait:
--Tâche de rentrer à l’heure... Le ruisseau n’est pas fait pour les enfants...
Je connus le ruisseau et la rue: la rue de la Gaîté qui est la plus belle du monde, la rue de la Gaîté qui est une transition entre le faubourg et la ville, et où le faubourg, laissant ses peines, apporte et rassemble ses joies.
La meilleure de mes camarades de jeu fut Henriette Godillet, qui était la fille d’un homme de peine et d’une femme de ménage. Elle avait un visage très doux, ovale et lourd, dont on ne savait pas s’il était d’un bébé ou d’une femme en pleine maturité. Mais il est certain que, dès l’âge de dix ans, elle ne ressemblait guère à une fillette. Je l’aimais beaucoup. Le jeudi, nous allions nous promener jusqu’aux fortifications. Je lisais d’effroyables romans à treize sous et je les lui racontais. Très paresseuse, elle ne lisait aucun livre. Je l’aidais aussi à faire ses devoirs.
Je me souviens surtout de nos promenades. Henriette connaissait la rue beaucoup mieux que moi. Habitué aux longues méditations dans la boutique paternelle, surveillé malgré tout, habitué à faire la différence entre les gens comme il faut et les rien-du-tout, j’aimais la rue, comme une perpétuelle espérance d’aventures; mais aussi je la redoutais, je savais qu’elle était dangereuse. Je voyais que rien ne s’y passe comme dans les boutiques ou dans les livres, que rien n’y est prévu, qu’on y rencontre des voyous. Mon expérience déjà m’avait appris que l’enfant n’y est pas chez lui, qu’on l’y tolère seulement. J’ai entendu bien souvent des:
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