Storieta
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About this book

Ce recueil de nouvelles, signé Pierre Mille, se présente comme un tableau foisonnant de la vie chevaleresque du XVe siècle, où le héros don Rodrigue, épousé depuis six mois à Chimène, se trouve confronté à la capture d’Almanzor, un noble Arabe, et aux intrigues de la comtesse de Gormas. L’ouverture plonge immédiatement le lecteur dans un décor de châteaux, de rituels de cour et de négociations de rançon, tout en introduisant une tension familiale et politique qui s’épaissit dès les premiers dialogues entre les personnages. Le texte, riche en détails d’armures, de généalogies et de coutumes religieuses, établit dès le départ un réseau d’enjeux – loyautés, mariages stratégiques, et la menace d’une expédition d’esclaves – qui promettent des rebondissements à la fois intimes et épiques.

Le style de Mille, empreint d’une langue soutenue et d’une syntaxe dense, reflète le goût du récit historique du début du XXᵉ siècle, où la narration se mêle à une description presque théâtrale des personnages. Les dialogues sont ponctués de réflexions philosophiques et de références à la foi, créant une atmosphère à la fois solennelle et légèrement ironique. Les amateurs de fiction française du siècle dernier, friands de romans d’aventure aux accents médiévaux et aux personnages aux multiples facettes, y trouveront un plaisir à suivre les intrigues de la cour, les jeux de pouvoir et les dilemmes moraux qui animent ce monde enchevêtré.

Characters in Quand le rideau s'est baissé

  • don RodrigueTall 15th‑century knight in polished steel armor, dark hair, stern face, plume‑capped helmet
  • ChimèneElegant noblewoman in a deep‑red velvet gown, long dark hair braided, delicate pearl necklace
  • El‑MançourArab noble in flowing silk robes, jeweled turban, trimmed beard, amber‑toned skin, dignified bearing

The opening · free to read

Le Cid Et Sa Belle-mère

Il y avait six mois déjà que don Rodrigue était devenu l’époux de Chimène, dix-huit qu’il portait cet héroïque surnom de Cid Campéador, dont l’avaient acclamé, dans leur admiration pour leur vainqueur, les trois rois maures par lui présentés, chargés de fers, au chevaleresque Fernand, roi de Castille et de Léon. Malgré ce que l’on pourrait croire, ces infidèles n’avaient été ni décapités, ni pendus suivant l’usage du temps, bien qu’ils fissent profession d’appartenir à la détestable religion du diable Mahom. Rodrigue avait déjà rendu la liberté aux deux premiers, recevant pour la rançon de chacun cent mille doublons d’or, qui devaient lui permettre de faire à son château de Bivar quelques réparations, pressantes depuis deux ou trois cents ans. Mais le dernier, El-Mançour, dont la langue espagnole a fait Almanzor--et c’est bien plus joli,--n’avait encore pu s’acquitter. Moins à son aise que ses collègues, ou soucieux de ne point si fort pressurer ses khammès, il proposait de payer la somme en nègres, que ses fils iraient razzier du côté de Ouallata, sur le Niger. Don Rodrigue avait accepté. Mais il fallait du temps pour réunir ces esclaves. En attendant, le vaillant Almanzor vivait prisonnier au château de Bivar, avec son vainqueur et Chimène. Sa captivité était douce. Il ne partageait point les repas du jeune ménage de peur de manger par aventure des mets accommodés à la graisse de porc, mais les rejoignait un peu plus tard dans la grande salle, ornée de trophées de chasse, d’armures, et de la généalogie de l’illustre maison des Diaz, qui remonte, de la façon la plus certaine, à Decius, empereur de Rome. Même, il était autorisé à sortir de la bâille, pour se promener à cheval dans la campagne. Sachant que l’écuyer Ramon, qui l’accompagnait, avait ordre de lui passer son alfange au travers du ventre en cas qu’il voudrait fuir, il n’abusait pas de cette demi-liberté.

C’était d’ailleurs un homme excellent, grave, et qui pourtant souriait aussi souvent qu’un autre, mais par courtoisie plus que par joie véritable, aux choses sensées, ou plaisantes, qui parvenaient à ses oreilles. Il avait le nez droit et fin, les pommettes hautes, les sourcils bien arqués, les cils très longs, sous des yeux noirs demeurés émouvants, encore que sa barbe s’entremêlat de poils gris. Enfin, c’était un Arabe de race noble, non pas un Maure; et, dans quelques années, sans cesser d’être un guerrier, il serait un patriarche.

Ce jour-là, le soleil venant de se coucher, don Rodrigue et Chimène goûtaient, sur une large courtine qui formait terrasse, le vent frais descendu, depuis quelques minutes, des monts orientaux. La moitié d’une année n’avait pas mis fin à leur lune de miel, une tendresse heureuse avait seulement remplacé leurs premières extases. Almanzor les suivait d’assez loin, écoutant don Diègue avec politesse: Almanzor était un homme qui écoutait bien. Rodrigue lui en avait de la reconnaissance; le Cid Campéador montrait à l’auteur de ses jours un inaltérable et profond respect, mais une trop longue accoutumance le détournait d’entendre avec agrément sa conversation, qu’il connaissait.

Don Diègue avait la plus étrange manière de faire succéder les souvenirs de sa longue vie, les rattachant par d’inexplicables associations, dont nul que lui n’était capable de découvrir le lien. Le grand coup dont il avait pourfendu, en l’année 1003, à ce qu’il affirmait, l’émir Alfarrach depuis son heaume en fer battu jusqu’au troussequin de sa selle, le conduisait, sans qu’on en pût saisir la raison, à l’histoire d’un lévrier extraordinaire, à lui appartenant, qui en une seule journée de chasse avait cassé les reins à six loups; ce qui l’amenait, par un chemin connu de lui seul, à évoquer les prouesses des trois derniers rois de Léon.

Mais Almanzor lui prêtait une oreille patiente; et, quand s’élevait d’un ton la voix du noble et garruleux vieillard, il hochait la tête en signe d’admiratif assentiment. En réalité, il pensait à ses femmes, surtout à Feredjé, sa favorite, qui l’attendaient dans son harem de Mekhnez; à ce chiffre de cinq cents nègres, qu’il avait peut-être imprudemment fixé lui-même pour sa rançon; et aux dangers que couraient ses fils dans leur lointaine et téméraire expédition.

Comme Chimène et Rodrigue s’apprêtaient à s’asseoir sur le banc de pierre adossé à la tour du Nord, une rumeur confuse leur fit étendre le regard vers la campagne et sur un tournant de route d’où ce bruit semblait monter. C’était des cris de muletiers, le tintement des sonnailles d’une troupe de mules, le heurt des pieds de ces bêtes sur les cailloux déchaussés d’un médiocre chemin. Bientôt, ils distinguèrent la caravane: elle se dirigeait vers le château. Don Rodrigue n’attendait personne.

--Qui diable cela peut-il être? dit-il.

Rodrigue se trouvait bien comme il était; il n’éprouvait que peu de plaisir, même au bout de six mois de mariage, à recevoir des visites.

--Je crois, suggéra timidement Chimène... je crois que ce pourrait être ma mère!

--Votre mère, Chimène? fit Rodrigue étonné.

--Elle m’avait annoncé sa venue, cher señor, avoua Chimène; mais je n’avais point osé encore vous en avertir, craignant que cela ne vous déplût... D’ailleurs elle ne m’avait point fixé la date de son arrivée, et je supposais que, avant qu’elle ne vînt, nous serions à Zamora, où nous devons aller.»

Rodrigue ne répondit rien.

--Nos devoirs de chevalerie, observa don Diègue, nous commandent de marcher au-devant de cette noble dame, et de lui présenter congrûment nos hommages.

Devant le pont-levis, qui venait de s’abaisser, ils virent descendre de litière une personne de mine hautaine. Sous la dentelle noire qui couvrait sa tête, les cheveux, quelquefois gris, semblaient une mer gelée, environnée de sombres écueils. C’était une dame entre deux âges. Elle avait des sourcils touffus, un grand nez qui de la majesté tirait vers la mauvaise humeur, le teint jaune.

Elle embrassa Chimène avec une sorte de condescendante pitié, dirigea vers don Diègue, qui, par trois fois, venait de s’incliner jusqu’à terre, la main sur son cœur, un petit salut bien sec; et quant à don Rodrigue, qui avait mis le genou en terre pour la recevoir, selon l’usage quand un gentilhomme doit accueillir une dame d’un rang plus élevé que le sien, par surcroît devenue sa mère par alliance, ce fut comme si les yeux de cette dame n’eussent distingué, à la place où il se trouvait, que les cailloux du chemin, l’herbe du talus, les murailles du château. Rodrigue se releva fort déconfit, le cœur amer.

Seul Almanzor n’avait pas bougé; même il détournait les yeux. La coutume de l’Islam lui interdisait de regarder toute femme qui n’était point de son sang, ou bien unie à lui par le mariage. Il y obéissait avec une dignité naturelle. Choquée de cette indifférence hautaine, la comtesse de Gormas ne put s’empêcher toutefois de trouver qu’il avait grand air.

Du milieu des muletiers, car il avait voyagé à l’arrière-garde, avec le reste de la suite, sortit un moine assez barbu, de teint pâle; il avait les mains fines, la voix douce avec un accent étranger quand il prononçait l’espagnol; ses manières joignaient à beaucoup d’onction une élégance bien subtile: le père Constantin Papoulas, que le malheur des temps avait chassé d’Égypte, et dont la comtesse de Gormas avait fait son chapelain. A la mode orientale, il porta les deux mains à son cœur, sa bouche et son front, puis les croisa sur sa poitrine en baissant le regard, qu’il avait fort vif; mais, quand on l’eut pieusement salué, quoique sans trop de déférence, comme il convient pour un religieux qui remplit des fonctions en quelque sorte domestiques, il étendit le bras, puis les doigts, dans un geste de bénédiction.

Alors tous, sauf encore une fois Almanzor, courbèrent la tête devant la majesté de la foi chrétienne.

Almanzor avait bien vu l’humiliation que venait de subir Rodrigue. Demeuré le dernier, quand le cortège franchit le pont-levis pour entrer au château, il permit aux plis de sa bouche d’exprimer un dédain mêlé de quelque amusement. Il ne lui déplaisait point que le Cid eût été forcé de souffrir cet affront; pourtant, il en avait pitié, estimant en lui la force de son bras, et sa chevalerie.

Chimène fut bien étonnée. Elle se sentait raisonnablement heureuse. Cependant, comme on éprouve toujours, sans savoir pourquoi, une certaine satisfaction d’être plainte, elle consentit sans répugnance de s’abandonner à ces embrassements dramatiques.

«J’admire, ajouta la comtesse, le courage qu’il te faut prendre pour supporter ce monstre, tout chaud du sang de ton père, mon mari, et que Sa Majesté t’imposa pour époux. Ma fille, le sort des femmes est d’être malheureuses; pourtant, ton malheur est inégal sans doute dans l’histoire. Je te félicite de ta résignation; elle est chrétienne. Mais demeure assurée que je conçois tes secrets sentiments. Console-toi, ce sont les miens!»

Ces paroles laissèrent Chimène assez surprise. Elle avait oublié qu’elle avait quelque chose à reprocher à don Rodrigue, et que son mariage s’était fait dans des circonstances exceptionnelles. Chose étrange, il ne lui fut point désagréable que sa mère l’en fît souvenir; elle pensa, pour la première fois, que le Cid lui avait une bien grande obligation qu’elle eût cédé à son pressant désir, et que, après tout, il eût dû en montrer plus de gratitude et de déférence, d’autant plus qu’il était de naissance inférieure à la sienne, malgré son grand exploit.

Au repas du soir, dès que le père Constantin eût prononcé le Benedicite, le seigneur don Diègue reprit le cours sinueux de ses longs récits. Il sembla même s’y complaire plus encore que de coutume, et ce fut par bonté d’âme, sentant qu’il y avait entre les convives une certaine froideur, qu’il voulait rompre. Bien que la comtesse de Gormas affectât de ne prêter nulle attention à ses paroles, il ne laissait point de s’adresser tout particulièrement à elle, parce qu’il espérait communément des nouveaux venus un intérêt moins fatigué, mais aussi à cause que cette dame était la personne la plus distinguée de la société. Par malheur, l’ordinaire infirmité de sa cervelle faisait, ainsi qu’on l’a vu, que les histoires s’y succédaient en vertu de liens que personne au monde, pas même lui, ne pouvaient distinguer. Il allait, il allait toujours, comme poussé par un dieu qui, ce jour-là, fut perfide.

«... Et c’est ainsi que je pouvais dire il y a quelque temps, fit-il, à Son Altesse l’Infant de Castille, dont j’ai l’honneur d’être présentement gouverneur...»

La mère de Chimène essuya ses doigts sur la nappe, car à cette époque on ignorait l’usage des serviettes, et, se levant de table, laissa tomber du haut de sa tête:

--Si Don Diègue de Bivar a la cabèche assez fêlée pour ne se point rappeler qu’il doit sa place à l’assassinat de mon mari, il ne saurait convenir à la comtesse de Gormas de l’oublier!... Mais voilà ce que c’est que de s’aventurer sous le toit d’un soudard brutal et sanguinaire!»

Elle quitta la salle, gardant jusqu’à la porte sa mine haute et bien offensée. Le bon seigneur Diègue voulut courir après la señora afin de répandre ses excuses à ses pieds, mais son fils le retint.

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