Storieta
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About this book

Ce volume d’Émile Souvestre se présente comme un recueil de nouvelles courtes, chacune consacrée à une figure symbolique – l’Esclave, le Serf, le Chevrier de Lorraine, l’Apprenti – qui illustre la succession des sociétés humaines. L’ouverture se fait d’une méditation sur les vestiges de la Bretagne, les menhirs druidiques et les ruines médiévales, puis s’étend à une scène romaine où des Celtes capturés, menés par la mère Norva et son fils Arvins, traversent le Forum. Le texte décrit avec précision la marche des prisonniers, la brutalité du marchand d’esclaves et la dignité silencieuse des captifs, tout en introduisant le contraste entre la splendeur de Rome et la souffrance des peuples conquis. Cette première histoire, intitulée « L’Esclave », pose ainsi les bases d’une réflexion sur le progrès social à travers les yeux d’enfants et de leurs mères, tout en offrant un tableau vivant de la rencontre entre cultures.

Le style de Souvestre est typiquement du XIXᵉ siècle : une prose riche, empreinte de rhétorique philosophique et de descriptions détaillées, qui mêle narration historique et méditation morale. La voix narrative, à la fois érudite et engagée, s’adresse à un lecteur curieux des enjeux sociaux et des dynamiques de pouvoir, tout en conservant une certaine poésie dans la description des paysages et des émotions. Les amateurs de littérature française classique, d’histoires où les destins individuels reflètent des transformations collectives, ainsi que les passionnés d’études sur la condition humaine et les rapports de domination, trouveront dans ce texte une lecture stimulante et profondément ancrée dans son époque.

Characters in this book

  • NorvaMiddle‑aged Celtic woman, dark hair braided, simple woolen dress, weathered face, solemn eyes
  • ArvinsYoung Celtic boy, short curly hair, lean build, rough tunic, barefoot, determined expression

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À M. Eugène Guieysse

Vous rappelez-vous, mon ami, combien de fois nous avons admiré, dans notre Bretagne, ces menhirs druidiques, sur lesquels le christianisme avait greffé la croix du Libérateur, ces débris celto-romains incrustés dans une ruine du moyen âge, ces gracieux reliquaires de la renaissance, usurpés par l'utilitarisme moderne et transformés en habitations ou en écoles? En voyant ces restes séculaires, sentinelles perdues du passé que la faulx du temps semble avoir oubliés, combien de fois nous sommes-nous reportés vers les sociétés éteintes qu'ils rappelaient? La marche des générations nous paraissait imprimée sur le sol même par ces dernières traces; elles racontaient à leur manière les civilisations successives, et avec ces pages déchirées du passé, on pouvait presque recomposer le livre tout entier.

Depuis, ce souvenir m'est revenu souvent, et je lui dois sans doute l'idée des rapides esquisses qui composent ce volume. J'ai voulu y montrer à travers quelles épreuves l'humanité avait accompli ce progrès social que la mode nie maintenant ou feint de déplorer. Si j'ai choisi pour héros de mes récits des enfants, c'est que les vices ou les améliorations d'une société se font plus vivement sentir à eux. L'être fort modifie toujours un peu le milieu dans lequel il est appelé à vivre; l'être faible le subit. L'Esclave, le Serf et l'Apprenti sont comme les symboles de trois sociétés qui se sont succédé. J'ai pensé que montrer l'avantage de chacune de ces sociétés sur la précédente, pouvait être utile à ceux qui ne se sont point encore décidés à «avoir des yeux pour ne point voir.» En regardant ce qu'était le passé, on est plus indulgent pour le présent, on attend avec plus de confiance l'avenir.

Je vous envoie ce volume des bords de notre petit lac, encadré de villas à colonnades antiques, de tourelles aux créneaux innocents, de manoirs féodaux en carton-pierre et de cottages bourgeois! Je vois, des dix golfes fleuris qui le découpent, s'élancer des barques chargées d'enfants de toutes conditions, qui se poursuivent dans des joûtes simulées. La blouse coudoie l'habit de velours; les mains brunies se mêlent aux mains blanches; les voix et les rires se répondent; l'égalité règne partout! Et moi, tout en regardant, je cherche par la pensée combien il a fallu d'efforts, de souffrances et d'attente pour rendre possibles un tel paysage et de tels jeux!

ÉMILE SOUVESTRE.

Enghien-Montmorency.

AU BORD DU LAC.

PREMIER RÉCIT.

L'ESCLAVE.

§ 1.

Toute la ligne de rues qui conduisait du mont Janicule au Forum était envahie par cette masse de désoeuvrés que créent les grands centres de civilisation. Ce jour-là, l'oisiveté romaine s'était éveillée avec l'espérance d'une distraction; elle comptait sur l'arrivée d'un immense convoi de prisonniers.

Les maîtres du monde avaient trouvé une nouvelle nation à réduire: ce coin de terre tout couvert de magiques forêts, et que protégeaient des dieux inconnus, était enfin soumis; on allait voir ce peuple de l'Armorique, si merveilleux par sa force, si étrange dans ses moeurs, dans son culte, et c'était courbé sous la domination romaine qu'il allait apparaître!

Aussi, ce jour-là, tous les instincts du grand peuple étaient-ils agités; toutes ses curiosités avaient été mises en mouvement! il trouvait à la fois un triomphe pour son orgueil, un spectacle pour ses loisirs. Parfois cependant, dans cette foule qu'amassait une même pensée, on entendait surgir quelques mots de regret; c'étaient les plus pauvres qui, au milieu de la joie publique, s'attristaient de n'avoir pas quelques milliers de sesterces peur acheter un Armoricain!

Vers la quatrième heure (dix heures du matin), les promeneurs se rangèrent sur deux haies: le cortége de prisonniers commençait à passer sous la porte Aurélia et à traverser les rues de la ville.

Plus de six mille Celtes, portant au front la double attestation de leur liberté perdue, une couronne de feuillage et une indicible expression de douleur, défilèrent devant la nation souveraine. Toutes les souffrances réunies se laissaient entrevoir dans leurs regards et dans leurs attitudes. Ils ne marchaient pas seulement le coeur brisé par d'inutiles désespoirs, les souffrances du corps venaient se joindre à celles de l'âme. La fatigue de la route et surtout l'influence d'un nouveau ciel les avaient épuisés. Habitués aux fraîches brises de l'Océan, au soleil voilé de l'Armorique, au silence des forêts, ils ne pouvaient supporter ni le soleil ardent de l'Italie, ni cette blanche poussière des chemins, ni ces cris de la foule. Mais si, affaiblis par la lutte contre un nouveau climat, ils ralentissaient leur marche, le fouet du maquignon (marchand d'esclaves) leur rappelait promptement qu'ils n'avaient plus droit même au repos.

Je ne sais si la vue de tant de misères n'émut point secrètement ces Romains avides de spectacle et de domination; mais on n'aperçut dans la foule aucun témoignage de pitié: aucun oeil ne se baissa, aucune plainte compatissante ne se fit entendre.

Quand une population entière se trouvé sous le poids d'une calamité qui l'atteint d'un seul coup dans tous ses bonheurs, l'individualité de chacun s'efface pour ainsi dire dans ce malheur général, et tous les visages se ressemblent. Cependant, parmi les milliers de victimes qui traversaient Rome, il s'en trouvait une dont la figure se montrait plus inquiète, plus souffrante encore que les autres, mais en même temps plus empreinte de dévouement et de courage. C'était celle d'une femme d'environ trente-cinq ans, dont le regard ne quittait pas l'enfant qui marchait à ses côtés. Tout ce que le coeur d'une mère peut contenir d'angoisses était exprimé dans ce regard; mais, outre la douleur qui se laissait voir également dans l'oeil de chaque mère, on y trouvait je ne sais quelle sainte énergie.

L'histoire de cette pauvre femme était à peu près celle de toutes ses compagnes. Elle avait vu mourir à ses côtés son mari et l'aîné de ses fils; puis, elle et le plus jeune avaient été faits prisonniers. Mais les pertes douloureuses qu'elle avait faites n'avaient diminué en rien l'activité de sa sollicitude maternelle; elle oubliait ses chagrins pour ne songer qu'à son enfant. Sans doute elle avait plus et mieux aimé que les autres, car il n'y a que les coeurs d'élite qui restent ainsi dévoués et forts aux heures d'agonie.

Cette femme s'appelait Norva. Son fils Arvins, âgé d'une douzaine d'années, marchait silencieusement auprès d'elle. Son pas ferme et grave, sa résignation muette, son expression calme attestaient fortement son origine. Les mains passées dans la ceinture de sa braie, la tête droite, l'oeil triste, mais sec, il suivait, sans proférer une seule plainte, ceux qui marchaient devant lui! Et cependant, il y avait encore, au milieu de sa jeune force, assez de la fragilité de l'enfance, pour que ses pleurs ne pussent être accusés de faiblesse. Lui aussi sans doute puisait son courage dans la vue de sa mère; car quand leurs yeux venaient à se rencontrer, il portait la tête plus haut et appuyait le pied plus solidement sur la terre.

Il souffrait cependant cruellement, car il songeait au passé, et ses compagnons lui avaient fait comprendre ce que serait l'avenir! Mais il sentait que ce passé renfermait encore pour sa mère de plus cuisants regrets; il devinait que l'avenir pèserait encore plus lourdement sur elle, faible et bientôt vieille, et il cachait avec soin ses propres tortures.

La vue de Rome et de ses monuments ne fit pas diversion à la douleur de Norva. Les riches palais, les superbes temples de la ville par excellence passèrent devant ses yeux comme des ombres; mais Arvins, que sa jeunesse mettait à l'abri de ces chagrins sans trève qui forcent l'âme à creuser toujours le même sillon, fut frappé des merveilles qui se déployaient devant lui. Son aspect resta aussi grave; mais peu à peu l'expression de tristesse qu'on entrevoyait derrière cette gravité fit place à l'étonnement.

La multitude de statues de marbre et de bronze, les temples entourés de colonnes, où le jour produisait tant de magiques effets, les lignes de palais avec leurs riches vestibules frappèrent vivement l'enfant. Il ne pouvait se lasser de voir, au milieu de ces magnificences de l'art, des centaines d'hommes se drapant dans la pourpre, ou que des chars dorés entraînaient avec la rapidité de l'éclair.

Mais, quand il arriva sur le Forum, son étonnement devint de la stupéfaction. Ce que Rome possédait de plus beaux édifices était renfermé dans cette enceinte que surmontait le Capitole. Les yeux d'Arvins couraient d'un temple à l'autre, des basiliques aux statues dorées, et partout c'était la même élégance, la même splendeur! Le jeune Armoricain se demanda si tout ce qui l'entourait était bien véritablement l'ouvrage des hommes.

Arrivé au centre de la place, le cortége s'arrêta; c'était là que la séparation des prisonniers devait avoir lieu; là que chacun d'eux allait suivre le maquignon qui l'avait acheté à la république, jusqu'à ce que celui-ci le revendît, à son tour, au maître qui devait, pour ainsi dire, le baptiser esclave.

Arvins fut cruellement rappelé à la pensée de sa situation et de celle de sa mère en comprenant qu'ils avaient atteint le but de leur course.

L'espèce d'enchantement auquel il s'était abandonné pendant quelque temps disparut bientôt pour faire place à l'inquiétude. Qu'allaient-ils devenir tous deux?... Auraient-ils un maître commun? ou bien faudrait-il encore, à tant d'autres malheurs, joindre celui de la séparation?

Écrasés par la chaleur, les Armoricains, naguère si forts dans leur âpre atmosphère, s'étendirent sur les dalles de pierre qui pavaient le Forum, cherchant avidement l'ombre de chaque édifice, de chaque statue, et jusqu'à celle des plus frêles colonnes. Cette fois, le hasard fut bon pour Norva et son fils; il les plaça sous le grand ombrage de l'immense figuier du lac Curtius.

La voix dure des maquignons ne tarda pas à interrompre ce court repos. On fit signe aux prisonniers de se lever; on procéda à leur partage, et chaque esclavier emmena avec lui son lot de prisonniers.

Arvins et sa mère ayant été acquis de la république par le même marchand, furent conduits, avec une trentaine de leurs compagnons, dans une taverne, près du temple de Castor.

La vente définitive ne devait avoir lieu que quelques jours après, et lorsque les captifs seraient reposés; car les Romains ne voulaient que des esclaves sains de corps, beaux et vigoureux. Cette santé, qu'ils payaient comme un objet de luxe, se fanait sans doute bien vite dans les épuisements de la servitude; mais, pendant sa durée, c'était du moins, pour les palais, une décoration dont la vanité des plus riches pouvait se faire gloire.

Maintenant donc qu'on avait fourni sa curée à l'orgueil national en lui montrant l'abattement d'une nation vaincue, il fallait songer à satisfaire d'autres exigences; il fallait parer la marchandise qu'on devait présenter aux acquéreurs; engraisser le bétail!... c'était la noble science du maquignon.

Aussitôt que les Armoricains, parmi lesquels se trouvaient Norva et son fils, furent entrés dans la taverne dont nous avons parlé, on les entoura de mille soins; un repas abondant leur avait été préparé, et d'anciens esclaves furent chargés de veiller à leurs besoins.

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