Storieta
English
Save & sign up

The opening · free to read

Le Réprouvé

à Ludmilla Pitoëff.

Ce fut mon père qui prononça pour la première fois son nom devant moi. J’avais douze ans. Je me rappelle la scène, au salon, devant le meuble italien à tiroirs que je possède aujourd’hui, et où l’on serrait de l’argent et des papiers de valeur. Mon père, à cette époque, passait par des soucis dont je devinais l’importance. Pour rendre service à un ami, il avait--je l’ai su depuis--placé des fonds dans une affaire qui venait de finir en désastre. Or nous n’étions pas riches. Cependant, si mon père souffrait d’être obligé désormais avec les siens à une économie plus rigoureuse, il était surtout bouleversé de découvrir que son ami l’avait trompé. De cette expérience funeste lui était venue une modestie qu’il imprimait à sa conversation et jusqu’à son attitude. Quelle gêne de pressentir, ignorant ses motifs, cette humiliation! Les enfants, plongés dans leur incomparable univers, ne saisissent des événements qui se passent au-dessus d’eux, que le contre-coup, et participent à la vie des grandes personnes sans la concevoir.

--Oui, répéta mon père, c’est une lettre de Malrose.

Il regardait ma mère qui ne répondit pas. Dans le ménage, elle était la plus autoritaire des deux. Elle ne se bornait pas à diriger, et fort bien, la maison; elle conseillait l’incertitude de son mari, le poussait aux démarches utiles. L’argent englouti dans le récent fiasco avait été prêté à son insu. Elle ne s’était pas plainte de cette imprudence; ma mère avait trop de hauteur dans le caractère pour récriminer. Mais elle trahissait maintenant, à l’égard de mon père, une constante appréhension. En ce moment elle ne lui disait rien parce qu’elle redoutait sans doute qu’une catastrophe nouvelle sortît de ses paroles.

--Mon cousin, reprit mon père avec un certain effort, nous demande l’hospitalité pour quelques jours.

Je levai la tête de dessus mes soldats de plomb. Qui était ce cousin Malrose, imprévu, qui voulait habiter chez nous? Nous connaissions si peu de monde que ce problème m’intéressa. D’autant que ma mère semblait tout à coup inquiète.

Mon père attendit un peu, espérant sans doute la grâce d’une réponse, puis, comme rien ne venait, d’une voix plus faible:

--Qu’en penses-tu? demanda-t-il.

--Tu vas lui écrire qu’il nous est impossible de le recevoir.

Bon, l’affaire était terminée par cette phrase nette et, une fois de plus, man père plierait les épaules. Je me mis à ranger mes soldats dans leur boîte. Mais, contre toute attente, mon père, la voix soudain raffermie, répliqua:

--Je ne suis pas de ton avis. La question mérite d’être discutée.

Plus tard, j’ai souvent observé que, si défiant de lui-même, si docile aux suggestions des personnes qu’il respectait, mon père était capable, lorsque certains principes entraient en jeu, d’une intransigeance d’autant plus résolue qu’elle se manifestait plus rarement. Ainsi il était patriote avec une ferveur cornélienne; l’amitié, à ses yeux, méritait tous les sacrifices; et il poussait le culte de la famille à un degré invraisemblable. Sur ces trois sujets, ma mère ne pouvait le faire reculer d’un pas.

--La lettre est catégorique et il attend d’être vite renseigné.

--Pourquoi cette hâte tout à coup? Voilà huit ans que nous ne l’avons vu, huit ans qu’il n’a pas jugé bon de te donner signe de vie...

Ma mère connaissait donc ce mystérieux Malrose? Comme elle avait l’air courroucé! Elle recommença:

--Il s’adresse à toi parce qu’il compte sur ta bonté. Mais tu sais bien que ni ton frère, ni ta sœur ne voudraient...

--Mon frère est malade, ma sœur est dans le Midi...

--Ah! pardon, fit ma mère avec violence. Ta sœur ne le recevrait chez elle sous aucun prétexte.

Mon père baissa la tête; il admettait la valeur de l’argument, mais il ne pouvait renoncer à un projet qu’il estimait juste. Avec le brusque courage des timides, il se jeta à une nouvelle attaque:

--Je regrette de te contredire. Malrose m’avoue que sa position est précaire; il me demande, pour peu de jours seulement, un abri, un réconfort. Il voudrait faire ici quelques démarches, dont il espère des résultats utiles. Ah! je sais bien ce qu’on peut lui reprocher, ce que je lui reproche moi-même, mais il m’est impossible de me montrer impitoyable. Sa lettre est touchante de sincérité.

Devant un geste de son interlocutrice, il voulut lui faire lire le papier qu’il tenait: ma mère refusa, puis, d’un ton plus indulgent, ou peut-être ironique, elle murmura:

--Je le sais d’avance: les lettres qu’on t’écrit sont toujours sincères.

--Il ne sera pas dit qu’un membre de ma famille aura fait en vain appel à moi.

--Mais où voudrais-tu même le loger?

Nous habitions alors, dans la banlieue, une maison simple, à un étage, entourée d’un jardin. Les pièces étaient petites, peu nombreuses et encombrées. Mon père, que les difficultés pratiques rendaient toujours craintif, et qui voulait s’assurer la bonne grâce de sa femme, essaya une concession:

--C’est vrai, nous n’avons pas beaucoup de place. Eh bien, si je disais à Malrose de descendre à l’hôtel et de venir prendre ses repas ici?

--L’hôtel coûte cher, et puisque sa position est difficile...

--Je pourrais, dit naïvement mon père, lui prêter une petite somme...

--Ah! non, s’écria ma mère avec vivacité, pas cela. Tiens, je me charge de tout, je l’accueillerai, je le logerai, je te promets qu’il ne manquera de rien. Mais ne lui prête pas d’argent.

Mes soldats étaient tous rangés dans leur boîte. J’appuyai sur le couvercle pour l’enfoncer, et je proposai:

--On pourrait mettre ce monsieur dans la chambre de débarras.

Mes parents s’aperçurent alors de ma présence. Ma mère tressaillit et jeta un regard de reproche à mon père qui haussa les épaules. Puis, croyant me distraire, elle affecta un sourire indulgent et me dit:

--N’as-tu pas des leçons à apprendre, Gilbert? Va donc t’y mettre.

Je fis semblant de prendre le change, non par hypocrisie, mais par complaisance. Il règne entre parents et enfants des malentendus dont chaque parti croit que l’autre est dupe. Cet entretien m’avait étonné, mais je ne demandais pas à le poursuivre. Que de fois j’avais soupiré de ces conversations de grandes personnes, qui m’apparaissaient si vaines, si obscures, et pour les qualifier d’un mot, si puériles! J’en retirais un très léger dédain pour mes parents et leurs amis, capables de parler si longtemps pour ne rien dire que je pusse comprendre, incapables en revanche de comprendre ce qui m’occupait passionnément. Ce Malrose, que je ne me représentais pas, n’existait pas.

Pourtant, le lendemain, j’entendis parler de lui de nouveau.

--En somme, demandait mon père, est-ce que Gilbert devra l’appeler «mon oncle» ou «mon Cousin»?

--Cousin, cousin, naturellement! s’écria ma mère comme si elle pensait, en diminuant l’importance de la parenté, m’éloigner moi-même de l’inconnu.

Je me dis alors que s’il me fallait le traiter comme le fils de ma tante--celle qui était dans le Midi--Malrose devait être presque de mon âge, et que j’allais ainsi bénéficier d’un compagnon pour mes jeux. Je n’osai poser la question, mon espoir me suffisait, et j’attendis son arrivée.

The book keeps going

Keep reading, and see it illustrated

Reading is free forever. Sign up and watch scenes appear while you read.

Illustrated scene from Alice's Adventures in WonderlandIllustrated scene from The Adventures of Sherlock HolmesIllustrated scene from Frankenstein

Scenes Storieta drew for other classics.

New illustrated classics

A new classic, drawn, in your inbox.

Once or twice a month: the latest books to get full character casts, scene art, and free comic editions. No account needed.