Storieta
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About this book

Ce recueil de nouvelles, signé Pierre Drieu La Rochelle, s’ouvre sur un tableau de l’après‑guerre où un officier américain charge le narrateur d’organiser une « bâfrée » en mémoire des géants disparus. Le texte s’enchaîne immédiatement dans une succession de scènes de fêtes, de bars et de rencontres nocturnes, où les soldats, les officiers et les filles de joie se mêlent à la fumée, au champagne et aux récits de combat. Le ton oscille entre le souvenir d’une camaraderie désabusée et la description presque poétique de personnages comme le lieutenant Guy La Marche, le curé d’un village antique ou la chanteuse Impéria, créant une atmosphère à la fois festive et mélancolique, sans dévoiler d’intrigue linéaire au-delà de ces fragments d’une jeunesse marquée par la guerre.

La voix de Drieu La Rochelle est dense, riche en images et en néologismes, reflétant le style décadent du début du XXᵉ siècle. Le récit mêle ironie, désillusion et une certaine volupté du langage, ce qui plaira aux lecteurs attirés par la littérature française d’avant‑guerre, aux amateurs de récits de guerre aux tonalités psychologiques, ainsi qu’à ceux qui apprécient les portraits de personnages à la fois grotesques et sensibles. Ceux qui aiment la prose lyrique, les dialogues argotiques et les portraits d’une génération en quête d’identité trouveront dans ce texte une lecture stimulante.

Characters in Plainte contre inconnu

  • Guy La MarcheYoung French lieutenant, crisp khaki uniform, narrow moustache, scar on cheek, solemn eyes
  • ImpériaStage‑side chanteuse, dark wavy hair, sparkling sequined dress, smoky eyes, poised with microphone

The opening · free to read

En l’honneur de l’armistice, mon général américain me chargea de pourvoir à une bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants. Je raflai des bouteilles de champagne et de fine dans une ville de l’arrière. Elle perdait sa situation: les soldats, qui avaient pu s’y cacher, sentaient moins leur honte et se réjouissaient timidement de la nouvelle orientation; tapis longtemps dans la coulisse d’un grand paysage humain--mille trous, mille traits éphémères, arbres immenses de fumée--les habitants comptaient leurs profits. Plus tard ils regretteraient le pittoresque.

La bâfrée eut lieu chez le dernier curé d’un antique village, tandis que sur la route passaient encore de puissantes caravanes. La cuisinière, avec un soin infini, où se mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre reconnaissance, un étonnement sans curiosité, une minutieuse ignorance du génie américain, nous avait préparé deux ou trois plats exquis qui furent emportés dans des torrents d’alcool.

Trois jours plus tard, je pus venir à Paris en fausse permission. J’y arrivai après une course à cheval et en auto qui avait brassé mon sang. Le soir, j’allai au bar recruter des compagnons. Grâce à un camarade de collège, que je croyais sous terre depuis 1914, je m’accointai avec Guy La Marche et un autre. Nous dînâmes dans une petite boîte tenue par une Irlandaise. Elle mangeait ses dernières perles avec le pianiste. Elle avait eu d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux d’entre les pieds d’un seigneur autrichien qui avait été tué à la tête de ses hussards, dans les plaines de Galicie--ô mythes d’hier!

Guy La Marche était lieutenant dans les tanks. Il était grand comme beaucoup de Français. Ses épaules étaient larges, presque épaisses, mais tombaient agréablement; sa taille pas assez étroite; ses jambes suffisamment longues. On se félicitait de voir qu’il avait manqué d’être très beau mais qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait posé comme une borne au milieu des hommes. Il avait des mains fortes, des ongles rognés et le grain de sa peau était imprégné de cambouis. Nous nous habillions avec une fantaisie coupée de sévérité: tout en gris ardoise, avec une tache rouge au col, et quelles bottes! profondément adoucies comme par les caresses le corps d’une femme de quarante ans.

Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu fournis, toute l’ombre venant d’une paupière lourde, ses narines, ses lèvres minces, ses cheveux fragiles couchés très loin au bout d’un front qui se dérobait un peu. Le teint des hommes d’alors: soleil, pluie, vin, fumée, sueur. Ce soir-là, je voyais tout à grands traits: un camarade entre autres, si jeune, si fier.

Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. La guerre avait été une merveilleuse déception. Elle achevait de nous claquer entre les mains. Nous avions vingt ou vingt-cinq ans, nous enterrions un énorme passé, et les amis que nous avait d’abord offerts la Destinée et que nous avions choisis. Rien qui ne fût substitution. Nous tenions la place pour chacun d’entre nous de ceux qu’il nous aurait préférés. Notre camaraderie de ce soir était une convention où nous mettions une volonté désespérée.

L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien sûr! nous racontâmes des histoires de guerre, pauvres histoires tronquées qui tournaient court dans la mort ou dans l’infamie de l’arrière.

Nous parlâmes des femmes, gauchement. Français, pourtant, nous avions hérité de la science des corps, sinon des cœurs. On ne l’aurait pas cru; nous nous rappelions en tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir dire des noms jamais sus. Nous avions roulé, nos cœurs étaient des pierres sans mousse. Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées par ce gros et long orage! Nous rentrions rincés, avec de drôles de visages qui les inquiétaient, qui les exaspérèrent.

Ce furent d’étranges soirées que celles-là, où il nous fallut faire nos premiers pas dans la vie qui décidément était notre lot. Entre hommes encore, nous errions dans les boîtes de nuit.

Dans un domaine étroit et profond, nous avions accompli des actes. Dans notre sang qui coulait, nous avions vu un amour prodigieux. Il n’était pas épuisé. Nous aurions voulu faire quelque chose de plus. Si les hommes avaient osé, si les femmes avaient su.

Mais tout le monde se tourna le dos. La guerre n’avait été qu’une parenthèse dans la paix. En notre absence, quelque chose s’était encore détraqué. Grands enfants que nous étions, nous fûmes pris au dépourvu. Comme nos aînés, il nous fallut improviser la paix, comme il leur avait fallu improviser la guerre.

Dans un café-concert de quartier, on resservait de vieilles tempêtes. Il y avait là, étayée par les faisceaux électriques, debout, une chanteuse qu’on appelait Impéria. Elle était nue dans une robe noire, elle avait un beau poitrail de vache qui aurait pu avoir du lait, elle avait des dents. Le dernier siècle qu’on croyait voir crever, soudain secoué de délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait râler. Elle portait toute la tradition: le coup de gueule de 1830, le tour de hanche de 1880. Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les mères qui ne feront plus d’enfants, la haine des Allemands, l’amour battu. Vieille nippe fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre vaste, cabossé comme la timbale du timbalier. Les mouches étaient sur cette puissante charogne: une mare d’Amer Picon, une savane semée de mégots, l’éther qui sent l’infirmerie de Saint-Lazare.

C’était Guy La Marche qui nous avait amenés dans ce beuglant plein de familles modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux sur qui la sueur plaquait des mèches. Ce jeune officier taciturne--ou sentencieux, à la recherche des phrases sobres, dignes des actions passées--nostalgique, effacé, éclatant en défis obscurs, tout d’un coup je ne le vis plus. Sa bouche feignait le mépris, mais son regard se perdait dans les charmes sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y saisissait pour son plaisir ce qu’ils avaient de plus truqué, de regonflé. Il l’applaudissait avec un acharnement mauvais.

Je me demandais ce qu’il saluait là de semblable à lui-même.

Nous la ramassâmes à la sortie et nous la poussâmes aux Halles, jusque dans un bistrot où nous finîmes la nuit entre des ouvriers endormis, des prostituées qui tenaient dans leur sac le pauvre secret des hommes, et deux marlous studieux. Nous fûmes ivres.

L’un de nous quatre était littérateur. Cuirassier d’abord, Ablain était passé, avec son attirail poétique, dans l’infanterie. On l’avait rencontré un peu partout, dans une ou deux attaques, dans une douzaine d’hôpitaux, dans les bars remplis de convalescents, dans une expédition lointaine vers cette poignée d’Allemands qui narguait le monde du côté de l’Équateur, chez un éditeur. Mêlant les coups de tête à de menues habiletés, il avait couru après l’héroïsme. Pris au mot par les événements, plutôt favorables alors à ce genre de prétention, je crois qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au cours de ces quatre ans, avec le fantôme qui prenait des poses si avantageuses dans ses rêveries et déclamations, et qu’une ou deux fois il avait tenu bon. Le reste du temps, il avait tourné le dos, avec cette excuse que s’il avait envie d’être un héros tous les trente-six du mois, il ne pouvait supporter d’être un soldat tous les jours.

Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds. Il nous replaçait sa rhapsodie: «Je suis saoul comme ce tank que j’ai vu un jour d’attaque. Je dérape, je suis sur le flanc, une fois de plus je me planque. J’ai raté ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi en 1914, j’étais fait pour charger tout en fer à Crécy et perdre la bataille. Vous vous boyautez en me regardant, je vous parais un ivrogne peu efficace et qui vomit sa littérature, mais je voudrais vous dire quelque chose. Tout de même on y a été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars. On l’a faite, et comment! Il y a tout de même des mots qui ne sont plus des mots, qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde. Vous avez beau rigoler, vous ne me retirerez pas que vous avez donné dans ce fameux panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre premier combat que vous avez eu le feu dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres tournants, et à la sortie des abattoirs, vous aviez froid dans le dos en défilant devant le général, avec son feuillage d’or et son cheval. Tas de soudards, on vous a eus! Un signe du chef, et ça court sur une mitrailleuse. Vous pouvez crâner, maintenant!»

Le ton d’Ablain était insupportable. Au contact des soldats, pour leur plaire, il avait pris un accent traînard, dont l’affectation m’inquiétait.

Ablain semblait fort sensible aux approbations de La Marche qui le fascinait par les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le pauvre Ablain, à cause de l’extrême agitation de sa carrière militaire, n’avait décroché qu’un insigne étranger.

La Marche qui avait bu plus que nous tous, gardait son aplomb, mais je remarquais qu’il était soulevé par cette éloquence qui, pour s’humilier en bonne pocharde, n’en était pas moins pleine d’une esbroufe assez louche.

Il partit avec Impéria. Elle oubliait la vieille femme qui l’entretenait et qui l’attendait à la maison.

Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être soldat et je me promenais sur la Côte d’Azur, pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une infirmière-major que j’avais connue quelque part. Elle me fit la plaisanterie de m’inviter à voir ses blessés. «J’ai un délicieux lieutenant de tanks, que vous devez sûrement connaître: Guy La Marche.»

Après m’avoir exhibé quelques paysans bretons et sénégalais, les derniers figurants qu’on avait pu ramasser pour la représentation d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte de La Marche, qui était dans les bras d’une sorte de jeune homme. Elle ignorait ces choses et continua de les ignorer.

Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres: un personnage conventionnel, n’en parlons pas. La Marche était gêné; moi, je devins triste. Cette chambre sentait la mort, une mort qui puait un parfum à la mode.

Il prit sur la table de nuit, entre le revolver d’ordonnance et le narcotique, un livre d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir une communication entre nous par-dessus la tête de ce tiers, qui était habillé en artilleur lourd, il me parla de ces poèmes de guerre. Il ne fit que me déplaire.

Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre quelqu’un, dont on espérait qu’il ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme jadis un bonhomme tirait de sa cave le vin de sa vigne, courir emprunter des mots à n’importe qui. Et quelle gêne de voir un gaillard, dont la sûreté des gestes vous a toujours fait plaisir, tomber dans tous les traquenards du faux esprit et en sortir un jugement qui cloche.

La Marche avait fait la guerre avec générosité, mais, à cause de l’improbable artilleur, il n’osait pas les mots simples qui auraient été brefs et durs. Je m’aperçus qu’il nous ménageait l’un et l’autre. Ses paroles allaient vers moi, mais une inflexion ironique en détournait l’effusion loyale. La nonchalance de son corps achevait de les trahir et m’insultait.

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