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Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

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Année 1862

1er janvier.--Le jour de l'an, pour nous, c'est le jour des morts. Notre coeur a froid et fait l'appel des absents.

Nous grimpons chez notre vieille cousine Cornélie, en sa pauvre petite chambre du cinquième. Elle est obligée de nous renvoyer, tant il vient la voir de dames, de collégiens, de gens, jeunes ou vieux, qui lui sont parents ou alliés. Elle n'a pas assez de sièges pour les asseoir, ni assez de place pour les garder longtemps. C'est un des beaux côtés de la noblesse, qu'on n'y fuit pas la pauvreté. Dans les familles bourgeoises, il n'y a plus de parenté au-dessous d'une certaine position de fortune, au-dessus du quatrième étage d'une maison.

--De quoi est faite très souvent la renommée d'un homme politique?--de grandes fautes sur un grand théâtre! C'est être un grand homme d'État que de perdre une grande monarchie. On mesure l'homme à ce qu'il entraîne avec lui.

--Une scène qui se passe devant moi à la Bibliothèque, et qui juge M. Thiers, ses livres et l'universalité de sa gloire.

Un quidam arrive: «Je voudrais un roman.--On ne donne pas de romans.--Eh bien, alors, donnez-moi M. Thiers!--Quel ouvrage?--L'Histoire de France.--Il n'a pas fait d'histoire de France.--Alors, l'Histoire d'Angleterre.--Il n'a pas fait d'histoire d'Angleterre.»

Là-dessus le quidam s'en est allé avec un grand désappointement sur la figure.

10 janvier.--L'art n'est pas un, ou plutôt il n'y a pas un seul art. L'art japonais a ses beautés comme l'art grec. Au fond, qu'est-ce que l'art grec: c'est le réalisme du beau, la traduction rigoureuse du d'_après nature_ antique, sans rien d'une idéalité que lui prêtent les professeurs d'art de l'Institut, car le torse du Vatican est un torse qui digère humainement, et non un torse s'alimentant d'ambroisie, comme voudrait le faire croire Winckelmann.

Toutefois dans le beau grec, il n'y a ni rêve, ni fantaisie, ni mystère, pas enfin ce grain d'opium, si montant, si hallucinant, et si curieusement énigmatique pour la cervelle d'un contemplateur.

--Je ne me rappelle plus ce que me racontait aujourd'hui ma maîtresse, mais j'ai attrapé au milieu de son récit, se passant je ne sais où, cette réjouissante phrase: «Je me serais trouvée mal, si j'avais osé!»

15 février.--Je me trouvais au quai Voltaire, chez France, le libraire. Un homme entra, marchanda un livre, le marchanda longtemps, sortit, rentra, le marchanda encore. C'était un gros homme, à mine carrée, avec des dandinements de maquignon. Il donna son adresse pour se faire envoyer le livre: M*** à Rambouillet.

--Ah! dit le libraire en écrivant, j'y étais en 1830 avec Charles X.

--Et moi, reprit le gros homme, j'y étais aussi... J'ai eu sa dernière signature. Vingt minutes avant que la députation du gouvernement provisoire arrivât... J'étais là avec mon cabriolet... Ah! il avait bien besoin d'argent... Il vendait son argenterie, et il ne la vendait pas cher... J'en ai eu vingt-cinq mille francs pour vingt-trois mille... Si j'étais arrivé plus tôt... Il en a vendu pour deux cent mille... C'est que j'avais quinze mille bouches à nourrir... sa garde. J'étais fournisseur.

--Ah! bien, s'écria le libraire, vous nous nourrissiez bien mal... Je me rappelle une pauvre vache, que nous avons tuée dans la campagne!

Le hasard les avait mis face à face, le vieux soldat de la garde de Charles X, et le fournisseur qui avait grappillé sur une infortune royale et acheté la vaisselle d'un roi aux abois: le soldat, pauvre libraire; le fournisseur, gros bourgeois épanoui, sonnant d'aisance et de prospérité.

J'ai voulu voir ce qu'il achetait: c'était une HISTOIRE DES CRIMES DES PAPES.

--Le grand caractère de la fille tombée à la prostitution: c'est l'impersonnalité. Elle n'est plus une personne, plus quelqu'un, mais seulement une unité dans un troupeau. La conscience et la propriété du moi s'effacent chez elle, à ce point que dans les maisons aux gros numéros, les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l'assiette de l'une ou de l'autre.

_19 février._--Je crois que depuis le commencement du monde, il n'y a guère eu de vivants aussi engloutis, aussi abîmés que nous, dans les choses de l'art et de l'intelligence. Là où ça fait défaut, il nous manque quelque chose comme la respiration. Des livres, des dessins, des gravures bornent l'horizon de nos yeux. Feuilleter, regarder, nous passons notre existence à cela: Hic sunt tabernacula nostra. Rien ne nous en tire, rien ne nous en arrache. Nous n'avons aucune des passions qui sortent l'homme d'une bibliothèque, d'un musée,--de la méditation, de la contemplation, de la jouissance d'une idée ou d'une ligne ou d'une coloration.

L'ambition politique, nous ne la connaissons pas, l'amour n'est pour nous, selon l'expression de Chamfort, que «le contact de deux épidermes».

Vendredi 21 février.--Nous dînons avec Flaubert chez les Charles Edmond. La conversation tombe sur ses amours avec Mme Colet. Flaubert déclare que l'histoire de l'album, dans son livre ELLE ET LUI, est complètement fausse. Il a le reçu, un reçu de 800 francs. Point d'amertume, point de ressentiment du reste chez lui contre cette femme, qui semble l'avoir enivré avec son amour de folle furieuse. Il y a une truculence de nature dans Flaubert, se plaisant à ces femmes terribles de sens et d'emportements d'âme, qui nous semblent devoir éreinter l'amour à coups de grosses émotions, de transports brutaux, d'ivresses forcenées.

Un jour, elle est venue le relancer jusque sous le toit maternel, et elle a exigé une explication, en présence de sa mère, de sa mère qui a toujours gardé au fond d'elle, comme une blessure faite à son sexe, le ressouvenir de la dureté de son fils pour sa maîtresse. «C'est le seul point noir entre ma mère et moi!» s'écrie Flaubert.

Il avoue toutefois qu'il l'a aimée avec fureur cette femme! si bien qu'un jour il a été tout près de la tuer, et si près qu'au moment où il marchait sur elle, il a eu comme une hallucination de sa poursuite: «Oui, oui, j'ai entendu craquer sous moi les bancs de la cour d'assises!»

Il ajoute qu'un de ses grands-pères a épousé une femme au Canada. Il y a effectivement parfois chez Flaubert du sang de Peau-Rouge avec ses violences.

--Notre charbonnière vend son fonds. Rose me dit qu'elle est malade de l'idée qu'elle n'aura plus d'argent dans sa poche: l'argent de la vente allant et venant sous le tablier. Il paraît que c'est la grande désolation des petits marchands qui se retirent du commerce, de ne plus sentir sur leur ventre le flux et le reflux de la monnaie, du gain sonnant et brinqueballant, qu'à la fois, on palpe et on écoute.

--C---- se trouvait à souper en tête à tête avec R---- à la Maison d'Or. Une fantaisie leur prend de ne pas continuer à souper seuls. Et l'un des soupeurs, après avoir sonné inutilement, se penche sur l'escalier, pour envoyer le chasseur leur chercher des compagnes. Il voit le chasseur plongé dans la lecture d'un livre. Il a la curiosité de lui demander ce qu'il lit.

--Je lis ce que Monseigneur m'a dit de lire! répond un grand garçon blond, à l'air bonasse.

--Quel Monseigneur?

--Mais Monseigneur de Nancy, d'où je viens. Il m'a dit: «Tu vas à Paris, c'est un pays de perdition... lis Tertullien.» Et je lis Tertullien.

Oui, cet homme lisait Tertullien, dans l'escalier de la Maison d'Or, entre deux courses chez la Farcy. Jamais l'imagination n'approchera des invraisemblances et des antithèses du vrai.

«Voilà comme j'aime le théâtre... dehors. J'ai trois femmes dans ma loge qui me raconteront le spectacle... Fournier, un homme de génie! Jamais avec lui une pièce nouvelle. Tous les deux ou trois ans, il reprend le PIED DE MOUTON. Il fait repeindre un décor rouge en bleu ou un décor bleu en rouge; il introduit un truc, des danseuses anglaises... Tenez, pour tout, au théâtre, il faudrait que ce soit comme ça... Il ne devrait y avoir qu'un vaudeville, on y ferait quelque petit changement de loin en loin... C'est un art si grossier, si abject, le théâtre... Ne trouvez-vous pas ce temps-ci assommant?... Car enfin on ne peut s'abstraire de son temps. Il y a une morale imposée par les bourgeois contemporains, à laquelle il faut se soumettre. Il est de toute nécessité d'être bien avec son commissaire de police. Qu'est-ce que je demande? C'est qu'on me laisse tranquille dans mon coin!

--Oui, vous voulez une carte de sûreté du gouvernement?

--C'est cela... Eh bien! j'étais très bien avec les d'Orléans, 48 arrive, la République me met pendant des années au rancart. Je me rarrange avec ceux-ci. Me voilà au MONITEUR, puis arrivent ces affaires... cet homme qui va à droite, à gauche, on ne sait pas ce qu'il veut... Enfin, pas possible de rien dire. Ils ne veulent plus du sexe dans le roman. J'avais un côté sculptural et plastique, j'ai été obligé de le renfoncer. Maintenant j'en suis réduit à décrire consciencieusement un mur, et encore je ne peux pas raconter ce qui est quelquefois dessiné dessus.

Puis la femme s'en va. Elle n'est, à l'heure qu'il est, qu'une gymnastique vénérienne avec un petit fonds de Sandeau... Et c'est tout. Plus de salon, plus de centre, plus de société polie enfin... Une chose curieuse! J'étais l'autre jour chez Walewski. Je ne suis pas le premier venu, n'est-ce pas? Eh bien, je connaissais à peu près deux cents hommes, mais je ne connaissais pas trois femmes. Et je ne suis pas le seul!»

_Lundi 3 mars._--Il neigeote. Nous prenons un fiacre, et nous allons porter nos livraisons de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE à Théophile Gautier, 32, rue de Longchamps, à Neuilly.

C'est dans une rue aux bâtisses misérables et rustiques, aux cours emplies de volailles, aux fruiteries, dont la porte est garnie de petits balais de plumes noires: une rue à la façon de ces rues de banlieue que peint Hervier de son pinceau artistiquement sale. Nous poussons la porte d'une maison de plâtre, et nous sommes chez le sultan de l'épithète. Un salon garni de meubles en damas rouge, aux bois dorés, aux lourdes formes vénitiennes; de vieux tableaux de l'école italienne avec de belles parties de chairs jaunes; au-dessus de la cheminée, une glace sans tain, historiée d'arabesques de couleur et de caractères persans, genre café turc: une somptuosité pauvre et de raccroc faisant comme un intérieur de vieille actrice retirée, qui n'aurait touché que des tableaux à la faillite d'un directeur italien.

Comme nous lui demandons si nous le dérangeons: «Pas du tout. Je ne travaille jamais chez moi. Je ne travaille qu'au MONITEUR, à l'imprimerie. On m'imprime à mesure. L'odeur de l'encre d'imprimerie, il n'y a que cela qui me fasse marcher. Puis il y a cette loi de l'urgence. C'est fatal. Il faut que je livre ma copie. Oui, je ne puis travailler que là... Je ne pourrais maintenant faire un roman que comme cela, c'est qu'en même temps que je le ferais, ou m'imprimerait dix lignes par dix lignes... Sur l'épreuve on se juge. Ce qu'on a fait devient impersonnel, tandis que la copie, c'est vous, votre main, ça vous tient par des filaments, ce n'est pas dégagé de vous... Je me suis toujours fait arranger des endroits pour travailler, eh bien! je n'ai jamais rien pu y faire... Il me faut du mouvement autour de moi. Je ne travaille bien que dans le sabbat, au lieu que, lorsque je m'enferme pour travailler, la solitude m'attriste... On travaille encore très bien dans une chambre de domestique à tabatière, avec une table de bois blanc, du papier bleu à sept sous la rame, et dans un coin un pot, pour ne pas descendre pisser...

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