Storieta
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Cover of Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

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Dimanche 6 janvier.--Aujourd'hui, le ministre de l'instruction publique m'a fait l'honneur de m'inviter à dîner. C'est la première fois, que mon individu fait son entrée dans un ministère.

En ce temps-ci, les ministères me semblent avoir quelque chose des grands appartements d'hôtel garni, où l'on sent que les gens passent et ne demeurent pas.

Me voilà donc dans le salon du ministère, meublé d'épouvantables encoignures en bois de boule, de canapés et de fauteuils recouverts de moquette, imitant les tapisseries anciennes de Beauvais, de gravures de la calcographie dans des baguettes de bois doré, sur les boiseries blanches.

Le choix des convives est tout à fait audacieux, et les mânes des anciens et raides universitaires, qui, le dos à la cheminée, se sont avancés jusqu'à ces derniers jours, vers leurs classiques invités, doivent tressaillir d'indignation dans leurs bières de chêne. Il y a Flaubert, Daudet et moi, et le dessus du panier des peintres et des musiciens, tous portant le ruban ou la rosette de la Légion d'honneur, et parmi lesquels Hébert et Ambroise Thomas apparaissent, cravatés de pourpre, et la poitrine chrysocalée d'une énorme croix.

On se rend dans la salle à manger. Bardoux prend à sa droite Girardin, à sa gauche Berthelot: le fabricateur de La France a été jugé un convive plus important que le décompositeur des corps simples.

Les domestiques tristes, ennuyés, compassés, apportent dans leur service un certain dédain des gens qu'ils servent: dédain qui me fait plaisir, comme une manifestation réactionnaire.

Le hasard m'a placé à côté de Leconte de Lisle, qu'on m'avait dit un ennemi de ma littérature. Il m'adresse un mot aimable, et nous causons. L'homme, avec ses yeux lumineux, le poli de marbre de la chair de sa figure, sa bouche sarcastique, ressemble beaucoup à un prélat de race supérieure, à un prélat romain. Je le trouve spirituel, délicatement méchant, parlant peut-être un peu trop des choses de son métier, versification, prosodie, etc.

De temps en temps, mon regard s'allonge et parcourt les vingt-cinq têtes rangées autour de la table. Je regarde, avec plaisir, la jolie petite tête enthousiaste d'un jeune homme, qu'on me dit être Massenet; je regarde la tête chevaline du vieux Bapst; je regarde la tête étonnamment simiesque de Girardin, qui broie sa nourriture, avec les mouvements mélancoliques des mandibules de singes, mâchant à vide.

Nous sommes au dessert. On place devant nous des assiettes, au fond desquelles, imprimés en triste bistre, figurent les grands écrivains de Louis XIV, ayant au dos la date de leur mort. J'ai Massillon dans la mienne. C'est tout à fait caractéristique, ce service du ministère de l'Instruction publique, et, comme je disais; «Ça doit être un service du temps de Salvandy.--Oui, parfaitement, reprend Bardoux, il y en avait un du temps de M. de Fontanes, mais il est cassé...»

... Quand je m'en vais, Bardoux me prend affectueusement le bras, me disant: «Voyons, vous n'avez pas quelque chose à me demander... pour quelqu'un... Vous n'avez pas à me recommander un ami.» Et je m'en vais, touché de cette aimable offre, en pensant en moi-même, combien il faut que le malheureux ministre soit habitué aux demandes, pour que l'idée lui vienne d'en provoquer une, chez quelqu'un qui ne lui demande rien.

--------Quelqu'un, ce soir, disait que l'impure commençait à manquer sur le marché de Paris. Il donnait cette raison, qu'autrefois l'homme de province allait dans une maison de prostitution ou couchait avec sa bonne. Maintenant le provincial entretient, et ce quelqu'un soutenait qu'à Rheims, qu'il connaissait bien, il y avait, à l'heure présente, près de deux cents femmes entretenues.

Mercredi 16 janvier.--La princesse revient aujourd'hui sur sa peine à quitter la France, sa maison, son chez soi. «Il me semble, dit-elle, qu'il y a quelque chose qui se ferme dans ma tête... C'est comme un volet qu'on tirerait... Oh! c'est très singulier, la dernière fois que j'ai été en Italie, à Bâle, voici une migraine affreuse qui me prend. Je suis obligée de me coucher, pendant que les autres dînent... Eh bien! dans mon lit, j'avais là, mais vraiment, la tentation de me relever et de filer au chemin de fer, laissant mon monde continuer son voyage... J'ai besoin de Paris, de son pavé... Les quais, le soir, avec toutes ces lumières... Vous ne croyez pas qu'il y a des jours, où je me sens tout heureuse de l'habiter... Ça été si longtemps mon désir d'y venir... Non, quand je ne suis plus en France, il y a un trouble en moi, j'ai le diable au corps d'y revenir, d'y être, de me trouver avec des Français... Et la première fois que j'ai mis le pied sur de la terre française, en août 1841, il était deux heures du matin, «le premier pantalon garance» que j'ai aperçu, ça été plus fort que moi, je suis descendue de voiture pour l'embrasser... Oui, je l'ai embrassé!»

Vendredi 18 janvier.--Les Charpentier rouvrent aujourd'hui leur salle à manger, pour un dîner donné à toutes les notabilités républicaines, à Gambetta, à Spuller, à Yung.

Gambetta arrive essoufflé, la voix rauque, se présentant avec une espèce de dandinement roulant, titubant, et toutes les marques et les apparences d'une caducité extraordinaire chez un homme, né en 1838.

Un moment, il cause intelligemment du rôle d'Alceste dans le MISANTHROPE, de l'insuffisance de Delaunay, de l'aspect sévère de Geoffroy qui, dit-il, portait la conscience du rôle.

Non, très illustre micrographe, un chant de l'ILIADE ne parlera pas à l'intelligence de l'enfant, comme lui parle une histoire bêtement merveilleuse de vieille femme, de nourrice.

Mercredi 23 janvier.--Flaubert dit que toute la descendance de Rousseau, tous les romantiques n'ont pas une conscience bien nette du bien et du mal, et il cite Chateaubriand, Mme Sand, Sainte-Beuve, finissant par laisser tomber de ses lèvres, après un moment de réflexion: «Et c'est vrai que Renan n'a pas l'indignation de l'injuste!»

--------Au dix-huitième siècle, en cette époque humanisée, l'exil est toujours attaché à la chute d'un ministre: l'exil, un châtiment qui n'est pas du temps, et où il y a la cruauté d'une époque barbare.

Dimanche 27 janvier.--Daudet s'écrie: «Je suis un être tout subjectif... je suis traversé par des choses... je ne puis rien inventer... Déjà toute ma famille y a passé... Je ne peux plus aller dans le Midi...»

Lundi 28 janvier.--La femme, l'amour: c'est toujours la conversation d'une réunion d'intelligences, en train de boire et de manger.

La conversation est d'abord polissonne, et Tourguéneff nous écoute avec l'étonnement un peu médusé d'un barbare, qui ne fait l'amour que très naturellement.

Comme on lui demande la sensation d'amour la plus vive, qu'il ait éprouvée dans sa vie, il cherche quelque temps; puis il dit:

«J'étais tout jeunet, j'étais vierge, avec les désirs qu'on a, lors de ses quinze ans. Il y avait, chez ma mère, une femme de chambre jolie, ayant l'air bête, mais vous savez, il y a quelques figures, où l'air bête met une grandeur. C'était par un jour humide, mou, pluvieux, un de ces jours érotiques, que vient de peindre Daudet. Le crépuscule commençait à tomber. Je me promenais dans le jardin. Je vois tout à coup cette fille venir droit à moi et me prendre--j'étais son maître et là, elle, c'était une esclave--me prendre par les cheveux de la nuque, en me disant: «Viens!»

«Ce qui suit, est une sensation semblable à toutes les sensations que nous avons éprouvées. Mais ce doux empoignement de mes cheveux, avec ce seul mot, quelquefois cela me revient, et d'y penser, ça me rend tout heureux.»

Puis on cause de l'état d'âme après la satisfaction amoureuse. Les uns parlent de tristesse, d'autres de soulagement. Flaubert déclare qu'il danserait devant sa glace. «Moi, c'est singulier, dit Tourguéneff, après, seulement après, je rentre en rapport avec les choses qui m'entourent... Les choses reprennent la réalité qu'elles n'avaient point, un moment avant... Je me sens moi... et la table qui est là, redevient une table... Oui, les relations entre mon individu et la nature se renouent, se rétablissent, recommencent.»

Mercredi 6 février.--Flaubert, parlant de l'engouement de tout le monde impérial, à Fontainebleau, pour la Lanterne de Rochefort, racontait un mot de Feuillet. Après avoir vu un chacun, porteur du pamphlet, et apercevant, au moment du départ pour la chasse, un officier de vénerie, en montant à cheval, fourrer dans la poche de son habit la brochurette, Flaubert, un peu agacé, demanda à Feuillet: «Est-ce que vraiment vous trouvez du talent à Rochefort?» Le romancier de l'Impératrice, après avoir regardé à gauche, à droite, répondit: «Moi, je le trouve très médiocre, mais je serais désolé qu'on m'entendît, on me croirait jaloux de lui!»

--------La femme de Zola, assez souffrante cette année, tire de sa maladie une beauté rare, faite de la douceur de deux yeux très noirs, dans la pâleur comme éclairée d'un visage.

--------Etudiant quelques jeunes ménages bonapartistes, je me prends à douter de la restauration de l'Empire; je les trouve, ces ménages, trop coureurs de plaisirs, trop jouisseurs, trop portés à la rigolade. Malgré tous leurs enthousiasmes, leur fanatisme, leur idolâtrie, je ne trouve pas au fond d'eux, le deuil des défaites, qui seul peut, selon moi, assurer le retour des partis vaincus.

Mardi 12 février.--On parlait, ce soir, de la finesse de Victor-Emmanuel; le général X... s'écrie: «Fin, pas si fin que cela, mais le plus grand hâbleur de l'Italie, un vrai Gascon!... J'étais auprès de lui, lors de l'envahissement de l'État romain. Il se plaignait de n'être pas obéi, et il disait que Ricasoli, qu'il avait mandé, se refusait à venir, sous le prétexte d'un mal de pied, et que Cialdini voulait aller en avant... Comme je l'interrompais, lui disant qu'il n'avait qu'à donner des ordres. «Des ordres, des ordres, mais chez vous sont-ils obéis les ordres?»... Tenez, que je vous raconte une anecdote. Vers la fin de votre campagne d'Italie, votre manchot (Baraguay d'Hilliers) vint me trouver, et me dit: «Je me fous de l'Italie, je me fous de la France, je me fous de vous, et je vais prendre les eaux, dont j'ai besoin!»

Lundi 18 février.--L'histoire est le plus grand bréviaire de découragement: on n'y rencontre que des coquins ou d'honnêtes imbéciles.

On s'était un peu grisé, et l'ivresse de tous s'entretenait de l'incertitude de la mort qui attendait chacun. Axenfeld déjà souffrant, d'abord silencieux, se levant tout à coup et dominant les paroles tumultueusement confuses: «Moi, s'écriait-il, je mourrai du cerveau»,--et il se mettait à raconter sa mort, telle qu'elle arriva. Se tournant vers son voisin de droite, et le regardant avec l'oeil perçant et profond des grands diagnostiqueurs, il lui disait: «Toi, tu mourras de ça, et comme ça,» lui détaillant longuement et presque méchamment, les souffrances de sa fin. Puis se retournant vers son voisin de gauche, il lui prophétisait, dans un épouvantable récit, sa mort.

Les dîneurs étaient dégrisés.

C'est le petit hôtel, le domestique en cravate blanche, l'appartement au confort anglais, où l'artiste se révèle par quelque japonaiserie d'une fantaisie ou d'une couleur admirablement exotique. Et de Nittis a chez lui des foukousa qui font les plus claires et les plus gaies taches aux murs. Il y a entre autres des grues d'une calligraphie baroque sur un fond rose groseille, une vraie joie des yeux.

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