Storieta
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Journal des Goncourt (Troisième volume) Mémoires de la vie littéraire

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Alors je suis entré dans une maison, et je me suis senti transporté, comme par des changements à vue, de pièce en pièce, où des spectacles extraordinaires m'étaient donnés.

De ces spectacles, je ne me rappelle que cela; le reste avait disparu de moi au réveil,--quoique j'aie gardé une vague conscience que cela avait duré longtemps, et que bien d'autres scènes s'étaient déroulées dans mon rêve. J'étais dans une chambre, et un monsieur, en chapeau noir, donnait de furieux coups de tête dans les murs, et au lieu de s'y briser la tête, y entrait, en sortait, y rentrait encore. Puis je me trouvais couché dans une grande salle, sur un lit, dont la couverture était faite de deux figures pareilles à ces monstrueux masques de grotesques des baraques de saltimbanques, et cette couverture à images en relief se levait et s'abaissait sur moi, et bientôt la couverture ne fut plus faite de ces visages de carton, mais d'un dessus d'homme et d'un devant de femme, semblables à ces peaux de bêtes dont on fait des descentes de lit, et d'un immense semis de fleurs, à propos desquelles je faisais la remarque que j'avais la sensation de leurs couleurs, mais non la perception:--la couleur dans le rêve est comme un reflet dans les idées et non une réflexion dans l'oeil. Et cela aussi, fleurs et couple, s'agitait sur moi, absolument comme les flots de la mer du théâtre, et sur tout mon corps, je sentais un chatouillement dardé.

Après, dans une autre salle, étroite, haute comme une tour, j'étais attaché par les pieds, la tête en bas, nu, sous une cloche de verre, et il me tombait sur le corps une masse de petites étincelles, d'une lumière verdâtre, qui m'enveloppaient la peau, et qui à mesure qu'elles tombaient, me procuraient le sentiment de fraîcheur d'un souffle sur une tempe baignée d'eau de Cologne.

Enfin j'étais lancé, précipité de très haut, et j'éprouvais une volupté non pas douloureuse, mais d'une anxiété délicieuse: il me semblait passer par des épreuves maçonniques, dont je n'avais pas l'effroi, mais dont la surprise m'apportait un imprévu saisissant.

C'étaient des jouissances, comme l'émotion d'un péril d'où l'on serait sûr de sortir, et qui vous ferait passer dans le corps un frisson de plaisir peureux.

--La Normandie est le pays de tous les poncifs: l'architecture gothique, le port de mer, la ferme rustique avec de la mousse sur le toit.

--Balzac a supérieurement compris la mère dans BÉATRIX, dans LES PARENTS PAUVRES, etc. Les petites pudeurs n'existent pas pour les mères: elles sont, comme les saintes et les religieuses, au-dessus de la femme. Une mère est tombée chez moi, un matin, me demander où était son fils, en me disant qu'elle irait le chercher n'importe où!--On devine le n'importe où.

--C'est un malheur pour voyager en France d'être Français. L'aile du poulet d'une table d'hôte va toujours à l'Anglais. Et pourquoi? C'est qu'un Anglais ne regarde pas le garçon comme un homme, et que tout domestique qui se sent considéré comme un être humain, méprise celui qui le regarde ainsi.

--En France, la femme se perd bien plus par le romanesque que par l'obscénité de ce qu'elle lit.

6 janvier.--Dîné avec Flaubert à Croisset. Il travaille décidément quatorze heures par jour. Ce n'est plus du travail: c'est la Trappe. La princesse lui a écrit de nous, au sujet de notre préface: «Ils ont dit la vérité, c'est un crime!»

8 janvier.--J'ai comme une courbature morale de toute l'occupation qu'on a eue de nous. Le bruit à la fin fait trop de bruit. On aspire à du silence autour de soi.

--L'imagination du monstre, de l'animalité chimérique, l'art de peindre les peurs qui s'approchent de l'homme, le jour, avec le féroce et le reptile, la nuit, avec les apparitions troubles; la faculté de figurer et d'incarner ces paniques de la vision et de l'illusion, dans des formes et des constructions d'êtres membrés, articulés, presque viables--c'est le génie du Japon.

Le Japon a créé et vivifié le Bestiaire de l'hallucination. On croirait voir jaillir et s'élancer du cerveau de son art, comme de la caverne du cauchemar, un monde de démons-animaux, une création taillée dans la turgescence de la difformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion de racines de mandragore, l'excroissance des bois noués où le cinips a arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise, mélangées de saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx au cerbère, des bêtes fourmillantes et larveuses, liquides et fluentes, vrillant leur chemin comme le ver de terre, des bêtes crêtées à la crinière en broussaille, mâchant une boule avec des yeux ronds au bout d'une tige, des bêtes d'épouvante, hérissées et menaçantes, flamboyantes dans l'horreur.--dragons et chimères des Apocalypses de là-bas.

Nous Européens et Français, nous ne sommes pas si riches d'invention, notre art n'a qu'un monstre, et c'est toujours ce monstre du récit de Théramène, qui, dans les tableaux de M. Ingres, menace Angélique de sa langue en drap rouge.

Au Japon, le monstre est partout. C'est le décor et presque le mobilier de la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier, le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il grimace, les ongles en colère, sur la robe de chaque saison. Pour ce monde de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l'image habituelle, familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette d'art sur notre cheminée: et qui sait, si ce peuple artiste n'a pas là son idéal?

--Pourquoi pas un ordre du jour à la Mairie pour les belles actions civiles, comme à la caserne pour les actions d'éclat?

--L'avarice des gens très riches de ce temps-ci a découvert une jolie hypocrisie: la simplicité des goûts. Les millionnaires parlent de la jouissance de dîner au bouillon Duval et de porter des sabots à la campagne.

_10 janvier_--... Sainte-Beuve est bien triste. Il se plaint de souffrances intérieures, qu'il exprime par des mouvements de vrille de ses doigts. Il a rédigé son testament et il va se faire faire une opération... ajoutant, avec un sourire douloureux, que les chirurgiens ont de la répugnance à ouvrir sa vieille peau.

Taine proclame que tous les hommes de talent sont des produits de leurs milieux. Nous soutenons le contraire. Où trouvez-vous, lui disons-nous, la racine de l'exotisme de Chateaubriand: c'est un ananas poussé dans une caserne! Gautier vient à notre appui, et soutient pour son compte que la cervelle d'un artiste est la même du temps des Pharaons que maintenant. Quant aux bourgeois, qu'il appelle des néants fluides, il se peut que leur cervelle se soit modifiée, mais ça n'a pas d'importance.

--Se trouver en hiver, dans un endroit ami, entre des murs familiers, au milieu de choses habituées au toucher distrait de vos doigts, sur un fauteuil fait à votre corps, dans la lumière voilée de la lampe, près de la chaleur apaisée d'une cheminée qui a brûlé tout le jour, et causer là, à l'heure où l'esprit échappe au travail et se sauve de la journée; causer avec des personnes sympathiques, avec des hommes, des femmes souriant à ce que vous dites; se livrer et se détendre; écouter et répondre; donner son attention aux autres ou la leur prendre; les confesser ou se raconter; toucher à tout ce qu'atteint la parole; s'amuser du jour présent, juger le journal, remuer le passé, comme si l'on tisonnait l'histoire, faire jaillir au frottement de la contradiction adoucie d'un: Mon cher, l'étincelle, la flamme ou le rire des mots; laisser gaminer un paradoxe, jouer sa raison, courir sa cervelle; regarder se mêler ou se séparer, sous la discussion, le courant des natures et des tempéraments; voir ses paroles passer sur l'expression des visages, et surprendre le nez en l'air d'une faiseuse de tapisserie, sentir son pouls s'élever comme sous une petite fièvre et l'animation légère d'un bien-être capiteux; s'échapper de soi, s'abandonner, se répandre dans ce qu'on a de spirituel, de convaincu, de tendre, de caressant ou d'indigné; avoir la sensation de cette communication électrique qui fait passer votre idée dans les idées, qui vous écoutent; jouir des sympathies qui paraissent s'enlacer à vos paroles et pressent vos pensées, comme avec la chaleur d'une poignée de main; s'épanouir dans cette expansion de tous, et devant cette ouverture du fond de chacun; goûter ce plaisir enivrant de la fusion et de la mêlée des âmes dans la communion des esprits: la conversation,--c'est un des meilleurs bonheurs de la vie, le seul peut-être qui la fasse tout à fait oublier, qui suspende le temps et les heures de la nuit avec son charme pur et passionnant!

Et quelle joie de nature égale cette joie de société que l'homme se fait!

--Tous les observateurs sont tristes et doivent l'être. Ils regardent vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal est la sérénité mélancolique.

--Une des plus grandes révolutions contemporaines est celle du rire. Le rire était autrefois un Roger Bontemps: aujourd'hui c'est un aliéné. Le comique de ces années-ci, en son insanité nerveuse, est un des modes de l'épilepsie. Il y a de la danse de Saint-Guy et de l'_Odryana_ d'agités: c'est Bicêtre arrachant l'hilarité avec le sabre de Bobèche.

--Les plus luxueux trousseaux de femmes, les chemises de noces des jeunes filles qui apportent six cent mille francs de dot, sont façonnés à Clairvaux. Voilà le dessous de toutes les belles choses du monde.

--J'ai toujours entendu parler avec vénération et admiration des travaux des Bénédictins. Il semblait que ces gens eussent poussé le travail, la patience et la conscience aux dernières limites.

J'ai lu ces jours-ci, LA LISTE DES PORTRAITS GRAVÉS du Père Lelong. On n'imagine pas un catalogue aussi peu renseigné, aussi sommaire, aussi incomplet, aussi mal fait. Le moindre travail de catalographie de notre temps lui est cent fois supérieur par la science et la recherche. L'histoire, décidément, et dans ses parties les plus secondaires, ne commence qu'au XIXe siècle.

Ce catalogue m'a fait voir dans les Bénédictins d'aimables épicuriens du travail, faisant des recherches, comme on fait la sieste entre de bons repas et de paresseuses promenades: leurs travaux, ce sont les après-dînées de l'abbaye de Thélème.

Vendredi 19 janvier.--J'ai vu, ce soir, le premier acte de MARION DELORME, dans l'alcôve d'un quatrième des Batignolles, dont on avait retiré le lit et les rideaux. C'est un ménage bourgeois éperdu de littérature, et où s'abat, presque tous les soirs, la petite bande d'art poussée à la suite de Baudelaire, cultivant Poë et le haschich, tous d'un aspect pas mal blafard.

--Il y a de la pacotille dans l'humanité, des gens fabriqués à la grosse, avec la moitié d'un sens, le quart d'une conscience. On les dirait nés après ces grandes rafles de vivants, au moyen âge, où des hommes naissaient inachevés, avec un oeil ou quatre doigts, comme si la Nature, dans le grand coup de feu d'une fourniture, pressée de recréer et de livrer à heure fixe, bâclait de l'humanité.

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